La passion des textiles

Entre Awa et les textiles, c’est déjà une histoire de quelques années qui a conduit cette jeune Malienne, après un diplôme d’ingénieur de l’ENSAIT, la très réputée Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles basée à Roubaix, à mener une thèse de doctorat au sein du non moins réputé GEMTEX, le laboratoire GEnie et Matériaux TEXtiles, thèse qu’elle a soutenu brillamment en mai dernier. S’ouvrent désormais devant elle deux voies, celle du traditionnel post-doc afin d’accroître ses compétences scientifiques, ou celle du marché du travail qui lui permettrait de valoriser sa formation et de bâtir un réseau avant de retourner au Mali afin de pouvoir y développer ses projets. Car son but est avant tout de créer.

« Nous étions deux filles sur dix dans ma promotion », se souvient Awa Doumbia qui avait alors tout juste seize ans et, baccalauréat avec mention en poche et suite à un concours, venait de décrocher une bourse d’étude en France, dans le cadre d’un programme de bourses d’excellence créé par le gouvernement malien dès l’année 2000. Awa faisait partie de la 4ème promotion. « En moyenne, les garçons restent toujours les plus nombreux dans ces promotions, même si cela s’équilibre certaines années. Cela dit, les parents sont de plus en plus nombreux à comprendre toute l’importance des études », explique-t-elle. Pour autant, il existe encore des contraintes qui font que beaucoup de filles ne parviennent toujours pas à mener de longs cursus ou à terminer leurs études, en particulier à l’extérieur de Bamako, la capitale. Awa, elle, reconnaît avoir été quelque peu privilégiée puisque ses parents, qui ont eux-mêmes fait de longues études, l’ont toujours encouragée à travailler à l’école, soutenue tout au long de ses études, et laissée libre de ses choix.

Et c’est ainsi que cette jeune Malienne est arrivée en France en 2003, à Valence, dans une petite unité, « qui permet un meilleur encadrement », précise-t-elle, de l’université Joseph Fourier (UJF) de Grenoble pour y faire un DEUG de chimie physique. Deux ans plus tard, Awa qui, dès son baccalauréat, savait déjà qu’elle voulait étudier les textiles, intègre l’ENSAIT où elle va découvrir véritablement ce secteur industriel qui offre de nombreuses perspectives avec certains domaines spécifiques en croissance. Parce qu’en fait, les textiles sont non seulement « pluriels » mais recouvrent de vastes secteurs, dont certains sont anciens et traditionnels, mais d’autres très « high-tech », en plein développement, voire encore balbutiants. « Du fait des textiles à bas coûts produits en particulier par l’Inde et la Chine, les pays occidentaux s’orientent de plus en plus, y compris pour l’habillement, vers les textiles techniques, que l’on retrouve désormais partout, du médical au bâtiment. Du coup, j’ai commencé à m’y intéresser », note-t-elle. Et après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur de l’ENSAIT, c’est tout naturellement qu’elle a décidé de réaliser une thèse.

Des textiles anti-bactériens aux multiples applications

C’est dans le cadre du projet NANOLAC (NANOparticules pour la production de matériaux performants et biodégradables à base d’acide polyLACtique), financé par le programme Interreg IV « France- Wallonie », les régions Wallonie et du Nord Pas-de- Calais, mais aussi le Fonds Européen de Développement Régional (FEDER), qu’elle a mené cette thèse durant trois ans. « Ce projet visait à élaborer et produire à l’échelle du laboratoire des matériaux à forte valeur ajoutée à partir du PLA (1) qui est un matériau polymère synthétique issu de ressources renouvelables », résume-t-elle. Dans un contexte où les réserves mondiales de pétrole ne cessent de diminuer, du fait d’une consommation toujours accrue, celles-ci finiront, tôt ou tard, par se tarir. D’où la multiplication des travaux visant à développer des solutions alternatives faisant appel à des ressources renouvelables. L’idée du travail développé par Awa Doumbia était donc d’apporter de nouvelles propriétés, voire d’améliorer les propriétés intrinsèques de textiles élaborés à partir de l’acide polylactique. « Si j’ai travaillé également sur des textiles anti-UV, voire anti-statiques, le coeur de ma thèse portait essentiellement sur la production de textiles fonctionnels anti-bactériens et respectueux de l’environnement », indique-t-elle.

Menés en étroite collaboration avec le laboratoire « Procédés d’Elaboration des Revêtements Fonctionnels » (PERF) de Lille, et le « Service des Matériaux Polymères et Composites) de Mons, en Belgique, le travail réalisé par cette doctorante a donc consisté à disperser en masse dans du PLA, des agents antibactériens, en l’occurrence des nanoparticules d’oxydede zinc (Zn0) et d’argent (Ag). « Ces dernières sont en effet assez stables thermiquement pour convenir aux procédés d’extrusion et de filage en voie fondue. En outre, ces nanoparticules ne sont pas toxiques pour les cellules des mammifères », précise-t-elle. Une technique d’autant plus intéressante selon Awa Doumbia qu’elle n’utilise pas de solvants qui s’avèrent souvent polluants, ne consomme pas d’eau et de produits chimiques souvent utilisés lors de la fonctionnalisation et diminue la libération du principe actif dans le milieu environnant, celui-ci étant piégé dans la matrice. Qui plus est, cette technique s’implante facilement en milieu industriel et permet une productivité plus élevée par rapport au filage en voie solvant. Autrement dit, elle a tout pour plaire aux industriels.

