la recherche en Afrique, un métier pas toujours facile au quotidien

Enquête de terrain dans la Vallée de Sourou, Burkina Faso © IRSS - J.N. Poda
Eric-Pascal Zahiri copyright E.P.Z.

S’il bénéficie d’une certaine aura aux yeux du public, le métier de chercheur reste encore hélas trop souvent méconnu, a fortiori en Afrique où il prend parfois l’allure d’un parcours du combattant permanent pour celui qui l’a choisi. C’est le cas de Eric-Pascal Zahiri, enseignant chercheur à l’Université de Cocody à Abidjan, en Côte d’Ivoire, qui après avoir fait sa thèse de doctorat à l’Université de Toulouse, sous la direction de Marielle Gosset, chercheur de l’IRD, participe aujourd’hui au programme franco-indien Mégha-Tropiques.

Le radar polarimétrique XPort de l’IRD qui va être utilisé au Burkina Faso, dans le cadre du programme Mégha- Tropiques, Eric-Pascal Zahiri le connaît bien. Il a participé en effet à la mission au Bénin au cours de laquelle cet instrument, installé à Djougou, a été utilisé pour la première fois. « C’était dans le cadre du programme AMMA (Analyse Multidisciplinaire de la Mousson Africaine) », précise-t-il. Il s’agissait alors d’échantillonner les précipitations qui alimentent en eau le bassin de la Donga, l’un des sous-bassins de la haute vallée de l’Ouémé. Couvrant une superficie d’environ 10 000 km2, celui-ci est en effet représentatif du cycle de l’eau en climat soudanien. Par la suite, Niamey, au Niger, ayant été choisie initialement pour abriter le super site de validation du programme franco-indien Mégha-Tropiques, le radar polarimétique XPort de l’IRD y a été installé et le chercheur ivoirien de l’Université de Cocody a participé à la campagne de prévalidation algorithmique qui s’y est déroulée courant 2010. « Contrairement à d’autres instruments, le radar n’effectue pas de mesures directes. Il fournit un signal en termes de puissance et de phase. Or pour pourvoir quantifier des quantités de pluie à partir de ce signal, il nous faut développer des algorithmes. C’est un gros travail de mathématiques et de programmation spécifique », résume-t-il.

► Des travaux aux répercussions importantes

La sécurité des chercheurs n’étant pas pleinement garantie au Niger, l’IRD décide alors de trouver un autre pays d’Afrique de l’Ouest pour y installer ce super-site équipé notamment de son radar polarimétrique. Ce sera donc le Burkina Faso où la première campagne de mesure, dans le cadre du programme Mégha-Tropiques, est prévue pour le printemps 2012, fin avril - début mai, à l’arrivée de la saison des pluies. « Nous allons participer à l’acquisition des données avec deux ou trois étudiants en plus des chercheurs impliqués dans ce programme et essayer de créer sur place une formation à l’attention d’étudiants, l’objectif étant de leur expliquer comment tout cela fonctionne », indique Eric-Pascal Zahiri. Viendra ensuite le traitement des données puis, à plus long terme, le développement de produits pluviométriques nécessaires, notamment dans le domaine de l’hydrologie, de l’aménagement du territoire ou de l’agriculture, voire indispensables pour la prévision des inondations, en l’associant à l’imagerie satellitaire, qui, tout comme les épisodes de sécheresse, peuvent avoir très rapidement des conséquences désastreuses en Afrique de l’Ouest.

« L’un de nos objectifs est d’observer l’efficacité des systèmes précipitants, autrement dit de voir si tous précipitent de la même manière. Certains d’entre eux sont très développés mais, au final, ne produisent pas la quantité de pluie espérée en raison d’une forte évaporation comme on l’observe dans certaines régions d’Afrique, et en particulier en zone sahélienne », explique-t-il. Aussi les chercheurs vont-ils essayer de caractériser ces différents systèmes précipitants en prenant en compte leurs différentes phases, depuis leur naissance jusqu’à leur déclin. Autant de travaux qui se situent dans le prolongement d’AMMA, des travaux d’une extrême importance pour le devenir des pays d’Afrique de l’Ouest et de leur population mais pour lesquels, paradoxalement, les chercheurs africains ont beaucoup de mal à obtenir des financements. « Beaucoup de décideurs politiques en Afrique ne perçoivent pas encore l’intérêt de ce type d’étude, faute d’y être sensibilisés. Pourtant, les résultats attendus auront nécessairement des répercussions, par exemple sur la santé des populations, mais plus généralement sur les ressources en eau et le développement agricole et économique des pays d’Afrique de l’Ouest », observe Eric-Pascal Zahiri.

► De l’enthousiasme malgré les difficultés

La situation est d’autant plus difficile pour Eric-Pascal Zahiri que l’Université de Cocody est fermée depuis avril 2011, suite aux événements politiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire, et sa réouverture n’est pas prévue avant l’automne 2012. Qui plus est, le Laboratoire de Physique de l’Atmosphère et de la Mécanique des Fluides au sein duquel il travaille a subi des dommages importants. La trentaine de chercheurs, d’enseignants chercheurs et de techniciens que compte ce laboratoire s’est donc momentanément dispersée. « Nous travaillons à notre domicile alors que nos étudiants sont dans la nature », déplore-t-il, reconnaissant que « moralement, c’est difficile ». Mais la passion et l’enthousiasme de cet enseignant chercheur ivoirien et de ses collègues font que la recherche se poursuit, même si leurs conditions de travail feraient pâlir n’importe quel chercheur français. Quoiqu’il arrive, Eric- Pascal Zahiri et Modeste Kacou, un thésard qu’il encadre et qui tout comme lui réalise sa thèse à Toulouse, sous la co-direction de Marielle Gosset, seront fin prêts pour la première campagne de Mégha-Tropiques au Burkina-Faso au printemps prochain. ■

Jean-François Desessard
Journaliste scientifique

 

Contact : Eric-Pascal Zahiri