Nouveaux marchés, opportunités d'investissement et de croissance en Afrique

Sommaire

Nouveaux marchés, opportunités d'investissement et de croissance en Afrique

Table ronde 1

 animée par Muriel Pomponne (chef adjoint de service économique de Radio France Internationale)

 

Muriel Pomponne présente cette première table ronde qui va se tourner vers l’avenir. Les questions auxquelles il va être tenté de répondre sont : 

  • Quels sont les secteurs porteurs de croissance en Afrique ?  
  • Comment accélérer l’investissement dans les infrastructures sans lesquelles il est difficile d’envisager un développement notamment dans les secteurs de croissance ?  
  • Comment mutualiser les compétences et valoriser le capital humain ?

Les invités amenés à traiter ces questions sont : Karim Dahou, directeur exécutif de l’OCDE-NEPAD, qui travaille plus spécifiquement sur les infrastructures, Thierry Téné, Directeur de A2D Conseil spécialisé dans le « Green-business » dans lequel il voit une opportunité de développement pour l’Afrique, Laura Recuero Virto, économiste au centre de développement de l’OCDE, spécialiste des télécommunications et Cheikhou Souaré, Président de Niokolo Transports, société sénégalaise de transport qui est une réussite, avec qui on verra comment valoriser le capital humain.

Les infrastructures et le partenariat public-privé pour leur développement

Karim Dahou expose le travail fait dans le cadre d’un partenariat entre le NEPAD et l’OCDE, essentiellement sur les politiques publiques et pour l’amélioration du climat des affaires en Afrique : politiques d’investissements, politiques de marchés financiers, l’investissement dans les infrastructures étant un sujet de préoccupation central. C’est sur cette question qu’il centre son exposé, et plus précisément sur les investissements privés dans les infrastructures. Il y a deux manières d’envisager cette question et sa contribution à la croissance en Afrique. En premier lieu : tenir compte de l’importance des infrastructures pour les opérations des entreprises. On compte que l’insuffisance des infrastructures induit 2 points de croissance en moins, ce qui est énorme si on sait que, de 2003 à 2008, la croissance moyenne a été de 6 % (ce qui représente des centaines de milliards de dollars).

Un autre angle à partir duquel on peut théoriser la contribution des infrastructures à la croissance en Afrique est l’intérêt qu’elles représentent pour le secteur privé. Les stocks d’investissements privés dans les infrastructures se situent bien en deçà de ceux des autres régions du monde (Asie, Amérique Latine). Par contre, si on tient compte des flux, l’Afrique est la région où l’investissement dans les infrastructures croît le plus rapidement. C’est lié au secteur des télécommunications, et en particulier au succès des téléphones mobiles, et dans une moindre mesure au secteur de l’énergie où des progrès importants ont été accomplis.

K. Dahou présente, après cette introduction, des ordres de grandeur. Quels sont les besoins en infrastructures du continent ? Quelle est aujourd’hui la contribution du secteur privé relativement à d’autres bailleurs ? Il aborde ensuite les principaux obstacles et les moyens de les surmonter.

On estime les besoins annuels du continent à 93 milliards de dollars répartis pour 2/3 en investissements de capacité et pour 1/3 pour les opérations et la maintenance. Les bailleurs ne pourvoient qu’à hauteur de la moitié de ces besoins annuels et seulement pour réaliser les objectifs du millénaire pour le développement. On est très loin de l’accès universel aux services. Par exemple, dans le secteur de l’électricité, 75 % des Africains n’ont pas accès au réseau. Pour l’eau et l’assainissement, 50 % de la population n’a pas accès à un service d’eau potable. Tout est à l’avenant.

L’aide publique au développement a considérablement accru sa contribution au cours de ces dernières années. On est passé, en ce qui concerne les principaux bailleurs multilatéraux et des pays du G8, de 6 à 12 milliards de dollars d’engagements annuels entre 2005 et 2009. Sur ces 12 milliards, 4 sont octroyés à des taux commerciaux. D’autre part, tous ces fonds ne sont pas consommés faute de projets bancables sur le continent. Il est clair que pour combler ce déficit en infrastructures, il faudra recourir davantage, dans les années à venir, au secteur privé.

