L'étonnant parcours d'une chercheuse nigérienne

L es 14 et 15 avril prochains, l’Association pour la Promotion scientifique de l’Afrique, avec le soutien de l’UNESCO, organise à Paris une conférence sur le thème de la science en Afrique. Vaste sujet auquel semble s’intéresser de plus en plus de monde, à commencer par l’Union Africaine qui en a fait le thème de son sommet, il y a un peu plus d’un an. Mais dans la réalité, qu’en est-il vraiment, sachant que les 54 pays qui constituent ce continent disposent de ressources humaines et de moyens techniques et financiers extrêmement différents ? Plus généralement, combien sont-ils parmi ses 54 gouvernements à avoir mis la science, mais aussi la technologie, au rang de leurs priorités ? Une volonté qui impliquerait alors de gros efforts en amont en matière d’éducation et de santé. Seule certitude, le potentiel humain existe. Mariam Raliou, une chercheuse nigérienne qui travaille en France, au sein de l’INRA, en est un remarquable exemple. Mais faute des moyens nécessaires dans son pays, qu’elle souhaite pourtant servir, elle n’a pu y retourner jusqu’à présent pour y exercer sa passion.

Tchin-Tabaraden, une ville située au bout d’une piste, au nord du Niger. Un nom qui signifie « la vallée des jeunes filles » en tamachek, la langue des Touaregs. C’est dans ce lieu chargé d’histoire, où a commencé la première rébellion touarègue au milieu des années 1980, qu’est née Mariam Raliou. Issue d’une famille d’éleveurs, même si son père est alors garde républicain, la petite fille y fait son école primaire avant d’entrer au collège de Tahoua, une ville voisine, avec l’espoir de devenir un jour vétérinaire. « Si la femme tient un rôle important dans la société touareg, il n’empêche que dès la classe de 3ème l’immense majorité des jeunes filles quitte l’école pour se marier », précise-t-elle. A tel point que lorsqu’elle arrive en terminale, l’année du baccalauréat, elles ne sont que deux filles sur 38 élèves, Mariam étant la seule Touareg.

Diplôme en poche et étant parmi les meilleurs élèves, elle obtient une bourse de l’Etat nigérien pour aller poursuivre ses études à l’Université de Cocody d’Abidjan. « Au départ, je voulais faire pharmacie, mais il n’y a pas de faculté de pharmacie à Niamey. En revanche, il y en a une à Abidjan. Mais arrivée trop tard sur place, j’ai donc opté pour la Faculté des sciences », indique-t-elle, rappelant qu’initialement, elle voulait être vétérinaire ou médecin. Après une licence et une maîtrise de biochimie, elle fait un DEA de Biotechnologie et amélioration des plantes au sein du Laboratoire de Bactériologie Virologie de l’Institut Pasteur de Cocody à Abidjan, sous la direction du professeur Mireille Dosso, où elle réalise un travail sur la qualité microbienne des produits alimentaires vendus sur les marchés. « Je voulais alors revenir au Niger pour essayer d’assurer la sécurité alimentaire en faisant de l’amélioration des céréales notamment », préciset- elle.

► Une solide formation à la recherche

De retour au Niger, cette toute jeune maman d’une petite fille décide de taper à toutes les portes des ambassades pour obtenir une bourse de doctorat. Durant son DEA, elle a en effet découvert ce qu’est véritablement le métier de chercheur, et visiblement, elle a contracté le virus de la recherche. En attendant, elle travaille comme interprète et traductrice dans le cadre d’un documentaire intitulé « Maîtres et Esclaves », réalisé par Bernard Debord, qui reçoit de nombreux prix. Le dépôt de son dossier à l’Université Paris-Diderot l’amène à rencontrer Annick Faurion, chercheuse au CNRS, qui lui propose de faire de la biologie moléculaire au sein de son équipe dans le Laboratoire de Neurobiologie Sensorielle. « On venait juste de découvrir les récepteurs gustatifs. Or Annick Faurion m’a proposé de travailler sur leur caractérisation pour une molécule donnée, le glutamate de sodium, utilisé en tant qu’exhausteur de goût », explique Mariam Raliou. Le sujet est alors d’autant plus intéressant que Annick Faurion vient de découvrir que seuls 2% de la population française ne perçoit pas ce goût. Or elle souhaite en trouver la cause.

Pour Mariam Raliou c’est l’occasion de découvrir ce qu’est véritablement le travail du chercheur. Elle le fait notamment dans le cadre d’un projet de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au côté d’un scientifique comme Jean-Pierre Montmayeur, du Centre des Sciences du Goût et de l’Alimentation (CSGA) de Dijon, qui vient alors de terminer un post-doc aux Etats-Unis dans le laboratoire de Linda Buck, prix Nobel de physiologie et de médecine pour sa découverte des récepteurs olfactifs. « C’était un domaine totalement nouveau pour moi mais j’apprenais avec plaisir », se rappelle-t-elle avec enthousiasme. Travaillant sur des papilles fongiformes humaines, elle démontre notamment que les personnes qui ne perçoivent pas le goût du glutamate présentent certaines modifications génétiques au niveau du récepteur, d’où son altération. Une « première mondiale » qui est confirmée par deux équipes, l’un américaine, l’autre japonaise, et qui permet à la chercheuse nigérienne d’obtenir son doctorat de biologie avec une « Mention très honorable ».

