Une formation de qualité: L'une des clés du photovoltaïque en Afrique

L’Afrique manque cruellement d’électricité. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les photos satellites de ce continent qui ont été prises de nuit. Pas de doute, hormis quelques îlots de lumière dispersés, la quasi-totalité de l’Afrique vit dans l’obscurité dès la nuit tombée. Si cette absence chronique d’électricité représente un frein majeur au développement économique et à la croissance dans la grande majorité des 56 pays que compte ce continent, celle-ci rend également beaucoup plus difficile, voire quasiment impossible, l’accès à l’éducation et à la formation pour cet extraordinaire potentiel que constitue la jeunesse africaine. Au-delà de ce constat, quelles sont les solutions envisageables ? Préférant l’efficacité au grand discours, le Professeur Daniel Ayuk Mbi Egbe, qui dirige le Laboratoire de synthèse des matériaux organiques au sein du Linz Institute for Organic Solar Cells (LIOS) de l’Université Johannes Kepler de Linz en Autriche, a créé l’African Network for Solar Energy, l’ANSOLE, qui fêtera ses deux ans en février prochain. Pour ce chimiste camerounais, spécialiste de la synthèse des matériaux organiques utilisés notamment dans la conception de cellules photovoltaïques, l’Afrique a une très belle carte à jouer dans ce domaine.

L’anecdote mérite d’être racontée tant elle résume parfaitement la situation à laquelle sont confrontés les chercheurs africains. En novembre 2010, à Sousse, en Tunisie, se tient l’International Conference on Conducting Material (ICOCOM 2010), organisée par le Professeur Samir Romdhane de l’Université de Tunis, conférence à laquelle s’est inscrit notamment le Professeur Teketel Yohannes, un chercheur éthiopien de l’University of Addis Ababa, spécialiste réputé dans le domaine des matériaux conjugués. Ces derniers constituent une nouvelle classe de polymères caractérisés par leurs excellentes propriétés optoélectroniques. Curieusement, les participants à cette conférence, venus de différents pays d’Afrique francophone, ne le connaissent pas. Mais est-ce si étonnant que cela ? Pas pour le Professeur Daniel A. M. Egbe. « Bien qu’indépendants, beaucoup de pays africains vivent et pensent encore comme à l’époque coloniale. Ainsi les pays francophones échangent entre eux, tout comme les pays anglophones le font de leur côté. Mais de coopération intra-africaine, il n’en est quasiment pas question, essentiellement pour des problèmes de langues et de transports », explique-t-il.

Cette anecdote, le chercheur camerounais aime d’autant plus la rappeler, que c’est elle qui va le conduire à créer l’ANSOLE. « Nous étions alors 9 chercheurs, dont 7 francophones, 1 anglophone et moi, le seul bilingue. J’ai donc joué l’interprète et c’est à ce moment qu’a germé l’idée de créer quelque chose autour des énergies renouvelables et, plus particulièrement, de l’énergie photovoltaïque ». De retour à Linz, en Autriche, il en parle au Professeur Niyazi Serdar, le directeur du laboratoire LIOS dans lequel il travaille, et qu’il tient à remercier pour son écoute et son aide. L’idée de créer un réseau autour de cette thématique et d’y faire participer plusieurs pays africains le séduit. Et c’est ainsi que moins de trois mois plus tard, le 4 février 2011, est officiellement créé l’African Network for Solar Energy, l’ANSOLE, à l’occasion d’un symposium organisé à Linz, auquel participent des représentants de différents pays de l’Afrique mais aussi de l’Europe. « Il y avait notamment des chercheurs de l’International Centre for Theoretical Physics (ICTP) de Trieste, en Italie, qui avaient également l’intention de s’engager dans la recherche sur les énergies renouvelables. Aussi ont-ils soutenu le réseau dès sa création », précise le chercheur camerounais. Tout est donc allé très vite, Daniel A. M. Egbe n’étant pas homme à tergiverser quand une idée est mûre.