Les investissements privés se heurtent à des obstacles. Le plus important est l’obstacle normatif qui est lié à la qualité des politiques publiques qui impactent le climat des affaires et qui dissuadent un certain nombre d’investisseurs de se consacrer à des projets d’infrastructures. Parmi les principales politiques en cause, il y a les politiques d’investissement. Les infrastructures relèvent généralement de services publics qui sont protégés dans beaucoup de pays peu ouverts aux investisseurs privés internationaux. Un autre obstacle lié à ces politiques, est la capacité de rapatrier une partie des capitaux, bien que les mouvements de capitaux soient maintenant de plus en plus fluides dans la plupart des pays d’Afrique, mais il y a des exceptions.

L’étroitesse des marchés financiers africains fait que les entrepreneurs ont des difficultés à se refinancer localement et font donc appel à l’emprunt international. C’est un problème majeur. Il existe cependant des concours de partenaires financiers comme la SFI (Société Financière Internationale) qui joue un rôle clé dans le financement des infrastructures. Cependant si on recourt aux emprunts internationaux, les revenus sont libellés en monnaie locale et il y a donc un risque de dévaluation important. L’étroitesse du marché local à la fois pour financer l’investissement de capacité au départ, et pour se refinancer localement pour des opérations de maintenance, pénalise beaucoup l’investissement dans les infrastructures. Cette étroitesse des marchés est elle-même liée à des problèmes structurels qui pourraient être minorés par des politiques de réforme. Dans la pratique il y a trois ou quatre banques qui se partagent 70 à 80 % du marché. Cela se traduit par un différentiel largement défavorable à l’Afrique par rapport au reste du monde, et également par des écarts importants entre le niveau de rémunération des dépôts et les taux de crédit. Réformer le marché financier et notamment le secteur bancaire est un enjeu important et un certain nombre de pays africains ont commencé à le faire sérieusement.

Il existe de nombreux autres problèmes normatifs. Parmi eux, il y a la qualité des appels d’offres qui peut se traduire par l’absence de candidatures comme cela a été le cas au Cameroun. Ce qui est en cause, ce n’est pas la volonté des Etats pour attirer des investisseurs, mais les conditions qui leur sont offertes. Tout le monde reconnaît que le recours à l’investissement privé est important et il faut donc améliorer ces conditions, c’est tout l’enjeu. Il y a également la question du risque. Il existe de nombreux partenariats publicprivé entre des Etats et des investisseurs internationaux. La pomme de discorde est que les Etats veulent de nouveaux investissements de capacité alors que les investisseurs sont plus intéressés par une rentabilité à court terme et préfèrent réinvestir par exemple dans une société d’Etat qui gère un service public d’électricité ou d’eau. Or les capacités des infrastructures ont très peu évolué depuis les indépendances. Les recettes d’exportation des années 60/70 n’ont pas été suffisamment recyclées dans l’investissement et les années 80/90 ont été des années perdues pour l’Afrique, les dépenses d’investissement étant sacrifiées au profit du fonctionnement des administrations. Parallèlement, la population a fortement augmenté et l’écart avec la capacité des infrastructures s’est creusé.

Cette pomme de discorde ne permet pas de bien évaluer le risque tarifaire des deux côtés. L’Afrique est la région où le recours à l’arbitrage est le plus important, proportionnellement au nombre de contrats signés, la perception du risque ne s’étant pas bien opérée au moment de l’accord. Les endroits où les contrats sont bien conçus, qui permettent d’assurer à la fois l’équilibre financier, ce qui est essentiel pour l’investisseur privé, et un investissement dans les capacités sont ceux où des réformes réglementaires ont été entreprises. Le risque réglementaire, en particulier celui qui concerne le rapatriement des capitaux, les risques de dévaluation et de change pèsent également sur les investissements qui portent sur des projets à long terme avec des délais de retour sur investissement de 20 à 40 ans. Des instruments sont disponibles qui couvrent de mieux en mieux ces risques, mais ils restent encore très restreints, et c’est un domaine sur lequel il conviendrait de faire des efforts. K. Dahou évoque ensuite le problème de la préparation des projets. Beaucoup d’investisseurs privés interviennent dans le cadre de projets BTP soutenus par les bailleurs de l’aide publique au développement. Malheureusement, une grande partie de ces aides n’est pas consommée du fait de la mauvaise qualité des projets. Avant les aspects transactionnels et la structuration du financement des infrastructures, les aspects réglementaires du processus d’appel d’offres qui portent sur la faisabilité, l’impact environnemental et social ne sont pas bien couverts. Il y a donc peu de projets bancables et le G20 a d’ailleurs entrepris des efforts pour corriger cette tendance.◘

Les technologies de l'information et de la communication: une oportunité pour l'Afrique

M. Pomponne introduit le chapitre suivant qui porte sur les technologies de l’information et de la communication qui sont à la fois une nécessité et un secteur où l’Afrique peut offrir des opportunités. Elle passe la parole à madame Laura Recuero Virto.

