Compte-rendu de la Rencontre Enda Europe - CADE du 13 novembre 2010

Sommaire

Table introductive

Jacques Pomonti, président d'Enda, Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, Mélodie Beaujeu, chargée de mission à Enda, Roland Portella, administrateur de La CADE, ont introduit le forum. Ils ont mis l'accent sur les points suivants :

  • la lutte contre la pauvreté en Afrique doit s'articuler sur des stratégies et des outils pertinents de création de richesse, il faut donner de la visibilité à une Afrique positive qui s'éveille et qui doit bénéficier de la richesse de ses diaspora
  • le manque de visibilité des dynamiques entrepreneuriales des diasporas africaines est souvent dû à une quasi absence de structurations collectives et de réseaux de mutualisation pertinentes de compétences entre entrepreneurs des dias- poras et entrepreneurs locaux africain
  • un nouveau type d'entrepreneurs de PME doit émerger entre ceux qui sont issus du secteur informel et les grandes entreprise
  • il est impératif de combler la faiblesse de services d'utilisation de l'épargne des migrants africains (44 milliards de dollars prévus pour 2010) vers l'investissement productif
  • des tissus économiques entre l'Afrique et ses diasporas sont à créer en utilisant judicieusement les compétences et le pouvoir économique de ces dernières, non seulement comme investisseurs directs mais comme un apport de valeurs ajoutées aux dynamiques locales et nationales africaine
  • développer et apprécier les chaînes d'accompagnement à l'entrepreneuriat des migrants, ces structures devant donner aux porteurs de projets des visons réalistes des contextes socio-économiques africains.◘

Table ronde 1: Retour d'expérience et cas pratiques de projets portés par des entrepreneurs de la diaspora africaine

logos des entreprises

Cette table a eu pour objectif de montrer des entrepreneurs de diaspora africaine qui développent des activités en France et en Afrique, de leur donner l'occasion de s'exprimer pour qu'ils racontent leurs parcours et leurs ambitions en direction de l'Afrique. Certains d'entre eux ont projeté films et spots publicitaires sur leurs entreprises afin de mieux illustrer leurs activités.

Alassane Lo, Président du CSFA (Cadres sans frontière Afrique) et membre du réseau GAME (Groupement d’Appui de la Micro à la Moyenne Entreprise), a animé la Table.

Cheikou Souaré, Président de Niokolo Transports, entreprise de transport au Sénégal.

Le challenge pour lui était non pas de créer, mais de faire perdurer son activité de transport qui participe au désenclavement des régions de Tambakounda et Kédougou, l’activité a été créée avec une association de migrants de ces régions. Ils ont pu réunir la somme de 170 millions de francs CFA avant que la Société Générale ne leur prête 200 millions de F CFA. L’entreprise s’est heurtée sur le terrain à la résistance du secteur informel et de certains pouvoirs politiques locaux, mais soutenue par la population intéressée par un service moderne avec des horaires précis et respectés, ils ont eu finalement gain de cause. Niokolo Transports emploie 50 personnes, et elle compte ouvrir trois autres agences au Sénégal.

Adikatou Beaurepaire, Directrice de Objatex Tissus Wax.

Elle a acquis de l’expérience commerciale auprès de sa mère commerçante au Bénin et en Côte d’Ivoire. Après des petits boulots en France, elle réalise des tests et des enquêtes sur le marché des tissus et habits en pagnes africains, puis ouvre un magasin en 2003, dans le 18ème arrondissement de Paris. Mais elle vise une clientèle européenne et lance un site d’e-commerce qui actuellement a un trafic de 1.000 clics par jour. Elle travaille son référencement sur Google. Elle se distingue de sa concurrence en vendant de vrais tissus africains de plus de 20 qualités différentes. Aujourd’hui, elle compte davantage se développer en diversifiant ses produits de pagnes et habits en produits d’artisanats. Elle ne se finance pratiquement qu’en fonds propres en attendant un financement bancaire conséquent.

Moriba Ouendeno, PDG de Ouendmor.

