Burkina Faso : cap sur la recherche et l’innovation

Professeur Gnissa Isaïe Konaté
Professeur Gnissa Isaïe Konaté

En janvier 2011, le Professeur Gnissa Isaïe Konaté, spécialiste réputé des virus qui infectent les végétaux comme le riz, le maïs ou encore les cultures maraîchères, était nommé Ministre de la Recherche Scientifique et de l’Innovation du Burkina Faso. Un nouveau ministère au sein duquel la recherche scientifique et l’innovation, placées pour la première fois sur un pied d’égalité, poursuivent une ambition commune : le développement économique et social du Burkina Faso. Globalement satisfait du travail accompli au cours de cette première année, le Professeur Gnissa Isaïe Konaté dresse un bilan de son action et profite de cette occasion pour rappeler les points forts et les faiblesses de son pays en matière de recherche scientifique et d’innovation.
Propos recueillis par Jean-François Desessard, journaliste scientifique.

 

Jean-François Desessard - Quelles ont été vos premières actions dès votre arrivée à la tête de ce nouveau ministère ?

Gnissa Isaïe Konaté - Il nous a fallu commencer par bâtir un solide organigramme doté d’un certain nombre de directions qui puissent répondre aux missions qui nous ont été attribuées par le Premier ministre. Parmi ces missions, le ministère dont j’ai la charge doit notamment élaborer une stratégie nationale de la recherche et, par conséquent, développer une politique et les plans nécessaires à sa mise en oeuvre. Aussi avons-nous créé une Direction Générale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation. Une autre mission qui nous a été confiée est d’utiliser les résultats de la recherche et de l’innovation pour transformer les systèmes productifs, que sont par exemple l’agriculture ou l’énergie, du Burkina Faso. D’où là encore, la création d’une Direction Générale de la Valorisation des Résultats de la Recherche et des Innovations. Le gouvernement a souhaité également que nous développions la coopération scientifique avec l’étranger, l’objectif étant de bénéficier de l’expérience d’autres pays. D’où la création d’une Direction technique de la coopération scientifique.

Parallèlement le gouvernement nous a demandé de mobiliser les ressources, notamment financières, permettant d’assurer à la recherche un financement continu et de lui éviter d’être en permanence à la merci des projets dont la durée est limitée. Dans ce contexte, nous avons créé un Fonds national de la recherche et de l’innovation pour le développement qui a été adopté par le Conseil des ministres et auquel le gouvernement a déjà alloué des ressources substantielles qui vont permettre de financer les domaines prioritaires du développement. J’insiste sur ce dernier mot rappelant que notre mission est de faire de la recherche pour le développement.

J.-F. D. - Vous avez également créé des plates-formes d’innovation multi-acteurs. De quoi s’agit-il ?

Gnissa Isaïe Konaté - Le ministère de la Recherche Scientifique et de l’Innovation n’a pas été créé ex nihilo mais à partir de structures existantes, en l’occurrence le Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) qui regroupe quatre Instituts spécialisés dans le domaine de la recherche agricole, la santé, les sciences et technologies, enfin les sciences sociales et humaines. Depuis plusieurs décennies, la recherche burkinabè a généré le développement de technologies et d’innovations. Or l’une de nos actions prioritaires va être de les valoriser. Cette volonté de valoriser les acquis de la recherche scientifique du Burkina Faso nous a conduit à mettre en place, en collaboration avec les quatre Instituts spécialisés du CNRST, ce que nous appelons des plates-formes d’innovation multiacteurs. Ce sont des outils de valorisation qui consistent à regrouper tous les acteurs d’un domaine clé, par exemple l’agriculture, et d’analyser l’ensemble des progrès accomplis, depuis la production, par exemple du maïs, jusqu’à la commercialisation, en passant notamment par les différentes étapes de sa transformation. L’objectif est de déterminer quels sont les progrès qui pourraient être réalisés, par exemple en matière de productivité, en introduisant dans ces plates-formes des innovations issues de la recherche, mais aussi d’innovateurs privés, voire du monde paysan.

J.-F. D. - Le mot innovation semble occuper un rôle central dans votre stratégie, au point d’être placé sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique. C’est une prise de conscience pour le Burkina Faso ?

Gnissa Isaïe Konaté - Absolument. L’expérience des autres pays, qu’il s’agisse des pays développés qui cherchent à rester compétitifs à l’international ou des pays émergeants comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), montre que tous sans exception mettent l’accent sur l’innovation. Au Burkina Faso, je constate que dans un domaine comme l’agriculture où la recherche scientifique est la plus développée, l’innovation est importante. Mais encore faut-il la quantifier pour savoir quel est son véritable impact sur la société. C’est la raison pour laquelle nous venons d’engager, avec l’appui de la FAO (Food and Agriculture Organization), un immense travail d’inventaire de toutes les technologies et les innovations en matière agricole et agroalimentaire. Notre objectif est de pouvoir disposer au plus vite d’une base de données de l’ensemble de ces technologies et de ces innovations afin de déterminer quelle est la proportion de celles qui sont effectivement utilisées dans la société burkinabè. Nous pourrons alors avoir une idée exacte de ce que la recherche apporte réellement à l’économie du pays et essayer de faire en sorte que ces technologies et ces innovations impactent davantage la vie quotidienne des habitants du Burkina Faso.

J.-F. D. - Plus généralement, quels sont les atouts de la recherche burkinabè ?

