Si l'Afrique n'était pas si mal partie ?

Gérard Matheron © CIRAD
Gérard Matheron © CIRAD

9 milliards d’hommes à nourrir. Le titre de l’ouvrage co-écrit par Marion Guillou, Présidente de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), et Gérard Matheron, Président du Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD), résume à lui seul l’ampleur du défi auquel l’humanité est confrontée dès aujourd’hui : nourrir convenablement 9 milliards au moins d’êtres humains d’ici 2050 ! Défi qui implique nécessairement de réussir à produire en quantité croissante une nourriture répondant à des normes de qualité exigeantes, ceci en respectant mieux l’environnement. Avec ses quelque 2 milliards d’habitants, voire peut être davantage, au milieu de ce XXIème siècle, l’Afrique, dont l’image véhiculée par les médias en matière d’alimentation n’est pas des plus valorisantes, devra sans doute réaliser des miracles pour relever le défi de nourrir sa population. Mais à bien y regarder, ce continent possède quelques atouts pour y parvenir. Gérard Matheron en est convaincu.

« Le poids des mots, le choc des photos ». Cette devise d’un célèbre magazine ne s’est jamais révélée aussi exacte qu’à l’occasion de grands fléaux comme les épidémies ou les famines. Ce sont en particulier les photos et les images, diffusées alors instantanément dans le monde entier, qui affectent profondément et durablement l’opinion publique. Certes, elles jouent un rôle important dans le déclenchement des aides internationales nécessaires et permettent de collecter des dons. En revanche, l’image qu’elle « plaque » aussitôt sur la région ou le pays sur lequel s’abat ce fléau peut avoir des effets collatéraux désastreux qui dépassent souvent très largement le seul périmètre concerné. Ainsi la couverture médiatique, même minime, d’une famine en Somalie, à propos de laquelle il est évidemment nécessaire de se mobiliser, va entraîner des répercussions profondes sur l’image de l’Afrique dans le monde. Que Gérard Matheron, à l’occasion du livre qu’il a co-écrit avec Marion Guillou, rappelle alors que « malgré les ajustements structurels des années 1980-90 auxquels ont été confrontés les pays d’Afrique, les agriculteurs africains sont parvenus globalement à nourrir les villes africaines », que pèseront ses mots ? Que restera-t-il dans l’opinion publique de cette réalité d’une agriculture africaine qui a réussi à nourrir sa population dans un contexte difficile et dont les produits locaux ont su ne jamais s’effacer devant les importations massives, face à cette autre réalité d’une famine en Somalie ?

Dans ce contexte, un pareil défi lancé à l’Afrique, à savoir être capable de nourrir environ 2 milliards d’êtres humains à l’horizon 2050, alors qu’elle a tout juste atteint son premier milliard à l’automne 2009, semble voué à l’échec, du moins est-ce une opinion largement répandue que ne partage pas Gérard Matheron. « Il est clair que ce ne sera pas facile de nourrir la population du continent africain. Des efforts importants vont être nécessaires, en particulier sur le plan des politiques d’encadrement et de redynamisation de l’agriculture, une activité trop longtemps négligée parce que considérée comme arriérée, mais qui est aujourd’hui inscrite dans l’agenda des priorités parce qu’elle apparaît comme incontournable pour conduire à du développement, notamment en Afrique », explique-t-il. Rappelons que malgré l’urbanisation rapide que l’on observe sur ce continent, l’agriculture continue d’y absorber entre 50 et 60 % de la population active. Mais pour qu’elle parvienne à nourrir les villes, il va falloir qu’elle puisse accéder plus facilement à des marchés organisés et rémunérateurs. Souvenons-nous en effet que les émeutes de la faim dont les médias ont tant parlé étaient dues avant tout à un problème d’accès aux produits agricoles et donc de pauvreté. D’où la nécessité d’infrastructures, en particulier en termes de transport, de stockage et de distribution, autant de domaines où il existe des opportunités en matière d’innovation. « On estime que 1.000 milliards de dollars devront être investis d’ici 2050 pour favoriser le développement de cet environnement. Aussi les banques vont-elles devoir jouer leur rôle dans le cadre de politiques publiques, le volume de ces investissements et leur retour sur 10 ou 15 ans ne permettant pas d’envisager le micro-crédit comme solution viable », précise le Président du CIRAD.

Technologies : nécessité de solutions « sur mesure »

En amont, il est nécessaire que l’agriculture s’appuie sur une recherche agronomique de qualité. « Nous devons inventer une nouvelle révolution verte qui permette d’augmenter les rendements mais sans dégrader l’environnement », affirme Gérard Matheron. D’où là encore l’obligation pour l’Afrique d’investir dans la recherche et la formation d’autant plus que comme le souligne cet ingénieur agronome et docteur en génétique, les chercheurs de ce continent, en particulier ceux des pays d’Afrique de l’Ouest avec lesquels collaborent de plus en plus les équipes du CIRAD, s’organisent, se structurent, sont porteurs de programmes et s’investissent de plus en plus dans les débats à l’échelle des régions ou des sous-régions. « C’est important, notamment pour remettre de la plus-value sur les lieux de production, autrement dit essayer de travailler sur la transformation du produit agricole », précise-til. Il rappelle l’exemple de ces chercheurs du CIRAD qui ont développé des machines grâce auxquelles on peut produire des chips à partir de n’importe quel fruit. Une solution originale qui permet ainsi de valoriser des écarts de triage, ces sous-produits de la transformation des fruits habituellement jetés, en produits à haute valeur ajoutée, les technologies utilisées étant relativement simples et s’inscrivant davantage dans une logique que les auteurs de 9 milliards d’hommes à nourrir qualifient de « solution sur mesure ».

