L’éco-santé, une opportunité pour l’Afrique de l’Ouest

Enquête de terrain dans la Vallée de Sourou, Burkina Faso © IRSS - J.N. Poda
Enquête de terrain dans la Vallée de Sourou, Burkina Faso © IRSS - J.N. Poda

L’homme ne vit pas seul dans son environnement. Pour tenter de mieux le comprendre, il est donc nécessaire de l’appréhender dans son écosystème afin de pouvoir décortiquer toutes les relations qu’il entretient avec les différents acteurs qui composent cet écosystème. Certes la thématique n’est pas nouvelle. Mais jusqu’à présent, chaque discipline l’abordait avec ses propres outils. Aujourd’hui, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, parmi lesquels le Burkina Faso, ont décidé de bâtir une nouvelle approche éco-santé qui implique non plus de juxtaposer différentes disciplines, mais de les intégrer afin de fournir des solutions viables qui permettent de répondre aux besoins des populations. Car plus qu’ailleurs, la science ne peut ignorer les problèmes quotidiens auxquels sont confrontées les sociétés africaines.

L’exode rural n’est pas un phénomène spécifique au continent africain et en particulier à l’Afrique de l’Ouest. Pour autant, dans ces pays, il prend des proportions très préoccupantes. Ainsi au Burkina Faso, que ce soit dans la capitale, Ouagadougou, où la population est passée de 709.730 habitants en 1996 à 1.475.223 habitants en 2006, ou dans les villes secondaires du pays, la population croît de façon très importante. Parallèlement, on y observe une disparité au niveau de l’occupation de l’espace urbain. Ainsi la périphérie de ces villes, qui abrite un habitat relativement désordonné, ne dispose pas, le plus souvent, de système d’assainissement de l’eau, au contraire des zones loties dites « intermédiaires » qui, si elles sont plus ou moins assainies, ont néanmoins des besoins en constante augmentation. Enfin, le centre de ces villes connaît des restructurations nécessitant des adéquations entre systèmes anciens et nouveaux, d’autant plus difficiles à réaliser que la population qui occupe cet espace urbain le jour, en est absente la nuit. Dans un tel contexte, il n’est donc pas étonnant que ces villes ne répondent pas, ou si peu, aux besoins des populations. A ce tableau, il faut ajouter le problème que représente la « restauration des rues », véritable danger potentiel en matière de santé et de nutrition. Or face à ce constat, la réponse sanitaire n’est pas à la hauteur des besoins nécessaires de l’immense majorité de la population.

Nécessité d’une approche transdisciplinaire

Dans un tel contexte, il est donc important de pouvoir mettre en place des indicateurs du milieu urbain permettant d’effectuer un suivi dans ces villes, non seulement pour créer en amont des alertes, afin d’éviter l’émergence de pathologies, trouver en aval les réponses sanitaires les plus adéquates, mais aussi apporter aux autorités l’éclairage nécessaire dans leurs prises de décisions. « Ainsi, grâce à des capteurs disposés dans la ville, nous allons pouvoir par exemple mesurer le niveau de pollution de l’atmosphère d’une ville, que ce soit au niveau des gaz ou des particules. Parallèlement, nous allons répertorier les pathologies présentes, leur typologie, leur répartition spatiale, le moment de leur émergence, les types de populations concernées. Les corrélations entre données chimiques et données sanitaires nous permettront alors d’envisager les réponses à apporter », explique Jean-Noël Poda, Directeur adjoint chargé des programmes de recherche de l’Institut de Recherche en Sciences de la Santé (IRSS), l’un des quatre grands instituts du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) du Burkina Faso.

Mais pour relever ce défi, il est nécessaire de travailler en synergie en adoptant une approche transdisciplinaire, au vrai sens du terme, c’est-à-dire qui intègre chaque discipline dans une démarche collective. Aujourd’hui, cette approche multidisciplinaire dépasse largement les frontières du Burkina Faso. « Dans le cadre de l’approche éco-santé, il existe un réseau en Afrique de l’Ouest et du Centre. Baptisé COPES-AOC et soutenu par le Canada, celui-ci permet d’avoir cette approche de l’écosystème appliqué à la santé dans le contexte urbain qui prend en compte différents facteurs et notamment les déchets, l’assainissement des eaux usées ou l’adduction d’eau », résume le chercheur burkinabé.