Laura Recuero Virto présente les solutions technologiques que des entreprises africaines commencent à déployer pour y offrir des services.

Le Mobil Banking avec l’exemple du Kenya :

C’est le recours au téléphone pour utiliser des services financiers. Les coûts de transaction avec les opérateurs de mobiles sont moindres (5 % de commissions en moyenne mondiale) par rapport à ceux des sociétés de transferts d’argent (plus de 24 %). De plus par ce mode de transaction les taux de couverture pour atteindre des destinataires ou des receveurs sont plus grands que les opérations en guichets.

Le commerce sans papier :

Notamment dans les opérations d’import-export, trouver des solutions plus technologiques ou numériques que des procédures lourdes avec beaucoup de paperasserie, par exemple pour exporter certains animaux, on peut utiliser des appareils comme des « cheeps », qu’on insère dans l’animal et qui servent à la traçabilité et à la validation des procédures d’exportation, ainsi que des procédures sanitaires.

L’Afrique a encore un grand potentiel à développer ces technologies où on réduirait largement le temps, certaines procédures pouvant passées de plusieurs jours à quelques minutes.

Au Kenya une entreprise utilise les TIC pour développer des alarmes pour la sécurisation des transporteurs.

En Afrique ce qui est le plus porteur se sont des contenus de développement local :

► au Kenya des sites web sociaux du style facebook en langues locales,

► des sites de référencement pour certains services africains que l’on ne retrouve pas sur Google, par exemple des référencements pour la vie artistique, gastronomique dans les villes et localités africaines.

Pour développer de telles solutions et applications des TIC, il vaut mieux être dans des pays et localités où les infrastructures internet permettent une réduction de coûts de communication. Il y a à peine deux ans l’Afrique n’était câblée que par la fibre optique de la côte de l’Afrique de l’Ouest, fabriquée par un consortium avec comme chef de file France Telecom. Les coûts de connexion étaient deux cent fois supérieurs à ceux des pays développés. Aujourd’hui il ya plusieurs câbles de fibre optiques sous-marins installés ou en cours d’installation à l’Ouest et à l’Est de l’Afrique, ce qui va faire chuter les prix de connexion et donc ameneur une meilleure compétitivité des applications de services liés aux TIC. Il faudra que les prix de détail à la consommation descendent aussi vite que les prix de gros, mais tout cela dépend aussi des politiques d’investissements publics et privés, de régulation de chaque pays. Actuellement les villes qui sont les mieux desservies par l’arrivée des câbles et qui peuvent donc développer un fort potentiel de services basées sur les TIC sont des villes d’Egypte, Dakar, Lagos, Accra, Cap Town. Mais il faut aussi intégrer régionalement certains marchés des TIC pour avoir une masse critique d’utilisateurs ou fonctionner par des systèmes de pondération de zones.◘

La croissance verte: l'Afrique, laboratoire économique du futur

Thierry Téné aborde la croissance verte dont il juge qu’elle est une opportunité pour l’Afrique qu’il désigne comme laboratoire économique du futur. L’Afrique a été le siège d’innovations qui ont conquis le monde. Il rappelle la phrase de Lorenzi : « La question n’est pas de savoir si on est trop pessimiste ou trop optimiste », il faut simplement trois critères pour le développement ou l’émergence d’un territoire :

  • l’investissement qui est appelé à s’accroître parce qu’il y a sur le continent des perspectives de croissance importantes ;
  • l’innovation : il y a des populations très pauvres qui répondent à cette problématique de pauvreté en améliorant leur environnement ;
  • le travail, moteur de l’innovation, et l’Afrique a beaucoup à apporter dans ce domaine. On est obligé d’innover par des projets peu coûteux à faible impact environnemental.

Les experts commencent à considérer que la protection de l’environnement ne doit pas forcément donner lieu à des infrastructures lourdes. Il est économiquement moins coûteux, pour se prémunir des catastrophes naturelles, de protéger les forêts qui vont jouer un rôle d’éponge pour l’eau et de stockage des gaz à effet de serre, ou les mangroves qui protègent les côtes et servent de nurserie aux poissons. Dans le cadre de la croissance verte, certains marchés sont en train d’exploser. Une étude de l’ONU estimait ce marché à 1.400 milliards de dollars en 2008. En Afrique, la pression démographique et l’urbanisation intense créent des opportunités de croissance. Face à la crise, elle a réussi à rebondir grâce à l’émergence d’une classe moyenne qui est en capacité d’injecter dans l’économie africaine 1.700 milliards d’Euros d’ici 2020.

