2iE, cette étonnante école située à Ougadougou

Paul Ginies

Dans beaucoup de pays d’Afrique, à l’image du Burkina Faso, où les moins de 25 ans représentent les deux tiers de la population, les mots « éducation » et « formation », dont le rôle est si fondamental au sein de toute société, prennent un relief tout particulier. Paul Ginies en sait quelque chose, lui qui, en 2004, a accepté de relever un défi de taille : faire, du regroupement de deux écoles destinées à former les ingénieurs et les techniciens de 14 pays africains, une école réputée au plan international qui puisse rivaliser avec les meilleures. Située à Ouagadougou, 2iE, fruit d’un « cocktail curieux » mais réussi entre le public et le privé, compte aujourd’hui près de 2 700 étudiants de 27 nationalités, dont près d’un millier, parmi lesquels des Français, suivent les cours dispensés dans le cadre d’une formation à distance. L’Afrique qui exporte son savoir, n’est-ce pas là, la plus belle des récompenses pour le Directeur général de cette école et son équipe ?

Quand il débarque à Ouagadougou en 2004, Paul Ginies connaît déjà bien l’Afrique. Précédemment, il a travaillé en particulier en Mauritanie, auprès du ministre de l’Environnement et du Développement Rural, avant de rejoindre la Commission Européenne à Bruxelles pour s’y occuper du programme de sécurité alimentaire de l’Union Européenne, puis de partir pour le Malawi, toujours dans le cadre de ce programme. « Trois ans avant mon arrivée, décision avait été prise de regrouper deux écoles sous le même nom. Cela dit, l’Ecole d’Ingénieurs de l’Equipement Rural (EIER) et l’Ecole des Techniciens de l’Hydraulique et de l’Equipement Rural (ETSHER) qui étaient réservées alors à la formation des ressortissants de 14 pays d’Afrique, restaient séparées, aucune fusion n’ayant été véritablement entreprise », rappelle Paul Ginies. Au départ, ces écoles avaient été créées pour former les personnels de la fonction publique. Mais avec la mise en place des programmes d’ajustement structurel qu’ont connus les pays africains à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les recrutements dans la fonction publique ont été arrêtés. Pour autant, ces écoles ont continué à former aux frais des Etats qui les finançaient des ingénieurs et des techniciens qui, une fois leur diplôme en poche, étaient recrutés dans le secteur privé. Pire : en 2004, il fallait encore être boursier du gouvernement français pour prétendre étudier dans ces établissements ! A cette époque, l’école accueillait 220 étudiants, qui recevaient un salaire, et disposait d’une équipe de 210 personnes ! Dans ces conditions, chacun de ces étudiants coûtait 24 000 euros !

Résultat : la crise couvait, les bailleurs de fonds ayant des difficultés à s’acquitter de leurs engagements financiers. « La solution était simple. Soit nous fermions l’établissement, comme cela a été le cas de la plupart des écoles inter- Etats. Soit nous changions carrément de modèle économique et financier afin de construire un projet ambitieux plus conforme au XXIe siècle alors naissant et aux enjeux du continent africain », résume le Directeur général de 2iE qui précise : « Nous avons alors indiqué aux 14 Etats impliqués que nous ne leur demanderions plus d’argent pour le fonctionnement de l’école et qu’ils pourraient ainsi le consacrer à financer des bourses d’étudiants ». Dès la première année, il a été décidé d’ouvrir les portes de l’école aux étudiants qui souhaitaient s’y inscrire en payant leur formation. Et au grand étonnement de Paul Ginies lui-même, plus d’une centaine d’inscriptions furent alors enregistrées, preuve qu’il existait un besoin de formation non satisfait. « Cela nous a permis de voir que notre pari n’était pas complètement utopique », souligne-t-il. Parallèlement, il a fallu au plus vite remettre au meilleur niveau l’ensemble des cours dispensés, l’objectif étant que les diplômes obtenus à 2iE soient d’un niveau équivalent à ceux des pays occidentaux et que, par conséquent, les étudiants africains n’aient plus l’obligation de s’expatrier à l’étranger pour étudier. Aujourd’hui, les diplômes d’ingénieurs de 2iE sont les seuls en Afrique à avoir décroché le label européen EUR-ACE et à être accrédités par la Commission française des Titres d’Ingénieur (CTI). En outre, l’école est membre de la Conférence française des Grandes Ecoles (CGE) et du Consortium for North American Higher Education Collaboration (CONAHEC).

