Compte-rendu de la conférence-débat CADE - ARRI du 14 décembre 2010

"L'Afrique, ses défis, ses perspectives" par M. Ousmane Sy

Ousmane Sy © CADE
Ousmane Sy © CADE

Organisée le 14 décembre dernier en partenariat entre la Coordination pour l'Afrique de Demain et l'Association Réalités et Relations Internationales (ARRI), la conférence-débat de M. Ousmane Sy, ancien Ministre malien de l'Intérieur, de l'Aménagement du Territoire et des Collectivités locales, fut l'occasion pour ce dernier de développer sa vision de la voie du changement pour l'Afrique, en alternative aux impasses dans lesquelles se trouvent les pays africains. Il l'a fait en ancien responsable de la mise en place de la décentralisation au Mali mais également en coordinateur actif, convaincu et convainquant, de l'Alliance pour la refondation de la gouvernance en Afrique. Son propos, clair et incisif, s’ordonne autour de cette phrase tirée de son livre « Reconstruire l'Afrique » édité par Charles Léopold Mayer. Pour retrouver la voie de l'espoir, l’Afrique n'a d'autre choix que d'aller à la recherche de ce qu'elle a perdu ou abandonné, son « soi-même ».

Au début de la réflexion de M. Ousmane Sy, ce constat d'un paradoxe entre les richesses – humaines et naturelles – de l'Afrique et l'état d'une population encore loin d'atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et que le désespoir hante jusque dans ses couches les plus jeunes, et ce, en dépit d'une évolution récente positive de quelques indices de développement.

Au centre du diagnostic, une crise de l'action publique que manifeste le décalage entre les institutions et cette même action. Les populations ne se reconnaissent pas dans les institutions et l'Etat est dans l'incapacité de mobiliser les ressources internes. La Nation n'a d'existence que virtuelle, les économies sont fragmentées et dans un état de dépendance vis-à-vis de l'extérieur qui achète ses matières premières le plus souvent à l'état brut.

Crise de gouvernance, au sens le plus fort du terme, c’est à dire de la capacité à définir un projet collectif, à s'organiser et à se donner les moyens de le mettre en œuvre. La réponse n'est pas à chercher dans le renforcement de l'Etat dans sa version centralisée, ni dans l'augmentation de l'aide extérieure « qui n'a pas beaucoup aidé ».

Le conférencier a proposé trois leviers stratégiques, relevant tous les trois d'une conception nouvelle de l'avenir africain, loin donc des idées reçues et des conseils exogènes :

• la décentralisation de l'action publique pour lui redonner de la légitimité démocratique ;

• l'intégration des territoires et des institutions pour recréer des espaces humains, politiques et économiques, de développement ;

• la coopération transfrontalière pour sortir les pays de cadres d'administration qui font fi des solidarités historiques et freinent les projets et initiatives en phase avec les besoins des populations.

Il s'agit de rompre avec l'hypercentralisation qui néglige les dynamiques locales, de libérer des initiatives et de favoriser les liens entre la population – et en premier lieu les femmes et les enfants – et un mode de gestion qui l'associe aux politiques d'accès aux biens publics dont la dimension territoriale n'est pas ou pas suffisamment prise en compte à l'heure actuelle.

La vision est cohérente, s’appuie sur la pratique du pouvoir et de l'échange d'idées. Elle a le mérite d'offrir une perspective de reconstruction des Etats selon une logique originale partant de la base. Elle s'accompagne d'un appel à reconsidérer la coopération internationale – à présent déresponsabilisante – dans un esprit de partenariat et de la nécessité de repenser une démocratie fondée sur la recherche du consensus sans lequel les élections ne sont que facteurs de division.

A noter enfin deux considérations qui témoignent de la hauteur de vues de M. Ousmane Sy : l’accent mis sur la nécessaire restauration des langues locales, que les langues officielles héritées de la colonisation masquent dans leur capacité à créer du lien et de la mobilisation, et la conviction que la voix de l'Afrique dans le concert mondial peut et doit se faire entendre pour ses vertus propres à l'heure d'une globalisation qui redistribue les cartes.■

Jean-Loïc Baudet