Deux types de bourses proposées par l’ANSOLE

Depuis, tout s’est accéléré. L’ANSOLE a co-organisé avec le ministère camerounais de l’Energie et de l’Eau une rencontre à Yaoundé avec les professionnels du solaire. Dans la foulée, Daniel A. M. Egbe a commencé à bâtir une base de données et un site Internet. « Il y a eu des moments difficiles, certes, mais nous sommes parvenus à développer les outils que nous souhaitions. Quand on cherche à innover, on dérange forcément », lâche le coordinateur de l’ANSOLE. Aujourd’hui, ce réseau est représenté dans 30 pays du continent africain sur les 56 que compte celui-ci. Parallèlement, beaucoup de personnes des continents américain, asiatique et européen le soutiennent. « Pour résoudre les problèmes énergétiques de l’Afrique, nous ne pouvons pas nous limiter aux frontières du continent. Par conséquent, l’ANSOLE est et doit être un mouvement global », répète-t-il.

Avec l’aide de l’ICTP, deux types de bourses ont été lancées. Le premier, l’Intra-African Exchange Program (INEX) permet à un étudiant africain d’aller travailler dans une autre université africaine dans le cadre d’un master, voire d’un doctorat. Trois étudiants en bénéficient déjà. Le premier est un doctorant camerounais, Duvalier Péné, de l’Université de Ngaoundéré (Groupe de recherche du Pro- fesseur César Kapseu) qui étudie au Sénégal, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Groupe de recherche du Professeur Grégoire Sissoko) depuis avril dernier. Le second, Hervé Joël Tchognia Nkuissi, est également un doctorant du Cameroun, de l’Université de Yaoundé (Groupe de recherche du Professeur Jean-Marie Ndiaka) qui, pour sa part, travaille au Maroc, à l’Université Hassan II Mohammedia de Casablanca (Groupe de recherche du Professeur Bouchaib Hartiti) depuis octobre dernier. Enfin, le troisième est un docteur sénégalais, Allé Dioum, de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Laboratoire du Professeur Aboubaker Chedikh Beye) qui, lui, étudie aussi au Maroc, à l’Université de Chouaïb Doukkali El Jadida (Groupe du Professeur El Mahdi Assaid) pour obtenir son habilitation à diriger des recherches (HDR). Précisons que chacun de ces étudiants qui réalise sa thèse dans une autre université du continent reçoit chaque mois entre 300 et 350 euros, versés par l’ANSOLE, ce qui correspond au salaire moyen d’un fonctionnaire dans ces pays, plus un billet d’avion aller-retour.

Avec le deuxième type de bourses, l’Africa-North Exchange Program (ANEX), l’objectif est de donner la possibilité à des étudiants africains de venir, pour des durées de quelques mois, se former dans des laboratoires européens. « Il s’agit de leur dispenser une formation pratique, la plupart des laboratoires africains ne disposant pas ou peu d’équipements scientifiques ». Daniel A. M. Egbe rappelle que la recherche qui est menée en Afrique se limite le plus souvent à de la théorie, la plupart des pays n’investissant pas ou trop peu dans la recherche. « Or pour que ce continent devienne un géant dans le futur, il est urgent que nos étudiants puissent recevoir une formation pratique ". Le chercheur camerounais tempête de voir encore les importantes sommes d’argent consacrées à l’achat d’armement comparées aux sommes ridicules allouées à la formation pratique et à l’achat d’équipements scientifiques. « Cela me blesse le coeur », se désole ce chercheur qui sait qu’en permettant ainsi à des étudiants africains de venir en Europe se former durant de courtes périodes, il permet de lutter à sa façon contre la fuite définitive des cerveaux, « des cerveaux qui doivent servir l’Afrique », affirme Daniel A. M. Egbe. Jusqu’à présent, l’ANEX a permis de recevoir des étudiants du Maroc (Safae Aasou de l’Université de Chouaïb Doukkali El Jadida), de l’Algérie (Sameh Boudiba de l’Université de Tebessa) et de l’Ethiopie (Adam Getachew de l’University of Addis Ababa). Cela dit, faire venir un étudiant africain en Europe, cela nécessite évidemment davantage de moyens, environ 1 000 euros par mois. D’où des séjours dont la durée est forcément très limitée.