Gnissa Isaïe Konaté - Ses ressources humaines. Dès le début des années 1980, dans le cadre d’un programme dans le domaine de la recherche agricole, pour lequel nous avons obtenu un crédit auprès de la Banque Mondiale, nous avons mis l’accent sur la formation, ce qui nous a permis de former des chercheurs aux quatre coins du monde, au sein d’équipes réputées. Aussi disposons-nous aujourd’hui d’un panel de chercheurs de très haut niveau, qui plus est de chercheurs qui restent dans leur pays, malgré des niveaux de salaires qui auraient beaucoup à envier à ceux d’autres pays. Nous avons en effet au Burkina Faso des chercheurs qui croient à la recherche nationale ou ont un certain patriotisme. Ainsi nos équipes de recherche ne se sont pas dégarnies. Parallèlement, nous avons des Pouvoirs publics qui, eux aussi, croient à la recherche de haut niveau. Certes nous ne disposons pas de moyens très importants, mais je pense qu’il est important pour les chercheurs de voir que leurs gouvernants croient en eux et misent pleinement sur leurs compétences. J’ajoute que les chercheurs burkinabè sont très ouverts sur le monde et collaborent avec de nombreuses équipes, en particulier en France, aux Etats-Unis, au Canada et en Australie.

J.-F. D. - Quelles sont pour vous ses faiblesses ?

Gnissa Isaïe Konaté - La première de nos faiblesses en matière de recherche, faiblesse hélas trop répandue parmi les chercheurs, est que nous ne savons pas communiquer et porter certains de nos savoir-faire à la connaissance de ceux qui pourraient les utiliser. Qui plus est, nous ne faisons pas toujours le lien entre la recherche que nous menons et la résolution des problèmes de développement auxquels notre pays est confronté. D’où mon insistance sur la nécessité de mener une recherche pour le développement. Aussi est-il impératif que nous changions de paradigme afin que nos chercheurs comprennent que tous les pays qui ont résolu leurs problèmes d’alimentation ou de santé l’ont fait par la recherche et l’innovation. Savez-vous qu’au Burkina Faso, le taux d’utilisation des semences améliorées ne dépasse pas 15 %. Or pourtant, le nombre de variétés disponibles est très élevé, et certaines d’entre elles répondent totalement aux problèmes, comme la sècheresse ou les inondations, auxquels les paysans burkinabè sont confrontés chaque année. Je rappelle que l’année passée nous avons connu une situation pluviométrique difficile qui va entraîner un déficit céréalier avec des conséquences sur l’alimentation de la population du pays. L’inventaire, dont je vous ai parlé, va donc nous permettre de comprendre pourquoi les cultivateurs du Burkina Faso n’utilisent pas certaines de ces variétés de semences. Je pense notamment à la variété de maïs hybride que nous avons développé et qui produit 9 tonnes à l’hectare.

C’est dans ce contexte que nous sommes en train d’élaborer, en collaboration avec d’autres ministères, une stratégie nationale de valorisation des résultats de la recherche et des innovations. Prenons l’exemple du sésame qui, depuis deux ans, est devenu le deuxième produit d’exportation du Burkina Faso, mais qui n’est que le troisième ou quatrième producteur en Afrique. Or au regard des innovations développées par les chercheurs burkinabè, nous pourrions briguer la première place. D’où l’importance des platesformes d’innovation multi-acteurs qui permettent de fédérer toutes les compétences. Il n’est pas admissible de voir encore des cultivateurs de sésame utiliser 3 à 4 fois plus de semences que les 3 kg à l’hectare qui sont préconisés. De même, des expérimentations nous ont permis de caler la date des semis de sésame à partir du 15 juillet. Or on observe encore aujourd’hui des cultivateurs qui sèment fin août, voire début septembre. Ce n’est pas normal.

J.-F. D. - Est-ce à dire que vous allez communiquer davantage autour de la recherche et de l’innovation, y compris auprès de la population du Burkina Faso ?

Gnissa Isaïe Konaté - Evidemment. C’est même une des priorités de notre stratégie globale. C’est pourquoi nous avons créé une Direction de la communication et de l’information scientifique et technique au sein de la Direction générale de la valorisation des résultats de la recherche et des innovations. Cette communication, nous n’allons pas la faire uniquement en français mais aussi dans les langues locales afin que tous les acteurs locaux puissent comprendre le message que nous essayons de faire passer. Une communication que nous allons véhiculer via différents outils, notamment un site Internet, en cours de développement mais aussi des documentaires scientifiques, pour lesquels nous collaborons avec un organisme français comme l’IRD qui a une certaine expérience dans le domaine. Il s’agit de semer une sorte de culture scientifique dans la population du Burkina Faso. Ce n’est qu’en gagnant ce combat de la communication que nous gagnerons le combat de la valorisation de la recherche et des innovations. ■

 

Des nouvelles de Carine Flore Nguemeni

Il y a un peu plus d’un an, nous avions publié un article dans le n° 136 intitulé AVC et Oméga 3, l’approche originale d’une doctorante camerounaise. Cette doctorante, Carine Flore Nguemeni, était alors en deuxième année de thèse à l’IPMC de l’Université de Nice Sophia-Antipolis et venait de recevoir l’une des dix Bourses L’Oréal France décernées comme chaque année par le numéro un mondial des cosmétiques, avec le soutien de la Commission française pour l’UNESCO et l’Académie des Sciences. En décembre dernier, elle a soutenu brillamment sa thèse intitulée L’Acide Alpha-Linolénique (ALA) précurseur des acides gras poly-insaturés à longues chaînes oméga-3 : une nouvelle stratégie thérapeutique face à l’accident vasculaire cérébral, obtenant la mention Très Honorable et les félicitations du jury. Depuis la mi-janvier, elle s’est installée à Ottawa, au Canada, où elle effectue son stage post-doctoral, pour une durée de deux ans, au sein du Laboratoire du Docteur Dale Corbett, spécialiste de la démence vasculaire et des AVC, par ailleurs Chief Executive Officer (CEO) et Directeur scientifique du Heart and Stroke Foundation Centre for Stroke Recovery.■