Les énergies fossiles en Afrique ne représentent que 10 % de son potentiel énergétique. Les énergies renouvelables représentent une part plus importante. L’Afrique est une des régions au monde les plus ensoleillées mais l’énergie solaire demande des investissements lourds. On estime à 400 milliards d’euros le coût de l’indépendance énergétique de l’Afrique (c’est le montant du projet Desertech qui prévoyait la production d’énergie électrique à partir du désert pour l’exporter vers l’Europe). L’Afrique est le second poumon écologique de la planète en terme d’absorption du carbone. Il y a là une opportunité pour se positionner sur le marché du carbone qui a représenté 120 milliards de dollars l’année dernière et qui va continuer à croître. Face aux crises économique, écologique, énergétique, l’Afrique dispose de son potentiel de biomasse, de bioénergie, d’énergie éolienne, de géothermie, d’hydroélectricité. Elle a donc des atouts et des opportunités à saisir. Il existe des entreprises qui investissent dans les énergies renouvelables. Deux entreprises fabriques d’ores et déjà des panneaux solaires, en Afrique du Sud et depuis quelques mois, au Sénégal. La Banque Mondiale a estimé le potentiel en termes d’efficacité énergétique et d’énergies nouvelles à 3.227 projets. Mais ce potentiel est encore très insuffisamment exploité.

Dans le domaine agricole, l’Afrique dispose de plus de la moitié des terres arables du monde. Il y a un problème de productivité qui peut être traité par l’utilisation d’engrais biologiques et par l’introduction des techniques de goutte-àgoutte conjuguées à l’énergie solaire qui donnent des résultats intéressants en terme de productivité et d’économie d’engrais et d’énergie. Les progrès, dans le domaine agricole, viendront du croisement des nouvelles technologies et des énergies renouvelables pour mettre en place des innovations qui permettront d’avancer dans la productivité, la logistique, les infrastructures et plus généralement dans l’économie. Les Chinois développent l’économie circulaire qui veut que les déchets des uns soient les ressources des autres.

Sur le continent ont été mises en place des zones économiques. Pour qu’elles donnent lieu à une dynamique de croissance, il faut que les implantation d’unités industrielles soient étudiées en amont du point de vue des transports, des sources d’énergie, de l’assainissement, donc de réduction des coûts, ce qui dépend énormément des politiques publiques et du contexte législatif qu’il convient d’améliorer. Sur le continent, la Maroc est le pays le plus avancé dans ces politiques sectorielles. Des entreprises ont saisi les opportunités offertes par la croissance verte et se sont développées la commercialisation de produits bio, des unités de recyclage de batteries, d’huiles usagées, de valorisation des déchets de bateaux, entreprises qui ont souvent pris une dimension transnationale et qui ont du mal à répondre à la demande. Nombre de ces entreprises qui préparent des projets sont demandeurs d’accompagnement pour devenir bancables, ce qui est un bon indicateur pour le développement de ce secteur.◘

Valoriser le capital humain: un exemple de réussite

Cheikhou Souaré est le Président fondateur de Niokolo Transport, une société anonyme créée en 2009 par des émigrés, pratiquement tous vivant en région parisienne. La société est implantée au Sénégal Oriental, région enclavée considérée par le document stratégique de réduction de la pauvreté du gouvernement sénégalais comme la plus pauvre du pays. Conscients des contraintes de cet enclavement, des émigrés sénégalais ont décidé de créer cette société en partenariat avec des acteurs locaux. Une souscription a été lancée aussi bien auprès des émigrés qu’au niveau local et 250 actionnaires ont pu être réunis. Un capital de 170 millions F CFA a été souscrit. Les banques ont accompagné le projet en accordant un prêt de 196 millions F CFA qui a permis d’acheter les bus : autocars et véhicules aménagés pour desservir les villages isolés qui ne disposaient jusqu’à présent d’aucun moyen de transport et les relier aux capitales régionales.