Son entreprise de jus et plats cuisinés à base de produits alimentaires africains a été créée en 1993 à Strasbourg. Il a su résoudre les problématiques d’autorisation, de garantie de qualité et de normes en créant des partenariats avec des usines de la Drôme et d’Allemagne, notamment sur la pulpe de jus. Les produits sont 100 % naturels sans additifs. Il distribue aujourd’hui à travers tous les grands noms de la distribution. Il a su travailler une identité de marque et de label. Ses produits se vendent en France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Belgique, USA. Il souhaite aujourd’hui transmettre son expérience au Mali sur un projet de transformation de fruits en jus avec un travail de qualité, car il existe aussi un marché africain.

Bocar Bakaga, Directeur de Africa Food Industries.

Il produit et distribue le Tikadegué, une pâte d’arachide auprès des communautés africaines de France et d’Europe. Il a été confronté au paradoxe d’être obligé d’importer de la matière première venant d’Amérique du Sud dont les prix sont plus compétitifs. D’où son ambition d’organiser des coopératives et filières cohérentes depuis l’Afrique. Son produit possède une forte notoriété de marque mais aussi d’appropriation identitaire de la part des Africains de France.

Les débats avec la salle on fait ressortir les points suivants :

  • l’importance des études de marché préalable à la création d’une entreprise, 
  • la nécessité de créer des labels de qualité, des marques qui fidélisent les cibles clientèles et donnent de la visibilité, 
  • développer la notion de service à la clientèle, 
  • créer des dynamiques entre migrants et acteurs économiques locaux afin d’éviter les tracasseries administratives et politiques qui peuvent retarder les migrants entrepreneurs, 
  • le manque d’infrastructures d’équipements et d’énergie décourage certaines initiatives économiques, 
  • il faut savoir valoriser les matières premières africaines.◘

Table ronde 2: Quelles chaînes d'accompagnement, de structuration et d'organisation proposées aux porteurs de projets ?

Khady Sakho, présidente de MECSEF (Mutuelle d’épargne et de crédit des Sénégalais de France) a animé la Table.

Sont intervenus : Suzanne Bellnoun, présidente du CLAEE (Club des Africaines entrepreneures d’Europe) ; Guillaume TOP du SIAD (Service International d’appui au développement) ; Alassane LO, président de CSFA et membre du réseau GAME.

Le SIAD met en place des dispositifs de formation et met à la disposition du porteur un interlocuteur qui étudie avec lui la faisabilité de son projet. Il envoie les projets viables auprès de la Cofides pour des garanties d’emprunt.

Pour le GAME, ses dispositifs d’accompagnement se professionnalisent par une démarche qualité en délivrant une chaîne de services complets de la conception du projet au suivi post-création. Ils essaient d’avoir des interlocuteurs dans les collectivités locales africaines où l’entrepreneur déroule sont projet, afin qu’il soit guidé et soutenu. En 2008, dans l’ensemble de ce réseau, sur 6.415 personnes accueillies, 2.637 sont rentrées dans un processus de formalisation de projets, 1.623 ont été accompagnées, 485 ont effectivement créé leurs activités. En direction du Sénégal, en 2010, sur 90 migrants accompagnés, 60 ont réellement créé leurs entreprises au Sénégal. Depuis 2001, 150 personnes qui n’ont pas voulu rentrer dans le dispositif d’accompagnement du GAME ont reçu des bourses de faisabilité pour étudier eux-mêmes leurs projets.