Bandages pour grands brûlés afin d’éviter la prolifération des bactéries et d’accélérer la cicatrisation des plaies, linges hospitaliers pour contenir les infections nosocomiales, vêtements de sport et tissus d’ameublement pour limiter la formation de mauvaises odeurs, tapis de voiture, systèmes de filtration air et/ou eau … La liste des applications potentielles de ces textiles anti -bactériens est longue. Un bel exemple de recherche appliquée dans le but de valoriser un produit qui a été retenu dans la sélection finale du prix international Théophile Legrand de l’Innovation Textile 2012. Preuve que les travaux de cette désormais « jeune chercheuse » séduisent alors qu’elle s’interroge quant à la voie à prendre pour cette carrière professionnelle qui s’ouvre devant elle. Le post-doc, qui lui apporterait des compétences scientifiques complémentaires, elle y pense, « mais cela dépendra des circonstances et des opportunités », dit-elle, ajoutant : « La formation, c’est bien beau, mais il faut savoir la valoriser à travers des expériences professionnelles concrètes ». Son principal objectif est en effet d’intégrer l’industrie pour y faire de la recherche et tisser progressivement un réseau.

De l’importance de bâtir un réseau Le Mali ?

Si Awa décidait d’y retourner dès aujourd’hui, ce serait « très probablement pour y faire de l’enseignement, un secteur qui pourrait me recruter », estime-t-elle. Certes, alors doctorante, elle a dirigé des travaux pratiques à l’ENSAIT et en garde de très bons souvenirs. Cela dit se cantonner dans l’enseignement supérieur au Mali, du fait de l’absence d’une véritable industrie locale, risquerait de compromettre les objectifs qu’elle s’est fixée. « Mon but est de créer », lâche-t -elle avec l’assurance d’un chercheur qui aurait déjà quelques années d’expérience derrière lui. N’y voyez là aucune prétention, bien au contraire. Mais Awa Doumbia semble être l’une de ces personnes qui savent parfaitement ce qu’elles veulent. Créer et développer un projet autour des textiles techniques dans son pays ? L’idée la séduit, certes, mais pas tout de suite. « Le Mali ne disposant pas des structures adéquates de recherche et n’ayant pas pour l’heure de légitimité dans le secteur des textiles techniques, il est nécessaire pour des jeunes chercheurs comme moi d’acquérir une expérience professionnelle dans les pays en pointe dans ces domaines et d’en profiter pour bâtir un solide réseau », explique-t-elle.

Et la jeune Malienne de nous rappeler qu’en France et dans tous les grands pays impliqués dans le développement des textiles techniques, c’est l’industrie qui joue le rôle de donneur d’ordre et génère un mouvement d’ensemble qui porte vers l’innovation. Un mouvement qui s’avère extrêmement positif pour les centres de recherche. Mais au Mali, en l’absence d’une industrie capable d’initier ce mouvement, les rares centres de recherches qui existent n’ont que peu d’opportunités de développer des projets. D’où l’importance pour le Mali de bâtir un réseau, comme ne cesse de le répéter Awa Doumbia, via des personnes comme elle qui sont allées se former à l’étranger, et d’essayer de développer des projets avec des partenaires étrangers. « Le Mali et les autres pays d’Afrique, nous sommes quand même des pays en devenir dans lesquels il y a beaucoup à faire dans tous les secteurs », observe-t-elle. Or elle estime que dans beaucoup de ces secteurs, les textiles techniques apparaissent comme des solutions intéressantes. Et celle-ci d’évoquer les géotextiles pour la construction des routes, mais aussi l’industrie minière où les textiles techniques peuvent être utilisés pour le soutènement des sols ou encore pour éviter l’érosion. « Le public ne soupçonne pas l’immense éventail d’applications que les textiles techniques permettent d’esquisser dès aujourd’hui et à plus long terme ». D’où l’enthousiasme de cette jeune femme, prête à soulever les montagnes s’il le faut, pour esquisser et créer la prochaine génération de textiles techniques.■

Jean-François Dessessard,

journaliste scientifique

(1) acide polylactique

Contact : Awa Doumbia
Courriel : awasoronfe.doumbia@ensait.fr

Le GEMTEX, parmi les meilleurs en Europe
Regroupant 84 personnes, dont 40 doctorants et postdoctorants, le GEMTEX de l’ENSAIT apparaît aujourd’hui comme l’un des meilleurs laboratoires textiles en Europe. Dans
le dernier classement NoetonTexRank, recherche et innovation, que vient de publier Noeton Textile, un cabinet de conseil des Pays-Bas, il se positionne en effet au deuxième rang européen, en termes de qualité de publication - critère combinant une mesure quantitative et qualitative - derrière l’Ecole Supérieure Polytechnique de Rhénanie-Westphalie (RWTH) d’Aix-la-Chapelle (Allemagne).■