2iE, un très bon placement pour les étudiants

Pour se hisser à ce niveau d’excellence, il a fallu évidemment convaincre des partenaires de rejoindre ce projet un peu fou, l’Union Européenne notamment, mais aussi des entreprises, avec lesquelles 2iE a signé des partenariats qui permettent de financer la recherche et le développement de l’innovation. De son côté, l’Agence Française de Développement a consenti à l’école un prêt d’un montant de 4,7 millions d’euros afin de construire des infrastructures scientifique et pédagogique. Dans le cadre de la coopération française, un Fonds de solidarité prioritaire de 6 millions d’euros a été mis en place sur la période 2006-2010 afin d’accompagner la transformation et la montée en puissance de l’école notamment pour former et recruter des ressources humaines africaines, accroître la qualité et développer la recherche et la formation à distance en partenariat avec l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie). Quant au Burkina Faso, et à son Président Blaise Compaoré, qui est venu poser la première pierre du nouvel institut le 16 juin 2006, il a donné une très forte impulsion, pour ne pas dire déterminante, au projet en faisant un don de 90 ha de terrain et en rétrocédant sous forme de don 5 millions de dollars empruntés auprès de la Banque Mondiale. « Tout a été pensé et bâti de manière à offrir un enseignement de qualité à un coût qui le rende accessible aux classes moyennes », note Paul Ginies.Certes il reconnaît bien volontiers que débourser 4 000 euros pour entrer à 2iE demande un effort important pour ces classes moyennes africaines. Cela dit, un étudiant qui poursuit 5 années d’études dans cette école récupère le prix de sa scolarité en moins de deux ans, 80 % d’entre eux trouvant du travail dès l’obtention de leur diplôme, ce taux s’élevant à 93 % à 6 mois. Il s’agit donc d’un « très bon placement » dans un environnement africain qui reste relativement instable. A titre de comparaison, il faut savoir que le coût d’un étudiant qui intègre 2iE est quatre fois moins élevé qu’en Europe. Quant à ceux qui ont le niveau pour y entrer mais rencontrent des difficultés financières, l’école a multiplié le nombre de ses boursiers, qui sont aujourd’hui plus de 800, soit trois fois plus qu’en 2005. « Nous avons pu également mettre en place des dispositifs de financement des études avec Bank of Africa et en partenariat avec l’Agence Française de Développement. Nous travaillons par ailleurs sur de nouvelles solutions basées en particulier sur des produits d’épargne éducation », précise-t-il.

2iE compte donc aujourd’hui près de 2 700 étudiants de 27 nationalités, dont environ 1 700 suivent les cours dispensés à Ouagadougou, les 950 autres étudiants, dont des Français, ayant opté pour une formation à distance. « Rendez-vous compte, l’Afrique qui exporte son savoir, aux quatre coins de la planète. Qui aurait cru cela, il y a quelques années ! », s’enthousiasme Paul Ginies qui précise que 2iE est devenu le leader en Afrique de la formation à distance. La moyenne d’âge en première année est désormais de 19 ans alors qu’elle était encore de 28 ans en 2004 ! Quant aux filles, elles sont aujourd’hui 25 % inscrites à 2iE, ce qui correspond à ce que l’on observe en France dans les INSA. Autant de chiffres qui donnent une idée du chemin parcouru depuis 2004 par cette école qui propose désormais un cycle Bachelor correspondant à un niveau bac + 3, un cycle Master dans un des quatre domaines (eau, environnement, génie civil, énergie et procédés industriels), enfin des formations professionnalisantes (Licences professionnelles, Master spécialisés). « 2iE abrite également une école doctorale. Celle-ci accueille une quarantaine de doctorants qui mènent leurs travaux en co-tutelle avec d’autres établissements étrangers » indique le Directeur général.

