L’Afrique face au cancer : une explosion de ce fléau d’ici 2030 ?

Enquête de terrain dans la Vallée de Sourou, Burkina Faso © IRSS - J.N. Poda
Dr. Adama Ly

Pour une écrasante majorité d’entre nous, évoquer la médecine en Afrique, c’est forcément parler des fléaux que sont le paludisme, le sida et la tuberculose, voire des maladies apparemment plus « exotiques » comme les fièvres hémorragiques, avec en tête le redoutable virus Ebola, ou l’onchocercose, ou encore des maladies « oubliées » dans nos pays industrialisés comme la lèpre ou le choléra. Mais très peu, trop peu, le plus souvent faute d’informations, penseront à citer le diabète, les maladies cardiovasculaires, l’obésité et … le cancer. A croire que ces maladies des pays repus ne peuvent évidemment pas frapper les populations africaines. Or il n’en est rien, bien au contraire. Ainsi l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que si des mesures de prévention ne sont pas prises d’urgence en Afrique, ce continent devra faire face à une véritable explosion du cancer d’ici 2030. Une situation d’autant plus préoccupante que le cancérologue sénégalais, Adama Ly, chercheur à l’Inserm et fondateur de l’association Afrocancer, observe que « rien ne bouge vraiment sur le terrain ». Aussi est-il allé en parler devant le Parlement Européen le 27 juin dernier.

« Nous décidons de consacrer au moins 15% de notre budget annuel à l’amélioration du secteur de la santé ». Comment ne pas se souvenir de cette phrase extraite de la déclaration qu’adopta l’ensemble des dirigeants africains lors du Sommet d’Abuja en avril 2001 ? Elle suscita alors beaucoup d’enthousiasme et d’espoir parmi tous ceux qui croient en l’Afrique. Oui mais voilà, les promesses font partie du décor des fameux sommets africains qui, s’ils se veulent toujours « himalayens », ne sont en vérité que de petites collines qui se résument bien souvent, comme on le chuchote dans les coulisses de ces événements, à un piètre concours de boubous ou de costumes, histoire de jauger la puissance de chacun. Résultat : onze ans plus tard, la grande majorité des pays d’Afrique n’en est toujours qu’à consacrer entre 3 et 5 % de leur budget annuel à la santé. Pas étonnant dans ces conditions que rien ne progresse vraiment sur le terrain, et notamment en matière de dépistage et de traitement du cancer.

Des molécules prometteuses mais inaccessibles pour l’Afrique

Un constat d’autant plus regrettable que lors du 48ème congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO), qui s’est tenu aux Etats-Unis, à Chicago, du 1er au 5 juin dernier, et auquel ont assisté plus de 3 000 chercheurs du monde entier, il a été présenté de nombreuses avancées pour le traitement de certains cancers, principalement des ovaires, du sein, de la prostate et de la peau. Par exemple, deux molécules, le Trametinib et le Dabrafenib, ont été présentées comme étant des anticancéreux de haute précision capables de cibler des mécanismes spécifiques des tumeurs de la peau. La première neutralise une protéine responsable de la tumeur, alors que la seconde empêche un gène mutant de produire une protéine qui favorise la progression du mélanome. « Le problème est que ces nouveaux traitements prometteurs qui devraient arriver sur le marché au cours des prochaines années, les populations africaines n’en bénéficieront pas faute de pouvoir se les payer », se désole Adama Ly qui, inlassablement, depuis de nombreuses années, ne ménage pas ses efforts pour faire connaître la situation de l’Afrique face au cancer.

63 % de la mortalité du cancer et 56 % des nouveaux cas de cancer étant localisés dans les pays pauvres, il est certain que ces derniers ont un besoin urgent de ces traitements. « En effet, à terme, on ne pourra pas se contenter de n’utiliser que la radiothérapie et la chirurgie, d’autant plus si l’explosion évoquée par l’OMS se confirme d’ici 2030, faute de la mise en place de mesures de prévention », estime le cancérologue sénégalais. Le problème est que face au cancer, l’Afrique manque de tout, tant en matière de prévention que de traitements. Il faut dire que jusqu’à récemment, le cancer en Afrique était resté relativement ignoré des médias, occulté qu’il était par les grandes maladies infectieuses que sont notamment le paludisme et le sida. A croire pour certains qu’il n’existait pas sur ce continent semblant être voué aux épidémies dévastatrices. « Dans les campagnes, beaucoup de gens ignorent encore l’existence du mot cancer et beaucoup en souffrent et finissent par en mourir sans le savoir », explique Adama Ly.

En fait, l’Afrique supporte ce que les spécialistes appellent le « double fardeau », avec les maladies transmissibles, infectieuses, que tout le monde connaît et qui semblent coller à la peau de ce continent depuis la nuit des temps, et les maladies non transmissibles comme le diabète, les maladies cardiovasculaires ou le cancer. Cette sorte de « transition épidémiologique » s’explique notamment par les changements de comportements au sein des populations, l’augmentation de la démographie, mais aussi celle de l’espérance de vie qui a fini par faire émerger certaines pathologies auxquelles les Africainsn’étaient pas ou peu confrontés. Aussi les malades du cancer arrivent-ils le plus souvent trop tardivement à l’hôpital. « C’est donc à nous d’aller sur le terrain pour faire de la prévention et du dépistage, en prenant soin bien entendu de nous adapter aux réalités culturelles et religieuses qui varient selon les régions », clame le docteur Ly. Et celui-ci de citer l’exemple de certains hommes âgés qui ne viennent pas consulter parce qu’ils veulent rester discrets. D’où la nécessité d’impliquer les tradi-praticiens dans une démarche de prévention et de travailler en bonne intelligence avec eux afin qu’ils participent au dépistage des malades potentiels en les incitant à se rendre à l’hôpital pour consulter un médecin.

