AVC et Oméga 3, l'approche originale d'une doctorante camerounaise

Carine Flore Nguemeni Yonga © CADE
Catherine Flore Nguemeni Yonga © CADE

« Le monde à besoin de la Science et la Science a besoin des femmes ». Telle est l’une des convictions fortes du groupe L’Oréal France. C’est pourquoi, dans le cadre de son programme « Pour les Femmes et la Science », le numéro un mondial des cosmétiques a lancé depuis quatre ans, avec le soutien de la Commission française pour l’Unesco et l’Académie des Sciences, les « Bourses L’Oréal France ». Celles-ci récompensent chaque année 10 doctorantes en seconde année de thèse, en leur offrant à chacune 10.000 euros pour financer leur projet. Choisies parmi 250 doctorantes, les 10 lauréates, qui ont entre 24 et 30 ans, ont reçu leur bourse le 12 octobre dernier. Parmi elles, Carine Flore Nguemeni Yonga, une Camerounaise âgée de 25 ans qui étudie l’influence d’un régime enrichi en Acide Alpha Linolénique (ALA), autrement dit en Oméga 3, sur les Accidents Vasculaires Cérébraux (AVC).

Encore appelé « attaque », « ictus », « congestion », ou plus anciennement « apoplexie », l’accident vasculaire cérébral ou AVC est aujourd’hui la seconde cause de mortalité dans le monde et la troisième en France où elle est également la première cause de handicaps physiques acquis et la seconde cause de démences. Quant à son coût, il s’élève à plus de 4 % des dépenses de santé dans les pays développés. Globalement, les AVC, dont la principale cause est l’hypertension artérielle, se répartissent en deux grands types : les accidents vasculaires ischémiques et les accidents vasculaires hémorragiques. Ceux du premier type sont les plus fréquents puisqu’ils représentent 80 % de l’ensemble des AVC. Ils sont dus à l’occlusion d’une artère cérébrale ou à destination cérébrale (carotides ou artères vertébrales). Ceux du second type sont causés par la rupture d’un vaisseau sanguin, le plus souvent endommagé, voire en mauvais état à l’origine et soumis à une pression sanguine excessive. Occlusions ou ruptures provoquent évidemment une interruption de la circulation sanguine ou une réduction du débit sanguin. Aussi le cerveau ne reçoit-il plus l’oxygène et les nutriments nécessaires à son bon fonctionnement. S’en suivent alors des dommages plus ou moins graves chez le patient. Deux tiers des personnes touchées par un AVC en gardent des séquelles plus ou moins importantes.

► AVC et Acide Alpha-Linolénique : des résultats encourageants

Face à un AVC causé par un caillot, le premier geste du spécialiste sera de procéder à une thrombolyse, qui consiste à dissoudre le caillot à l’aide d’un médicament, un trombolytique, injecté en intraveineuse. Encore faut-il préciser que ce traitement n’est efficace que sur 5 % des patients et qu’il doit être réalisé dans les 3 à 4 heures qui suivent l’AVC. En revanche, s’il s’agit d’un AVC provoqué par une hémorragie, l’urgence consistera à arrêter celle-ci et à ôter l’hématome qui comprime les tissus cérébraux. Dans ce contexte, les travaux menés par Carine F. Nguemeni Yonga ont une importance significative, puisque l’approche qu’elle privilégie pourrait apporter à terme une solution à la fois préventive et thérapeutique des AVC. Les travaux qu’elle développe actuellement dans le cadre de sa thèse de doctorat au sein de l’Institut de Pharmacologie Moléculaire et Cellulaire (IPMC), qui est une Unité Mixte de Recherche du CNRS et de l’Université de Nice-Sophia Antipolis, visent en effet à évaluer expérimentalement les effets bénéfiques de l’Acide Alpha-Linolénique, un acide gras polyinsaturé, qui fait partie de la famille des Oméga 3, sur un AVC et les lésions qu’il peut entraîner.

« Nos travaux ont montré chez l’animal que l’injection de l’Acide Alpha-Linolénique entraîne une diminution du volume de la lésion cérébrale lors d’un AVC. Nous avons observé également la mise en place de nouveaux neurones et de nouvelles connections entre eux, cette neurogenèse étant accompagnée d’une diminution du stress oxydant qui apparaît à la suite d’un AVC », explique la jeune thésarde camerounaise dont les résultats montrent que les injections de cet Acide Alpha-Linolénique permettent de tripler les chances de survivre à un tel accident en post-traitement. Des résultats d’autant plus intéressants et encourageants que, renseignements pris auprès des médecins hospitaliers camerounais qui travaillent plus particulièrement sur les AVC, on observe une incidence grandissante des AVC dans ce pays du continent africain. « J’ai appris que ce type d’accident touche désormais des personnes âgées de 45 ans, ce qui est relativement jeune par rapport à ce que l’on observe en Europe et, plus généralement, dans les pays industrialisés », constate Carine F. Nguemeni Yonga. Alors certes s’il existe des travaux statistiques sur le sujet, peu de recherches son menées sur le terrain pour expliquer l’augmentation de cette incidence, ce qui encourage d’autant plus cette doctorante à revenir tôt ou tard travailler dans son pays.