Parallèlement, le Burkina Faso, dans le cadre de l’Unité Mixte Internationale (UMI) « Environnement, Santé, Sociétés » (ESS), créée le 15 janvier dernier par le CNRS, en France, le CNRST, au Burkina Faso, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal, et l’Université de Bamako, au Mali, s’implique pleinement dans cette approche pluridisciplinaire. Rappelons que l’objectif de l’UMI ESS est de construire un outil scientifique interdisciplinaire efficace entre chercheurs du Sud et du Nord qui permette de répondre aux questions posées en Afrique de l’Ouest par les transformations environnementales et leurs impacts sanitaires et sociétaux. « L’UMI ESS arrive à point nommé », déclare Jean-Noël Poda qui est l’un des responsables des quatre pôles géographiques de cette unité. Celui-ci rappelle que le Burkina Faso est en charge de la thématique « Pollution, Santé, Sociétés », avec quatre grandes orientations : « santé, environnement », « pollution chimique », « perception des populations », « systèmes géographiques ».

Une science de l’immédiat

Jean-Noël Poda reconnaît que les échanges avec ses collègues étrangers, notamment français, dans le cadre de l’UMI ESS, sont essentiels. « En effet, nous souffrons très souvent d’un déficit de formation pour accéder à certaines informations. Par exemple, s’il est indispensable d’avoir accès à certaines données climatiques, encore faut-il pouvoir les interpréter de façon transdisciplinaire. Par ailleurs, il est indispensable que nous ayons des contacts avec nos collègues des pays limitrophes. Car si chacun de nos pays est confronté à des situations spécifiques, nous sommes complémentaires, une complémentarité qui nourrit une nécessaire vision commune », précise le chercheur burkinabé. Enfin, ces échanges avec la communauté scientifique internationale sont d’autant plus importants que « faire de la science en Afrique » s’avère souvent plus difficile. « Ici, tout est urgent », constate-t-il. De plus, pour être crédible sur le terrain, le chercheur africain doit nécessairement mener des travaux en relation avec les problèmes auxquels la population est confrontée au quotidien comme l’adduction d’eau, l’assainissement des eaux usées ou encore l’alimentation dans un contexte de changement climatique, de transition démographique et de mutations socioéconomiques.

En Afrique, la science doit donc être capable de fournir des résultats applicables à court terme. « Attention, cela ne signifie nullement, bien au contraire, qu’il s’agisse d’une science au rabais », met en garde Jean-Noël Poda. Car cette science de l’immédiat n’en est pas moins le fruit d’une démarche scientifique rigoureuse, de niveau international, dont les résultats méritent d’être publiés dans les meilleures revues scientifiques du monde, « un exercice néanmoins pas toujours facile » pour un chercheur africain, les préoccupations de ce dernier et des grandes revues scientifiques internationales n’étant pas forcément les mêmes, loin s’en faut. Mais là ne s’arrête pas cette sorte de « parcours du combattant » que beaucoup de chercheurs de ce continent, et en particulier de l’Afrique de l’Ouest, doivent réaliser à longueur d’années. « Il faut en effet nous faire comprendre des autorités pour qui, bien souvent, la recherche ressemble encore à une tour d’ivoire dans laquelle des chercheurs travaillent sur des thématiques incompréhensibles. Une démarche d’autant plus importante que la recherche a pour mission d’éclairer et d’accompagner la gouvernance dans ces choix », souligne le directeur adjoint de l’IRSS.

Jean-Noël Poda n’en reste pas moins optimiste pour l’avenir. « Il faut l’être si l’on veut survivre », lâche-t-il non sans une pointe d’humour. La démarche entamée depuis une dizaine d’années, consistant à travailler avec la population, en collaboration avec les structures présentes sur le terrain, au sein des communautés, a d’ores et déjà permis aux chercheurs burkinabés d’être mieux compris. « Il nous faut aller davantage sur le terrain, au contact des populations, pour travailler avec elles afin que ces dernières comprennent notre démarche de chercheurs et assimilent nos avancées », s’enthousiasme-t-il. D’où l’importance de cette approche éco-santé, qui constitue une véritable opportunité dont on ne mesure sans doute pas encore tous les effets bénéfiques qu’elle pourrait entraîner sur le continent africain, et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest, au cours des prochaines décennies.

Jean-François Dessessard, journaliste scientifique


Contact : Jean-Noël Poda
Courriel : podajnl (at) yahoo.fr