Associer le photovoltaïque à l'architecture vernaculaire : le projet "pas si fou" de Mohaman Haman

Ngaoundéré, une ville du Cameroun située au nord de la région de l’Adamoua. C’est ici, où le projet d’exploitation des deux gisements de bauxite de Minim- Martap et Ngaoundal est en cours d’étude - l’installation de la mine et de la raffinerie devant démarrer en 2015 pour une exploitation opérationnelle à l’horizon 2018 - que l’architecte camerounais Mohaman Haman rêve de construire un village-pilote qu’il a imaginé alors qu’il faisait ses études d’architecture à Paris en 1977. Particularité des maisons de ce village, les briques solaires photovoltaïques dont elles seront constituées. Soutenu par le Conseil Général de la Somme, dans le cadre de son concours ECLOSIA, Mohaman Haman vient de créer Haman Solarbrick, étape indispensable pour que son projet devienne un jour une réalité.

Il est des architectes qui rêvent de passer à la postérité pour avoir construit la tour la plus haute du monde ou la salle de concert la plus vaste de la planète. Mohaman Haman, lui, cherche davantage à « construire utile » en pratiquant l’architecture vernaculaire, celle que certains définissent comme « l’architecture des gens », une architecture « sans architecte » qui utilise les matériaux locaux, ceux du terroir, et des techniques traditionnelles. Cet état d’esprit si particulier, il l’a sans doute acquis très jeune, au coeur de son quartier de Mbibar, dans la ville de Ngaoundéré d’où il est natif. Et celui-ci de rappeler les femmes potières, leur savoir-faire, leur art, leurs gestes, et « leur amour de la matière », en l’occurrence l’argile. « Elles m’ont bercé et m’ont toujours impressionné », a-t-il déclaré un jour dans un journal camerounais. Tout jeune, il a participé aussi à la construction de maisons traditionnelles en terre. Autant d’expériences qui ont vraisemblablement contribué à faire de lui le précurseur de l’architecture vernaculaire qu’il allait devenir bientôt. Qui plus est, un professeur qui avait découvert que le dessin l’intéressait lui a conseillé d’intégrer le seul lycée technique qui existait alors à Douala. Et c’est ainsi que Mohaman Haman a décroché son baccalauréat F4 (Génie Civil).

Il prend alors la direction de la France et s’inscrit à l’Ecole Spéciale des Travaux Publics de Cachan (ESTP). Parallèlement, il intègre la section Architecture de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. A l’un de ses professeurs qui lui dit alors, « vous n’avez pas de culture architecturale en Afrique », il répond qu’il existe des maisons en torchis et à colombages dans différentes régions françaises, et notamment près de Lyon, et qu’il s’agit bien là d’architecture. C’est ce même professeur qui va le pousser à s’intéresser davantage aux architectures traditionnelles, qu’il préfère pour sa part appeler « architectures vernaculaires » pour faire une analogie avec la langue qui peut l’être aussi. « Cela m’a permis de voyager en France, mais d’aller aussi en Suisse, un pays qui dispose d’un peu d’avance en matière de classement du patrimoine », souligne-t-il. Il y a découvert en particulier l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) où l’on enseigne l’architecture vernaculaire et y a contribué par la suite à la formation de jeunes architectes dans ce domaine. Un parcours qui le conduira tout naturellement quelques années plus tard à organiser une première exposition à Yaoundé sur les Architectures Vernaculaires Françaises. « Il s’agissait de montrer à mes compatriotes et à mes confrères architectes qu’il existe un patrimoine de l’architecture vernaculaire en France, et que nous mêmes, en Afrique, ne devons pas négliger nos propres patrimoines qui sont en voie de disparition », résume-t-il. Plus tard, il en organisera une seconde, à Paris, à l’UNESCO, intitulée « Les architectures vernaculaires » dans le monde : un patrimoine en devenir. Entre temps, Mohaman Haman, après avoir décroché son diplôme d’architecture DPLG à l’Ecole d’Architecture de Paris La Défense, a complété sa formation par un diplôme d’urbaniste de l’Institut d’Urbanisme de Paris- Créteil. Et dans la foulée, il a créé au Cameroun son cabinet d’architecture et d’ingénierie pour le développement urbain et rural, avec des bureaux à Paris. Mais pour cet « architecte du vernaculaire », il est difficile de se voir confier une commande contemporaine. La terre et le bois sont en effet trop souvent perçus comme des matériaux d’autrefois qui, par conséquent, ne véhiculent pas vraiment l’image de modernité tant recherchée par la plupart des architectes, en particulier en Afrique. Ses premières réalisations, Mohaman Haman va donc les faire dans le domaine du patrimoine immatériel, avec en particulier de nombreuses expositions et des inventaires. Lors de différents grands événements, il est impliqué dans les études et la construction de pavillons utilisant des matériaux naturels et des énergies renouvelables. Dans le cadre de la préservation du patrimoine mondial, l’Unesco lui confie plusieurs missions, en particulier sur la Mosquée de Tombouctou au Mali.