► Le retour au pays, une évidence !

Pour l’heure, sa route est toute tracée. Celle-ci passe par une dernière année de thèse qui la conduira courant 2011 à la soutenance de son travail puis, c’est probable, à des études post-doctorales, en France ou à l’étranger, rien n’étant encore arrêté. « Je souhaite poursuivre dans la continuité des travaux que je mène actuellement, probablement au niveau des maladies cérébrales, mais avec d’autres approches, tant théoriques que techniques. C’est tout l’intérêt des études post-doctorales que de pouvoir acquérir de nouvelles connaissances», déclare-t-elle. Cette jeune femme va donc « continuer sa maturation », comme elle se plaît à le dire, à l’étranger, faute des structures nécessaires dans son pays en matière de recherche fondamentale, et franchir de nouvelles étapes, après avoir obtenu une licence de biochimie à l’Université de Reims, dans la région Champagne-Ardenne, puis un Master sur la physiologie artérielle à l’Université de Nice-Sophia-Antipolis, en région PACA (Provence Alpes Côte d’Azur).

Le retour au pays est donc une évidence pour Carine F. Nguemeni Yonga qui le prépare dès maintenant, en recherchant des contacts, en imaginant des collaborations éventuelles entre des équipes de recherche camerounaises et des équipes étrangères, notamment en matière d’enseignement. « Mon retour au Cameroun nécessitera à un moment que je quitte la recherche purement fondamentale et la paillasse pour travailler davantage dans une approche clinique, en collaboration avec des entreprises pharmaceutiques », précise cette jeune femme qui se rappelle avoir été obligée de quitter son pays, son baccalauréat en poche, parce qu’elle voulait faire des études de pharmacie, discipline pour laquelle il n’existait pas alors de Faculté au Cameroun. Un comble pour Carine dont la famille compte plusieurs pharmaciens et médecins. Mais depuis, beaucoup de progrès ont été accomplis par les autorités camerounaises, en particulier en matière d’enseignement supérieur avec la création de plusieurs établissements, dont une Faculté consacrée aux sciences biomédicales.

► Etudes supérieures : d’abord la contrainte financière

« Je suis d’autant plus contente et honorée d’avoir reçu une bourse L’Oréal France qu’il s’agit d’un prix pour les femmes et la science qui valorise à la fois mes travaux mais aussi l’IPMC au sein duquel je travaille », précise-t-elle. Evoquant les femmes et la science, elle ne peut s’empêcher de rappeler l’une des grandes figures de femmes qui ont osé la science très tôt, Wangari Muta Maathai. « Elle a été la première femme africaine a recevoir le prix Nobel de la Paix, mais surtout la première a obtenir une licence de biologie », indique-t-elle.

Issue de la classe moyenne, Carine reconnaît ne pas avoir connu de difficultés particulières quand elle a souhaité poursuivre des études scientifiques, ce qui n’est pas le cas de toutes les jeunes femmes au Cameroun, et plus généralement dans les pays d’Afrique. « Il est vrai que beaucoup de filles connaissent des pressions au sein de leur famille quand elles désirent se lancer dans des études longues. Souvent leurs parents estiment que ce travail va avoir des répercussions sur la vie familiale et les tâches qu’elles doivent accomplir en tant que femme », rappelle-t-elle. D’où parfois des difficultés pour accéder à l’enseignement supérieur. C’est pourquoi Carine tient à rendre hommage à ses parents qui lui ont permis de se lancer dans cette longue et passionnante aventure. « Ils se sont battus et saignés pour me payer des études. C’est une chance de les avoir. Car la réalité au Cameroun c’est bien souvent des jeunes qui sont obligés d’interrompre leurs études pour aller travailler, faute d’avoir des parents qui peuvent les aider financièrement. Poursuivre des études dans mon pays est relativement coûteux », rappelle-t-elle.

Aussi pour mener à bien sa thèse, Carine a-t-elle bénéficié d’une bourse du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (MESR) français, attribuée suite à un concours. « Sans ce financement sur trois ans, il m’aurait été impossible d’entamer cette thèse », reconnaît-elle. Preuve qu’au-delà du statut de femme, qui reste parfois un obstacle en Afrique pour pouvoir se lancer dans des études supérieures, c’est avant tout l’aspect financier qui empêche beaucoup de filles, mais aussi de garçons, d’y accéder. D’où l’importance, là encore, de la bourse, d’un montant de 10.000 euros, que L’Oréal France vient de lui attribuer. Une somme qui va permettre d’aider Carine dans le cadre de ses études post-doctorales. Une jeune « chercheuse en devenir » doit en effet essayer de participer à des congrès, de publier des articles, et de suivre des formations annexes indispensables pour acquérir des compétences complémentaires. « La Bourse L’Oréal France c’est aussi la garantie de pouvoir accéder au réseau, déjà important, que représente l’ensemble des boursières des années précédentes, ce qui est essentiel en termes de visibilité pour une doctorante comme moi », assure-t-elle.■

Jean-François Desessard, 
Journaliste scientifique
Contact : Carine Nguemeni
Pour les femmes et la science
Site Internet : www.femmescience.fr