Le problème des ressources humaines s’est posé. Il fallait trouver des hommes qui adhèrent à la philosophie du projet et qui se l’approprient. Il a été fait appel aux émigrés pour trouver des volontaires pour gérer la société. C’est ainsi qu’ont été trouvés le Directeur et des volontaires, parmi la seconde génération d’émigrés, pour en assurer la gestion au niveau local. L’Etat sénégalais a accompagné le projet. Lors de sa mise en place, on a veillé à ne pas faire ce que font les autres dans le domaine informel. Une société anonyme a été créée avec un commissaire aux comptes et sa propre logistique et qui pratique des horaires réguliers, offre une place assise à chaque passager, interdit les surcharges. C. Souaré s’est vite rendu compte que les chauffeurs n’étaient pas suffisamment bien formés. Il a créé en interne sa propre auto école avec des moniteurs qualifiés.

Trois agences ont été créées (Dakar, Tambacounda et Kédougou). Chaque agence est gérée par un jeune bac + 4 qui planifie départs et arrivées. Les problèmes ont alors commencé et les syndicats des transporteurs ont organisé une grève qui a paralysé le pays. Faute d’interlocuteur dans les ministères, C. Souaré a avisé le procureur qui a donné mandat à la police d’escorter les bus et d’éloigner ceux qui empêchaient de travailler correctement. 56 emplois ont été créés auxquels s’ajoutent une centaine d’emplois indirects. Cette société a été un grand succès ; en 2009, un chiffre d’affaires de 159 millions F CFA a été réalisé ; en 2010, il était de 525 millions avec un bénéfice de 9 millions.

Le marché du transport existe au Sénégal et pourrait se développer si le système informel actuel était réformé. Ce système engendre actuellement une perte économique considérable et sa formalisation permettrait de créer de nombreux emplois.◘

Le DEBAT

Question : L’exemple de Niokolo Transports a suscité de l’intérêt et soulevé plusieurs questions. Un intervenant souligne que les réflexions conduites depuis Paris ne trouvent pas toujours un impact en Afrique comme ce fut le cas pour cette société. Une question est de savoir comment cette société peut avoir un potentiel de progression dans une région aussi peu peuplée. Compte tenu de l’état des routes au Sénégal oriental, peut-on envisager leur amélioration par d’autres moyens que le bitumage et qu’en est-il du coût du matériel roulant ?

Réponse : C. Souaré répond que grâce à sa rigueur de gestion et à l’innovation, sa société a dégagé une grande capacité d’autofinancement. En ce qui concerne la démographie, le Sénégal oriental s’est peuplé, des sociétés s’y sont implantées, on a découvert de l’or exploité par plusieurs sociétés. Il a mis en place un atelier de maintenance. Deux postes coûtent cher : le carburant et l’entretien de véhicules (20 à 25 % du chiffre d’affaire pour ce dernier). La mauvaise qualité des routes est surmontée par l’utilisation de véhicules adaptés. Sur ce point, T. Téné informe qu’il y a un programme de recherche sur le pavage des routes à des tarifs moins onéreux (1 km de bitume revient entre 5 et 700 millions de F CFA).

Q : Un ancien conseiller de la Présidence, originaire du Gabon, estime qu’en matière d’investissement, le risque réside dans les conditions politiques et sociales. Il prend l’exemple de la Côte d’Ivoire où les infrastructures ont été détruites et il faudra du temps pour les réhabiliter. Les investisseurs doivent s’adapter au contexte des pays et développer des projets bien ancrés sur le terrain.

R : K. Dahou indique que les conflits en Afrique commencent à fortement diminuer. Par ailleurs, la pérennité des infrastructures n’est pas seulement dépendante des conflits. Elles sont souvent surdimensionnées, ou la gouvernance n’est pas adéquate. T. Téné ajoute que les pays qui sortent de crise ont souvent une croissance plus élevée du fait de la concentration des interventions des bailleurs.

Q : Les problèmes d’approvisionnement électrique sont soulevés. Le « Monde Diplomatique » a fait une double page sur la situation des ressources hydroélectriques et conclut qu’il y a des équipements considérables qui ne sont pas en état de fonctionner, ce qui provoque des délestages. Il semble qu’il s’agisse d’un problème de gouvernance et que le secteur privé n’ait pas massivement investi dans ce secteur. Une question porte sur l’innovation. Si elle consiste à faire la course en avant alors qu’on ne met pas en place les règles de base, en particulier les normes économiques de base à partir d’une bonne étude de marché, c’est risqué.