Ces mutations génétiques dans ces récepteurs qui expliquent une partie seulement des différences interindividuelles de sensibilité au glutamate, Mariam Raliou les a observé in vivo. Reste à vérifier ces résultats in vivo, un travail qu’elle réalise à l’occasion d’un premier post-doc qu’elle effectue dans l’Unité NOPA (Neurobiologie de l’Olfaction et de la Prise Alimentaire). Elle enchaîne un second post-doc, sous la direction du docteur Sabine Riffault, au sein de l’équipe Vaccins et Immunité Antivirale des Mammifères de l’Unité de Virologie et Immunologie Moléculaires de l’INRA. L’occasion pour elle de découvrir et de comprendre le très complexe système immunitaire à travers des recherches visant à utiliser une protéine du virus de la bronchiolite, purifier sous forme d’anneau, afin de développer des vaccins. « Un très beau travail », comme elle le qualifie.

En janvier dernier, Mariam Raliou a entamé un troisième post-doc dans l’équipe DECCOM (Développement du Conceptus et Communication avec l’Organisme Maternel), toujours de l’INRA de Jouy-en- Josas. « Il s’agit d’un programme européen, en collaboration avec deux partenaires allemands, un anglais et l’industriel américain Pfizer. Notre objectif est de développer des diagnostics, à partir d’une signature génétique, qui permettront de déterminer si une vache peut mener ou non une gestation à terme », résume-t-elle. Les maladie utérines chez les vaches laitières sont en effet à l’origine de pertes économiques significatives. Et voilà notre chercheuse nigérienne lancée dans cette nouvelle recherche pour une durée de trois ans.

► L’éducation et la santé, clés du développement d’un pays

Entre temps, Mariam Raliou a présenté sa candidature à un poste de « Chargée de recherche » à l’INRA qui pourrait lui permettre de revenir aux récepteurs olfactifs. Mais au-delà, son envie de retourner au Niger est toujours aussi forte. On se dit qu’avec un curriculum vitae aussi solide, elle devrait sans nul doute y décrocher un poste. Imaginez qu’elle est la seule femme de sa région à avoir obtenu une thèse de doctorat. Oui, mais la réalité est tout autre. « Faute de budget, la recherche est quasiment inexistante au Niger. Or si je retourne dans mon pays, on ne me proposera qu’un poste d’enseignant, et encore », indique-t-elle. Elle constate avec regret que la recherche n’est pas une priorité des gouvernants du Niger, tout comme elle ne l’est pas dans de nombreux pays du continent africain. Plus généralement, elle estime qu’il faudrait commencer par prendre le problème à la base. « L’éducation et la santé sont les clés du développement d’un pays. Or aujourd’hui, elles ne font toujours pas partie des priorités de nombreux chefs d’Etat africains plus préoccupés de leur propre image », souligne-telle.

Certes la jeunesse de la population du continent africain pourrait représenter un atout, mais encore faudrait-il l’éduquer. « Pour prendre la relève politique des gouvernants actuels, il faut des hommes et des femmes porteurs d’idées neuves qui soient capables de les mettre en application. Or pour y arriver, il est également nécessaire que la population soit éduquée, en bonne santé, et apte à prendre son destin en main », déclare-telle, persuadée que cela passe inévitablement par l’application d’une dynamique éducative très forte durant au moins 25 ans. La solution viendra-t-elle de la diaspora comme certains semblent le croire ? « Je vis en France et je fais partie de cette diaspora. Or quand je retourne dans mon pays, je me trouve confrontée aussitôt aux difficultés que connaissent la plupart des pays d’Afrique. Je suis meurtrie quand je vois dans les villes du Niger des jeunes qui ont une maîtrise et passent leur journée devant les maisons à boire du thé, faute de travail », se désole cette femme.

Face à cette situation, la chercheuse sait qu’elle ne pourra jamais espérer faire la même recherche qu’elle mène aujourd’hui en France faute des moyens techniques et financiers nécessaires. Mais il est vrai que les priorités en matière de recherche ne sont pas les mêmes en Afrique, parce que sans doute plus en phase avec les problèmes auxquels ce continent est confronté au quotidien. Aussi la citoyenne qu’est Mariam Raliou pourrait être amenée à terme à retourner au Niger pour l’aider dans un autre domaine que celui de la recherche. « Réfléchir sur l’éducation et le système éducatif à mettre en place pour que les générations futures puissent accéder à un autre avenir que celui qu’on leur promet aujourd’hui. Mais là encore, il faut que l’Etat nigérien ait la volonté de faire avancer les choses en optant pour certaines idées qu’il devra ensuite transformer en actes », conclut-elle. Régler les graves problèmes de gouvernances auxquels la plupart des 54 pays du continent africain reste confronté aujourd’hui n’est-il pas le préalable à l’émergence de véritables progrès ? ■

Jean-François Desessard,
Journaliste scientifique
Contact : Mariam Raliou