Ici, les recherches auxquelles participent les étudiants sont du meilleur niveau. Ainsi l’un des laboratoires de l’école travaille en partenariat avec le CIRAD sur la biomasse et les biocarburants, alors qu’un autre, spécialisé sur l’énergie solaire, a pour partenaire l’INES Technolac qui n’est autre que le leader français en matière de recherche sur l’énergie solaire. Aussi l’école peut-elle se targuer de disposer à ce jour de la plate-forme d’énergie solaire la plus avancée en Afrique subsaharienne. Autour de la ressource en eau et du climat, l’école travaille aussi en partenariat avec l’IRD. Autre motif de satisfaction, la montée en puissance d’un autre laboratoire de 2iE consacré aux éco-matériaux où se prépare l’économie de demain. « C’est là que l’on se rend compte tout l’avantage qu’à l’Afrique d’être un continent à construire et non une économie à déconstruire », rappelle Paul Ginies qui peut s’enorgueillir, avec son corps enseignant à 90 % africain, de préparer les ingénieurs de demain, porteurs d’innovations. D’ailleurs, les industriels ne s’y sont pas trompés. D’où les nombreux partenariats de l’école, en particulier avec le groupe Total autour d’un projet d’écostation- service, dont la première devrait bientôt voir le jour, ou encore avec les Pompes Vergnet pour le développement de dispositifs de chloration automatique de l’eau, l’objectif de ces projets étant toujours de répondre à des problématiques de la société africaine.

  Faire confiance à l’Afrique !

L’avenir ? Paul Ginies n’est pas homme à se satisfaire du travail déjà accompli même s’il reconnaît que « les fondamentaux de l’école sont aujourd’hui solides. Nous venons d’ailleurs de retravailler notre modèle économique et financier jusqu’à l’horizon 2025 ». Aussi avec son équipe travaille- t-il déjà à de nouveaux développements, en particulier en matière d’hébergement des étudiants. L’objectif est de bâtir un « campus vert » qui abritera 720 chambres construites en éco-matériaux, pour lequel le gouvernement du Burkina Faso vient de nouveau de solliciter la Banque Mondiale pour un don de 10 millions de dollars. Fin 2013, 2iE disposera ainsi d’un parc de 1 900 lits. Parallèlement, l’école est engagée dans différents projets. Ainsi un campus pourrait bientôt voir le jour en Afrique Centrale dans le cadre d’un projet mené en partenariat avec la Société des eaux et de l’énergie du Gabon, l’objectif étant de proposer des formations jusqu’à bac + 3 autour de l’eau, l’énergie et le génie civil. Au Cameroun, l’école est en discussion avec le gouvernement pour venir en appui dans la remise à niveau d’un centre de formation sur les métiers liés à l’économie rurale, qui pourrait devenir à terme un centre à vocation régionale.

Plus de 7 ans après son arrivée à la tête de cette école, Paul Ginies semble donc être un homme relativement satisfait du chemin parcouru. Et pourtant, il se rappelle encore avoir hésité à se lancer dans cette aventure. « Je me demandais s’il était possible de changer les choses, d’autant plus que beaucoup de personnes pensaient que nous étions dans de la pure utopie. Mais notre plus grande force a sans doute été de faire confiance à l’Afrique », constate-t-il. « Nous sommes devenus fréquentables », lâche-t-il avec humour quand il observe aujourd’hui ces étudiants Africains, mais aussi Américains, Japonais et Européens, toute cette diversité culturelle, se presser à Ouagadougou après avoir compris que le fait d’être en Afrique ne constitue plus un handicap mais représente en fait une valeur ajoutée. Un beau succès pour 2iE que Paul Ginies ne considère pourtant pas comme un modèle mais plutôt comme un exemple de bonnes pratiques. ■

Jean-François Desessard, Journaliste scientifique