Une démarche de développement durable

Reste que l’architecte camerounais n’a cessé durant toutes ces années de rêver à son idée d’intégrer la modernité à l’architecture vernaculaire, une idée développée à l’occasion de ses études d’architecture qui lui avait valu alors son diplôme portant sur les matériaux locauxet les énergies renouvelables.« C’était un travail critique sur les constructions de la ville minière d’Arlit, dans le Sahara, au nord du Niger, des constructions dont le toit était en tôle ondulée. J’ai donc proposé un contre-projet basé sur l’utilisation de savoir-faire anciens, traditionnels, et en particulier de la boule de terre, qui mêle terre et paille, avec un système de double toiture en paille et tôle ondulée. Mon objectif était de montrer le caractère moderne de certaines techniques anciennes », explique-til. Parmi les membres du jury, il y avait un architecte allemand qui travaillait notamment pour l’UNESCO. Et petit à petit, les deux architectes ont commencé à oeuvrer ensemble, dans le cadre de différentes missions. C’est dans ce contexte que Mohaman Haman a pu présenter à l’Unesco son projet pilote de village solaire qu’il souhaite construire à Ngaoundéré. Des études de sol ont été faites mais à l’époque, le projet n’a pu être développé davantage faute de moyens financiers.

Plus récemment, Mohaman Haman a relancé son projet dans le cadre de la seconde édition du concours ECLOSIA qu’organise la Somme, un département labellisé « Eco Territoire de France ». Sélectionné, son projet va pouvoir ainsi bénéficier d’un accompagnement technique, scientifique, technologique, financier et immobilier. Dans le prolongement de ce concours, il vient donc de créer une nouvelle entreprise baptisée « Haman Solarbrick ». Le support des panneaux solaires commercialisés aujourd’hui est en aluminium. Or l’objectif de ce projet, qui s’inscrit pleinement dans une démarche de développement durable, est de produire des briques solaires photovoltaïques dont le support est en fibres végétales (feuille de bananier, résidus de bois). Facile à utiliser, cette brique, dont le panneau « végétal » peut être évidemment recyclé, permettrait ainsi de réaliser des toitures, mais aussi des murs, l’énergie produite par le soleil pouvant être récupérée aussi en façade. D’où la garantie de produire de l’électricité grâce à une énergie renouvelable tout en assurant un certain confort thermique à l’intérieur des maisons et des bâtiments qui seront équipés de ces briques originales.

L’INES, l’Institut National de l’Energie Solaire, situé à Chambéry, soutient d’ores et déjà le projet et devrait développer un premier prototype de cette brique solaire photovoltaïque. Un prototype qui devra alors passer dans les installations du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) afin de subir les tests nécessaires à sa certification. Restera ensuite à équiper de ces briques une première habitation. « Notre objectif est de réaliser un transfert de technologie et de compétences vers le continent africain qui présente certaines particularités telles que l’auto-construction, le faible accès à l’électricité – il existe en effet beaucoup de zones dont se désintéressent les grands opérateurs - et des territoires vastes et très ruraux », déclare-t-il. Aussi a-t-il déjà choisi 5 pays cibles qui pourraient se lancer dans l’utilisation de cette brique solaire : le Cameroun, le Burkina Faso, le Bénin, où il existe une école du patrimoine, le Togo, où l’on trouve une école d’architecture, et les Comores. Une étude de faisabilité a déjà été réalisée au Cameroun. « Il nous reste à boucler l’étude de marché », précise-t-il.

Mais l’architecte camerounais, qui a obtenu le 1er prix de l’innovation lors de la 1ère édition du Forum DAVOC1 organisé à Yaoundé, au Cameroun, en mai 2011, ne compte pas en rester là puisqu’il souhaite également développer son invention sur le territoire français d’autant plus que le Conseil Général de la Somme l’accompagne dans ses développements. « Peut-être à l’abbaye d’En- Calcat », lâche-t-il. Un lieu unique situé au pied de la Montagne Noire, sur la commune de Dourgne dans le département du Tarn, où une soixantaine de moines vivent selon la règle de Saint Benoît. Mohaman Haman les connaît bien, depuis longtemps, et s’y rend dès qu’il le peut, « pour la beauté et la sérénité du lieu ». Et dans le calme de ce lieu magique qu’est l’abbaye d’En-Calcat, il en vient à « visualiser » ce village-pilote dont il rêve depuis des décennies et qui pourrait bien un jour sortir de terre, du côté de Ngaoundéré, sa ville natale.■

Jean-François Desessard

Journaliste scientifique

1 Draw A Vision Of Cameroon, (DAVOC) est le forum annuel des compétences de la diaspora camerounaise.

Contact : Mohaman Haman Courriel : haman.mohaman@wanadoo.fr