Un point de vue sur la rencontre-débat du 10 novembre sur "Immigration et littérature"

Je ne reviendrai pas sur les exposés qui nous firent un historique du thème de l’émigration dans le roman africain francophone. Ch. Albert et Mongo-Mboussa en ont brossé un tableau exhaustif et B. Ndjehoya a offert une démonstration in situ tout-à-fait convaincante. Mais bizarrement le débat s’est égaré sur les notions de « postcolonial studies » et de « littérature Monde ». L’une nous vient des U.S.A. à travers les livres de Edouard Saïd (1), Homi Bhabha (2) et Achille Bembe (3) ; l’autre fut lancé par Michel Le Bris, pilote des sessions « Etonnants voyageurs » et auteur d’un « Manifeste » proclamant la mort des littératures francophones et la naissance de la « littérature Monde en français » (Le Monde, avril 2007). Depuis lors une partie des critiques et écrivains ne parlent plus que de « postcolonial littérature », et l’autre partie se définit par la « littérature Monde ». Un certain nombre enfin continue de parler de littérature africaine, québécoise, maghrébine ou antillaise, pour désigner les mêmes « corpus » de romans, pièces, poèmes, essais, en provenance des pays mentionnés. Tout cela fait un peu Tour de Babel pour le profane !

Nous avions (4), à l’époque, écrit pourquoi « postcolonial » nous semblait un concept trop vaste (car englobant l’Inde, l’Amérique du Sud, et autres pays anciennement colonisés), trop flou (car mettant dans le même sac les œuvres littéraires, les bandes dessinées, le rap des banlieues, le cinéma, la peinture, les essais critiques etc.) et trop réducteur (car n’envisageant ces œuvres que du point de vue de l’aliénation coloniale et ses conséquences). En effet, en traversant l’Atlantique, le concept de E. Said s’est extraordinairement élargi à des zones non prévues par ses initiateurs même jusqu’aux productions des colonisateurs ! On peut ainsi dire que le discours de Sarkozy à Dakar est postcolonial ! Et relève donc de la même caractéristique qu’un roman de Kourouma, de Ben Jelloun ou de Nasrim.  

Quant à la « littérature Monde » censée remplacer la littérature africaine, ou maghrébine, etc., elle vise à effacer les identités politico-géographiques, pour associer écrivains français cosmopolites et écrivains africains émigrés sous un sigle universalisant. L’inconvénient, c’est qu’on dissimule en même temps les origines et particularités culturelles qui font tout l’intérêt des écrivains africains ou maghrébins ! De plus cela ne correspond pas à la réalité de leurs œuvres car leur lieu d’écriture, ou leurs préoccupations, demeurent dans leurs pays d’origine : c’est vrai pour Mabanckou comme pour Kossou Efoui, pour Kagni Alem comme pour Eléonora Miano. D’ailleurs ils diront volontiers que cette « identité Monde » ne les empêche pas d’être en même temps écrivain africain et congolais ou togolais. C’est là leur ambiguïté ; ils jouent sur tous les tableaux en fonction des médias qui les interrogent.

Ainsi toutes ces tentatives pour les rebaptiser par-ci, ou les capturer dans une nouvelle catégorie par-là, échouent quelque part, devant leur vérité profonde, leur « être africain », mobile certes, mais pas dénaturé. A la limite on a le cas de Nimrod (5) s’affirmant irréductiblement « Africain moderne » c’est-à-dire occidentalisé à mort, totalement métis et donc, selon lui, plus à l’aise dans ce no man’s land que serait la « Littérature Monde ».

J’ai sans doute beaucoup trop résumé et simplifié ces problèmes très savamment développés avec toutes leurs implications par nos professeurs philosophes et sociologues. Aussi je vous y renvoie.■

Lilyan Kesteloot
IFAN-UCAD, Dakar 1

 

(1) Edouard Saïd. L’orientalisme, éditions du Seuil, 1980
(2) Homi K. Bhabha. Les lieux de la culture, éditions Payot, 1994.
(3) Achille Mbembe. De la postcolonie: essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, coll. Les Afriques, éditions Karthala, 2005.
(4) L. Kesteloot. Histoire de la littérature négro-africaine, éditions Karthala, 2001.
(5) Nimrod. La nouvelle chose française, éditions Actes Sud, 2006.