R : K. Dahou souligne que l’Afrique attire plus d’investisseurs privés que les autres régions même si les capacités restent inférieures à celles des autres régions en développement. Dans le domaine de l’énergie hydroélectrique, 6 % du potentiel africain est exploité. Mais il est des régions où cette exploitation est en train de croître. Il cite une success-story où se retrouvent les infrastructures, l’investissement vert et la qualité des politiques publiques. Certains pays ont établi une séparation structurelle entre les différents segments du réseau de l’énergie et qui ont notamment libéralisé le secteur de la génération d’énergie. Il prend l’exemple du Kenya qui a ouvert ce secteur à la concurrence et permis l’irruption de producteurs indépendants. Cela a entraîné deux conséquences majeures : l’augmentation du volume de la génération d’électricité, et la progression de la part des énergies renouvelables dans le mixe énergétique de ce pays. L’Ouganda, le Botswana, l’Afrique du Sud ont également pris le même chemin, et c’est parce que le secteur de la production a été ouvert au Botswana qu’un producteur indépendant a pu réaliser il y a deux ans un investissement important qui lui a permis de vendre de l’électricité à la compagnie nationale de distribution mais aussi à la compagnie sud-africaine, grâce à l’interconnexion des réseaux. Ces initiatives impliquent des processus de transformation normative importants : séparation structurelle de l’industrie de réseaux, harmonisation des structures tarifaires avec les Etats frontaliers.

Q : Peut-on citer des success-stories qui dépassent le niveau national avec des capitaux uniquement africains ?

R : T. Téné cite d’autres successstories qui débordent des cadres nationaux.

  • L’Office national d’Electricité du Maroc a développé une expertise importante dans le domaine des énergies renouvelables qui lui permet d’accompagner d’autres pays sub-sahariens.
  • Au Cameroun, Biocom International est une entreprise créée il y a dix ans pour recycler les déchets de batteries avec des normes aussi élevées qu’en Europe. Cette entreprise s’est élargie au recyclage d’autres déchets et est entrain de conquérir la sous-région.

T. Téné estime qu’il faut sortir de cette logique d’entreprises africanoafricaines. Dans une économie mondialisée, on ne peut plus rester dans ce schéma. Il suffit de mettre des règles dans le domaine des affaires et surtout dans celui de la responsabilité sociétale des entreprises.

Q : L’intervention du privé dans les infrastructures n’a pas donné, selon un intervenant, de bons résultats en terme d’accès des populations aux services. La privatisation a entraîné des hausses de tarifs. Comment prendre en compte réellement les besoins de la population ?

R : Sur les conséquences de l’ouverture au privé en termes d’accès à l’eau et à l’assainissement, K. Dahou estime qu’il faut être précis. Dans le secteur des télécommunications, les coûts d’accès ont fortement diminué. Dans le domaine des investissements en infrastructures, il y a une question d’économie politique : une croissance démographique forte entre les années 60 et 90 et le maintien des infrastructures à des niveaux constants. L’enjeu est pour les Etats d’obtenir plus d’investissements en capacités pour pouvoir étendre les réseaux à des populations plus importantes. Actuellement, 75 % de la population n’a pas accès à l’énergie et les investissements annuels sont de 40 à 45 milliards de dollars. Il y a un problème de prix qui est fondamental : c’est que le coût de la production du KW en Afrique est de 1,25 dollars alors que le prix moyen de tarification est de 0,75 dollars. On a donc un investissement qui n’est pas rentable, et sans les subventions des bailleurs internationaux il ne peut pas y avoir de rentabilité de la filière. On pourrait diminuer les coûts de production avec la concurrence. Dans ce contexte, des solutions adéquates au problème de l’électrification rurale peuvent être trouvées y compris avec des opérateurs privés, grâce à des solutions décentralisées, comme des micro unités hydrauliques le long d’une rivière ou des micro unités solaires, ce qui permet de conjuguer investissements privés et accès des populations aux services. C’est la raison pour laquelle il faut des dispositions réglementaires qui sont parfois difficiles à prendre.

Q : En Inde, il existe des formations d’ingénieurs aux pieds nus qui initient des paysans à la fabrication de panneaux solaires et à leur maintenance. Y a-t-il quelque chose de ce genre prévu en Afrique ?

R : T. Téné répond que la fabrication de panneaux photovoltaïques fait appel à des techniques de pointe. Par contre des formations existent pour leur installation et leur entretien. Il y a une volonté publique de développer la recherche dans ce domaine car le rendement des panneaux solaires n’est pas bon en Afrique du fait de la chaleur. Des entreprises ont réussi à améliorer les rendements. C’est toute la question de l’adaptation des techniques au contexte africain. ■

Philippe Mathieu et Roland Portella