« La place des producteurs dans les innovations sera essentielle et devra être soutenue par un système cohérent de recherche, de formation et d’appui technique », écrivent Gérard Matheron et Marion Guillou. Ils ajoutent : « Les producteurs seront les ingénieurs ultimes des savoirs techniques et de la connaissance fine du milieu et des ressources, pour construire une bonne combinatoire de technologies et de décisions techniques ». Par exemple, pour choisir une herbe qui va servir de plante de couverture, ce qui évitera au paysan africain de faire des labours et lui permettra ainsi de restaurer la fertilité du sol de son champ, il est impératif que cette plante de couvert ne prenne pas la place de la plante de culture qui sera plantée. Aussi la connaissance que le paysan a de cette plante sera déterminante pour que cette solution fonctionne. Elle sera d’autant plus importante que ces systèmes de culture sous couvert végétal ont d’ores et déjà permis de diviser par dix l’utilisation de pesticides et d’intrants dans de nombreux pays. « Il est illusoire de vouloir augmenter les rendements par des variétés améliorées tant que les producteurs n’auront pas la garantie de pouvoir apporter les fertilisations adaptées, qui constituent de toute évidence le premier facteur limitant les rendements en Afrique subsaharienne. Les variétés miracles n’existent pas », souligne les auteurs.

Valoriser le travail des jeunes ruraux

Pour parvenir à relever le défi de nourrir au moins 2 milliards d’êtres humains d’ici 2050, l’Afrique va devoir également accroître la superficie de ses terres cultivées qui, aujourd’hui, représentent un peu moins de 200 millions d’hectares. Or le potentiel des terres cultivables de ce continent est estimé à 1 milliard d’hectares mais avec des questions liées à la fertilité. Pour autant, les effets du changement climatique, déjà perceptibles, devraient fortement impacter certains pays africains. Cela dit, les experts tablent sur un probable doublement des terres cultivées au cours des 40 prochaines années, du moins dans certains pays d’Afrique comme le Mozambique ou la République du Congo. Parallèlement, il va falloir surveiller de très près la pratique du « land grabbing », c’est-à-dire l’accaparement des terres agricoles par des sociétés privées ou des institutions, en particulier chinoises, indiennes et saoudiennes. Un phénomène qui, hélas, s’accélère. Cette démarche est d’autant plus condamnable qu’elle concerne des pays qui dépendent bien souvent de l’aide humanitaire. Mais on ne peut évoquer la terre en Afrique sans s’intéresser au problème central, celui du foncier et des conflits qu’il génère et va générer au cours des prochaines décennies, un foncier géré à l’échelle du village ou de la communauté, alors que la pratique du « land grabbing » est traitée au niveau des Etats. « Le foncier est une question cruciale qui devra être réglée, d’autant plus qu’elle va de pair avec la gestion de la fertilité des sols et celle de l’eau, cette dernière étant nécessaire pour accroître la surface des terres irriguées en Afrique. Là aussi, on envisage un doublement des surfaces actuelles en utilisant des techniques peu coûteuses », observe Gérard Martheron.

Dans ce contexte, quel avenir les jeunes Africains peuvent-ils envisager à moyen terme, et notamment ceux qui vivent en milieu rural. Dans leur ouvrage, Gérard Matheron et Marion Guillou mettent en garde ceux qui seraient tentés d’imaginer « une modernisation basée sur l’éviction des ruraux, sous prétexte de viabilité économique, sachant que dans la plupart des cas les évincés augmenteront le nombre des pauvres urbains et aggraveront l’insécurité alimentaire ». Aussi estiment-ils qu’il est « hautement souhaitable, pour des raisons agricoles, mais aussi de stabilité sociale et politique, que l’intensification agricole permette une bonne valorisation du travail », avant d’ajouter que « dans ce processus d’intensification, la place des technologies sera bien sûr importante ». Pour Gérard Matheron, ces jeunes ruraux, très nombreux, sont tout à fait capables d’accroître les rendements agricoles, voire de les doubler d’ici 2050 sur les surfaces cultivées actuellement et de parvenir ainsi à nourrir les campagnes. Quant à nourrir les villes, ce qui est un problème d’une tout autre ampleur, cela nécessitera donc d’importants investissements qui permettront de disposer des infrastructures nécessaires sans lesquelles il sera impossible de relier les producteurs aux marchés urbains. « La situation ne sera pas facile, c’est certain. Mais rappelons-nous que les paysans africains sont porteurs de savoirs et de connaissances et qu’ils sont capables d’innover et de s’adapter. Aussi ne faut-il pas leur apporter des solutions de prêt-à-porter mais leur proposer du sur mesure qui intègre nos connaissances respectives », conclut-il.

Jean-François Desessard
Journaliste scientifique

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Contact : Gérard Matheron
Courriel : gerard.matheron@cirad.fr