Se former au plus haut niveau : une nécessité pour les chercheurs africains

Car pour financer l’ensemble de ses actions, l’ANSOLE ne dispose aujourd’hui que de 18 000 euros par an ! Aussi le chercheur camerounais en est-il souvent de sa poche. C’est la raison pour laquelle ce réseau cherche aujourd’hui des sponsors, en particulier dans le secteur des énergies renouvelables et du photovoltaïque. « Pour que l’Afrique puisse avancer sur le terrain des énergies renouvelables, elle a besoin des connaissances nécessaires. Or la seule façon d’y arriver est de former des étudiants de qualité ». Daniel A. M. Egbe en est d’autant plus convaincu qu’il a lui-même suivi ce parcours. En effet, après avoir obtenu une licence de chimie organique à l’Université de Yaoundé et suivi en parallèle des cours d’allemand à l’Institut Goethe de Yaoundé, il est venu faire un master de chimie à l’Université de Iena en Allemagne, avant d’entamer une thèse de doctorat, qu’il a soutenu en 1999. Quelques années plus tard, il sera le premier Camerounais à obtenir une habilitation à diriger des recherches (HDR) de chimie en Allemagne.

Dès lors, le jeune chercheur qu’il est va effectuer des séjours scientifiques au sein de laboratoires réputés, d’abord dans le Max-Planck Institute for Polymer Research, à Mayence en Allemagne, puis à l’Université d’Eindhoven en Hollande, puis à nouveau en Allemagne à l’Université de Chemnitz. Enfin il est recruté à l’Université Johannes Kepler de Linz, en Autriche, dans le LIOS que dirige le Professeur Niyazi Serdar, pour travailler dans le cadre d’un projet visant à concevoir des cellules solaires à base de matériaux organiques. Armé d’un solide bagage scientifique, aujourd’hui il dirige le laboratoire de synthèse des matériaux organiques de cet institut. Il y poursuit ses recherches qui portent sur la synthèse de matériaux photo-actifs, qui peuvent ensuite être utilisés, soit sous la forme de cellules photovoltaïques qui produiront de l’électricité, soit d’OLED (Organic Light-Emiting Diode), c’est-à-dire des diodes électroluminescentes organiques qui permettent de produire de la lumière.

Parallèlement, il ne cesse de s’investir dans la formation d’étudiants africains, « surtout depuis que l’on a lancé l’ANSOLE », précise-t-il. Dès février prochain, il accueillera une étudiante égyptienne qui bénéficie d’une bourse de l’ANSOLE dans le cadre du programme ANEX. En juin 2013, ce sera autour d’un étudiant du Nigeria de venir faire son post-doc ici, sous la responsabilité de Daniel A. M. Egbe qui a déjà initié un certain nombre d’étudiants à la synthèse des matériaux organiques, parmi lesquels des Algériens, des Marocains, des Ethiopiens, mais pas encore de Camerounais. « La plupart ne travaillent pas encore dans ce domaine qui nécessite des moyens matériels et financiers dont ne disposent pas les universités subsahariennes », regrette-t-il. D’où l’importance du travail initié et développé par l’ANSOLE et dont l’un des mérites est de faire en sorte que tous les Africains intéressés par le secteur photovoltaïque se parlent. Une démarche qui pourrait s’avérer gagnante pour ce continent si, en amont, tout est mis en oeuvre pour offrir aux jeunes les formations nécessaires. ■

Jean-François Desessard
Journaliste scientifique
Contact : Daniel A. M. Egbe