L’agriculture africaine : un passé plein de brillants futurs

Réné Tourte

Monumental, le mot n’est pas trop fort pour qualifier l’ouvrage qu’a écrit l’agronome français René Tourte, à la demande de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations) qui vient de le faire paraître sur son site Internet1. Cette Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone en six volumes et quelque 3 000 pages invite tous les passionnés de ce continent si méconnu à embarquer pour un étonnant voyage d’une dizaine de millénaires dans le passé agricole de l’Afrique tropicale afin d’y rencontrer d’innombrables générations de paysans africains qui, confrontés à un environnement souvent hostile, ont toujours su faire preuve d’une extraordinaire créativité. En cela, le travail colossal de cet agronome, qui s’est fait historien l’espace d’une quinzaine d’années, bouscule pas mal d’idées reçues sur ce continent et invite ses populations à regarder avec fierté ce passé car « il est plein de brillants futurs » comme l’affirme René Tourte dans sa postface.

Sur les 45 années de sa vie professionnelle, l’agronome René Tourte en a passé près d’une trentaine sur le terrain, en Afrique tropicale, à partager la vie des chercheurs, des acteurs du développement, de certains hauts responsables politiques mais aussi des paysans au milieu desquels il a vécu. « J’ai découvert que ces gens humbles dont on ne parle quasiment jamais détiennent un savoir immense en matière d’agriculture. Aussi me suis-je posé la question de savoir ce qu’il en était de ces connaissances avant l’arrivée des Européens et plus particulièrement des Français, en Afrique tropicale », résume-t-il. Il suffit d’observer le grand nombre de variétés par exemple de sorgho ou d’arachide présentes en Afrique pour comprendre que celles-ci sont le fruit d’une sélection, certes empirique, mais très poussée, réalisée au cours des siècles par les populations rurales de ce continent.

Dès lors, René Tourte a décidé de « remonter le temps », progressivement, à travers les millénaires, jusqu’au Néolithique, c’est-à-dire à la domestication de plantes africaines comme le mil et le sorgho. Un travail gigantesque, réalisé avec l’appui de son épouse, il tient à le souligner. Preuves archéologiques, écrits de voyageurs, de géographes, de commerçants arabes, portugais, français, anglais, etc…, tous les documents disponibles ont été scrupuleusement épluchés, disséqués, analysés, par ce couple durant de longues années pour mener à bien ce travail colossal que la FAO avait confié à René Tourte dès 1996. « Deux limites m’avaient alors été fixées. M’arrêter aux Indépendances, puisque ensuite nous ne sommes plus dans l’histoire, et me limiter à l’Afrique francophone. Pour autant, je me suis autorisé quelques échappées au-delà des Indépendances mais également vers les Afriques lusophone et anglophone », précise l’agronome.

Des paysans extrêmement créatifs, l’histoire le confirme.

De l’histoire de l’Afrique, a fortiori de celle de l’agriculture de ce continent, que connaît aujourd’hui le citoyen français moyen ? Souvent fort peu du fait d’une éducation bien trop longtemps eurocentriste. Comment dans ces conditions s’imaginer que « ceux d’en bas », vivant au sud du Sahara, qui plus est des paysans, aient pu faire preuve d’une extraordinaire créativité durant des siècles, notamment en matière d’agriculture ? Or le « voyage » d’une durée de 10 000 années auquel nous invite René Tourte nous conduit à voir l’Afrique autrement, sans a priori, tel qu’elle est et a été. Une Afrique créative, innovante, qui ne semble pas avoir attendu que des puissances étrangères l’invitent à entrer dans l’histoire pour s’y installer.

René Tourte, qui au terme de sa carrière connaît pourtant bien l’Afrique, reconnaît néanmoins qu’il ne s’attendait pas du tout à trouver les « richesses » que son travail a permis de faire émerger du passé. Il n’hésite d’ailleurs pas à parler de « science stupéfiante », même s’il s’agit d’une science empirique (la « pensée sauvage » de Claude Lévi- Strauss ?), quand il évoque certains exemples à propos des connaissances que détiennent les paysanneries africaines dans le domaine de l’agriculture. Ainsi les paysans africains possèdent une connaissance de leur terre qui, si elle peut paraître évidente, n’en demeure pas moins surprenante quand on y regarde de plus près. « A chaque type de sol, de terroir, est attribué un nom vernaculaire qui varie d’un pays à un autre. Mais à chacune de ces unités de sol correspondent des caractéristiques spécifiques, par exemple hydriques ou concernant sa fertilité. A tel point que les paysans ont développé un calendrier des semis en fonction de ces différents type de sols », explique-t-il. Mais le plus étonnant est que les pédologues européens, quand ils sont venus dresser des cartes des sols dans ces différents pays d’Afrique, se sont rendus compte que leurs cartes correspondaient souvent parfaitement à celles, empiriques et virtuelles, que ces paysans avaient élaborées depuis très longtemps.

Autre sujet d’étonnement que nous propose René Tourte afin de nourrir notre réflexion, la riziculture, un domaine où, là encore, les paysans africains ont su innover en inventant une bonne demi-douzaine de modes de cultures du riz africain, Oryza glaberrima, dont le berceau, rappelonsle, se trouve au Mali, dans le bassin du Niger. L’agronome évoque notamment la « riziculture pluviale », dans laquelle le riz est cultivé sans être immergé ce qui lui permet d’être moins dépendant d’une ressource abondante en eau. Ilparle de la riziculture de vallée, qui se pratique dans les vallées des rivières et des fleuves. « En l’occurrence, les paysans africains ont fait preuve d’une très grande inventivité en créant une palette extraordinaire de variétés de riz. Imaginez que certains riz aquatiques sont produits dans quelques dizaines de centimètres d’eau, alors que d’autres, que l’on appelle flottants, poussent dans 4 à 5 mètres d’eau, à tel point qu’il faut parfois aller effectuer la récolte en pirogue », s’enthousiasme-t-il face à tant de créativité.