4 cancérologues pour 21 millions d’habitants !

En Afrique, 26 % des cancers sont liés à des infections. On pense évidemment au sida qui expose ceux qui en sont atteints à certains types de cancers, mais aussi à l’hépatite B, en constante augmentation, alors que des vaccins sont disponibles mais non accessibles en raison de politiques de santé défectueuses dans la plupart des pays du continent africain. « Dans ces conditions, il est difficile d’élargir la couverture vaccinale actuelle », estime Adama Ly qui cite également l’exemple du nouveau vaccin contre le cancer du col de l’utérus. Trois injections sont nécessaires. Or chaque injection coûte environ 135 euros. D’où l’impossibilité pour l’immense majorité des Africains d’en bénéficier faute de couverture sociale. Aussi ne faut-il pas s’étonner que ce type de cancer, avec celui du sein et du foie, soit l’un des plus répandus chez les femmes africaines. Rappelons qu’il est causé par le papillomavirus. Seuls 2 % des femmes infectées par ce virus le conservent en raison de certaines carences. Et ce n’est bien souvent que dix ou quinze ans plus tard que ce papillomavirus transforme les cellules saines en cellules cancéreuses. « Or ce laps de temps très important pourrait être mis à profit pour faire du dépistage, ce qui est relativement facile », souligne le cancérologue sénégalais. Facile, certes, mais encore faut-il pouvoir disposer là encore de centres pour organiser ces dépistages, équipés de plateaux techniques et disposant du personnel spécialisé nécessaire.

Or là, c’est l’effroi, le mot n’est pas trop fort, quand on cherche à connaître le nombre de spécialistes au sein de chaque pays du continent africain. Prenez la Côte d’Ivoire, qui a adopté un programme national de lutte contre le cancer en 2009 et qui ne compte que … 4 cancérologues pour 21 millions d’habitants !!! Imaginez une France qui n’abriterait sur son territoire que 12 cancérologues ! Et la Côte d’Ivoire n’est pas le pays le plus mal loti. Il faut savoir que dans certains pays du continent africain, il n’y a parfois que 1, voire 2 cancérologues, qui plus est qui ne disposent pas du minimum d’infrastructures pour exercer ce qui, dans ces conditions, ressemble bien souvent à un véritable sacerdoce. Quel spécialiste des pays industrialisés accepterait de travailler dans de telles conditions ? « Parfois, vous trouverez un cancérologue, 4 chirurgiens mais aucun radiothérapeute. De plus, ces spécialistes n’ont bien souvent aucune infirmière spécialisée pour les assister », se désole Adama Ly. Face à une telle situation, qu’il est difficile de qualifier, tant les qualificatifs les plus forts sembleraient encore trop faibles pour décrire la réalité quotidienne de la cancérologie, mais plus généralement de la santé en Afrique, on se dit que certains Occidentaux, si critiques envers l’Afrique et plein d’a priori forcément négatifs, devraient plutôt venir voir d’un peu plus près la réalité de ce continent.

D’autant plus qu’en évoquant ce manque chronique de spécialistes en cancérologie en Afrique, on touche là à un point extrêmement sensible, celui de la formation, sur lequel on retombe toujours, avec l’autre point sensible qui est celui de la gouvernance et d’où découle principalement l’absence de volonté politique et de prise de décision en faveur du plus grand nombre. Il est en effet capital de former dès aujourd’hui les spécialistes qui exerceront au cours des prochaines décennies. Mais contrairement à ce qui s’est fait le plus souvent jusqu’à présent, il faut réussir à faire venir les spécialistes étrangers en Afrique afin qu’ils dispensent sur place leurs enseignements aux jeunes Africains, futurs cancérologues. C’est d’ailleurs l’un des objectifs que s’est fixé Adama Ly en lançant l’idée d’édifier à Touba, à l’est de Dakar, le Centre de Prévention et de Recherche sur le Cancer (CEPREC), dont il a posé la première pierre en mai dernier. Si l’instabilité politique du Sénégal a ralenti le développement de ce projet, son initiateur et porteur reste confiant. « Nous allons lancer une grande campagne de collecte de fonds dès la rentrée en septembre », précise-t-il. En attendant, Adama Ly, convaincu qu’il est du bien fondé de sa démarche, poursuit sa mission qui l’a conduit à participer à EUROCANCER, les 19, 20 et 21 juin dernier, au Palais des congrès de Paris, là encore pour parler du cancer en Afrique, « histoire de sensibiliser mes confrères étrangers dont certains croient encore que le cancer est peu important en Afrique », avant d’aller au Parlement Européen, le 27 juin dernier. « Nous avons pu, avec d’autres associations, prendre la parole lors d’une session organisée sur le cancer en Afrique. Il est important, là encore, de sensibiliser les parlementaires, notre objectif étant de convaincre des investisseurs internationaux de miser sur l’Afrique », résume-t-il. ■

Jean-François Desessard

, Journaliste scientifique

Contact : Adama Ly

Courriel : adamaly@gmail.com

Afrocancer : www.afrocancer.org © Parlement Européeen