Une créativité qui a conduit ces paysans africains à développer des gammes variétales qui permettent de s’adapter plus ou moins à des crues incontrôlées. « Ils sont allés jusqu’à pratiquer la riziculture en terrains salés, ce qu’on appelle la riziculture de mangrove », renchérit René Tourte. Un mode de culture original qui consiste à abattre les palétuviers présents et à édifier une sorte de ceinture autour du périmètre qui doit être mis en culture, de façon à pouvoir gérer l’entrée et la sortie de l’eau. Au cours d’une première étape, les paysans vident l’eau de mer de ce périmètre et attendent qu’il pleuve afin de semer le riz qui pousse ainsi dans de l’eau douce. A la récolte, il suffit de vider ce périmètre, lequel, et c’est le plus surprenant, est ensuite à nouveau rempli d’eau salée. « L’absence d’eau favoriserait une remontée de sel trop importante, interdisant alors de planter du riz l’année suivante. C’est donc l’eau de mer qui va empêcher la salinisation excessive du sol ! »

Et des exemples de ce type, cet agronome qui a passé près de trente années au Centre national de recherche agronomique de Bambey, au Sénégal, sur le terrain, et visité bien d’autres pays africains, au contact des populations rurales, pourrait les multiplier à l’infini. Ainsi il rappelle que l’agroforesterie, c’est-à-dire un mode d’exploitation des terres agricoles consistant à associer les arbres aux cultures, aux pâturages, « mode de culture que nous aurions soi-disant inventé », souligne-t-il avec un brin d’ironie, est pratiquée en Afrique depuis très longtemps. Et d’évoquer un sultan au Niger qui, au XIXe siècle, protégeait Faidherbia albida, cet arbre providentiel qui grandit au milieu des champs. Qu’un homme vienne à lui couper une branche, on lui tranchait un bras. Quant à celui qui osait l’abattre, on lui coupait la tête ! Un constat que l’on pourrait faire aussi dans le domaine de la médecine vétérinaire, car cette Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone s’intéresse également au monde animal, aux peuplements forestiers, donc à l’ensemble des systèmes agro-sylvo-pastoraux.

L’Afrique sauvée par son agriculture ?

Ce remarquable travail donne évidemment une image de l’Afrique et de ses populations paysannes singulièrement différente de celle encore trop véhiculée. Sans doute leur créativité, leur inventivité et leur capacité à innover en réponse aux défis que n’a cessé de leur poser leur environnement naturel tout au long des siècles passés, ont-elles été trop longtemps sous-estimées par nombre de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens, certes compétents et pleins de bonnes intentions mais tentés d’élaborer des innovations techniques à partir de leurs propres concepts, voire se contenter de « transférer » des techniques européennes en Afrique. « Cela dit, la grande force des paysans africains a été de prendre ce qui était bon et de rejeter le reste, l’adoption de la traction animale en est un parfait exemple », estime René Tourte. Et ce n’est guère qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les chercheurs ont enfin admis qu’il fallait s’implanter, et ce systématiquement, au plus près des paysans, à partir des stations et au sein même des villages afin d’initier de véritables partenariats de recherche et développement fonctionnant non plus à sens unique mais dans les deux sens. « Nous avons pu découvrir ainsi quels étaient leurs problèmes principaux et nous rendre compte des points de blocage qui freinaient leur développement », constate-t-il.

Est-ce à dire qu’en cette année 2012 où l’on va célébrer le cinquantenaire de la parution de l’ouvrage d’un autre agronome, René Dumont, intitulé L’Afrique est mal partie, René Tourte reste confiant pour l’avenir de l’Afrique ? « A cette époque, je ne partageais pas le constat de celui qui avait été mon professeur et nous en avons souvent parlé quand il venait au Sénégal. Pour moi, l’Afrique était plutôt bien partie. Hélas, depuis les années 1980, l’agriculture n’apparaît plus comme une priorité de beaucoup de pays africains et même d’instances internationales », regrette-til. N’allez pas croire pour autant que cet homme résolument optimiste estime, comme certains, que tout est déjà joué, bien au contraire. Il recommande d’ailleurs à tous ceux qui se passionnent pour l’Afrique et se préoccupent de son avenir la lecture d’un livre intitulé Et si l’agriculture sauvait l’Afrique, publié récemment. « Je partage pleinement l’avis de son auteur, Hervé Bichat, un ami. Je pense que l’agriculture est la richesse principale de l’Afrique, tout simplement parce qu’elle intéresse les Africains, non seulement les producteurs, mais également tous les acteurs de la chaîne en amont et en aval ». D’où l’urgence pour la plupart des pays de l’Afrique tropicale de jouer la carte d’une agriculture durable, parce que leurs potentialités sont considérables et leurs capacités de production peuvent être élevées. Mais outre la volonté politique nécessaire pour y parvenir, l’Afrique devra aussi résoudre le problème chronique du sous-équipement de son agriculture encore largement manuelle, que René Tourte dénonce depuis des décennies.

Jean-François Desessard,

journaliste scientifique

Nota Bene : la FAO vient de proposer à l’auteur de produire une version CD-ROM des six volumes de l’ouvrage, à l’intention des lecteurs éventuels ne disposant pas de l’accès Internet.

1 http://www.fao.org/docrep/009/a0217f/a0217f00.htm

Contact : René Tourte

Courriel : rene.tourte@numericable.fr