Il ressort de ces réseaux d’accompagnement et des échanges avec la salle que :

  • des efforts personnels des porteurs de projets sont à réaliser quant à l’attitude et la culture d’entreprise qu’il faut développer, ils doivent user de méthode et de diplomatie envers l’environnement familial qui ne doit pas constituer une contrainte, l’entrepreneur doit rechercher à faire comprendre aux siens que l’utilisation des compétences pour produire et rentabiliser l’entreprise, est un préalable à la distribution, 
  • un minimum d’éthique quant aux remboursements d’emprunts est à cultiver, la Banque Régionale de Solidarité, banque de micro crédit en Afrique de l’Ouest, a eu du mal à retrouver des emprunteurs à qui elle avait accordé des crédits, 
  • il faut développer plus d’instruments de garanties aux financements bancaires pour les entrepreneurs, ce qui est du à la réticence des banques à accorder des financements.◘

Table ronde 3: Secteurs porteurs, opportunités d'investissement et outils financiers appropriés pour les diasporas africaines

De gauche à droite: Ibrahim El Ali, Martine François, Roland Portella et Amos Ngnongang, photo tirée du film de la journée © Marjolaine Normier
Photo tirée du fim de la journée © Marjolaine Normier; de gauche à droite: ibrahim El Ali, Martine François, Roland Portella et Amos Ngnongang

Le débat était animé par Amos Ngongang, président de Dynamique Afrique Centrale.

1) Economie verte et biodiversité par Ibrahim El Ali, président de la Fondation BlueGreen France.

Il faut valoriser l’énorme potentiel en biodiversité, l’énergie solaire, tout en respectant les traditions africaines. Les Africains doivent rapidement s’approprier les mécanismes financiers de compensation carbone. Les diasporas compétentes dans l’économie verte devraient organiser des transferts de compétences techniques car des sauts technologiques sont possibles. Les projets décentralisés entre entreprises et des collectivités territoriales seraient plus efficaces que ceux qui seraient centralisés avec l’Etat. Il faut attirer l’attention des pouvoirs africains sur les projets de réserves biologiques et les brevets déposés par les grands groupes internationaux pharmaceutiques et cosmétiques, causant d’autres convoitises et pillages. Donc des politiques de formation en biologie et biotechnologies doivent être accélérées en Afrique.

2) Agro-industries, exemple du beurre de karité : entre marché domestique et filières d’exportation, Martine François, GRET.

Elle a relaté l’exemple de coopératives de femmes du Burkina Faso qui produisent artisanalement et semi-industriellement du beurre de karité. Les demandes africaines et mondiales sont en progression, il faut passer à des phases industrielles avec des techniques industrielles et biotechnologiques, ce que peuvent apporter des réseaux de diasporas en synergie avec des producteurs locaux africains. On utilise le beurre de karité en cosmétologie, médicaments, il a des vertus cicatrisantes et anti- inflammatoires. Le « Biafine » par exemple, contient ainsi des extraits de karité. Dans l’alimentaire aussi il est utilisé, par exemple dans la production de chocolats. Mais des zones naturelles de production doivent être sauvegardées et il faut faire profiter les entrepreneurs des mécanismes financiers de protection de la biodiversité.

3) Les secteurs de transformation industrielle, Moussa Sidibé, chef de programmes, Entrepreneurs en Afrique.

Son institut encadre les projets des Africains au niveau des techniques industrielles en les insérant dans des réseaux de laboratoires pour qu’ils acquièrent des compétences. Parmi des exemples de projets soutenus : une production industrielle d’aliments à base de champignons au Sénégal, issu d’une recherche avec l’IRD ; au Congo-Brazzaville, un projet de production de briques de terre compressée est accompagné par un laboratoire de Toulouse. L’institut travaille à la mise en place de prêts d’honneurs pour renforcer les fonds propres des entrepreneurs.

4) Les services financiers, Pierre Diagne, Directeur, Société Générale Agence Panafricaine.

Cette agence a mis en place depuis 3 ans des services financiers pour accompagner les projets des migrants et des diasporas africaines. Soit elle finance leurs projets économiques en France, soit en tant que « maison-mère » elle centralise les demandes et fait financer les projets des migrants par ses filiales africaines des pays auxquels sont destinés les projets.

Roland Portella, Consultant en développement d’entreprises et animateur de réseaux d’affaires.

Pour lui de nombreux Africains ont le sens du commerce, mais il faut désormais passer du stade de la vision, de la conception, de la création d’activités à la pérennité de l’outil de production, c’est-à-dire développer une dynamique véritablement entrepreneuriale. Bien souvent, les banquiers opposent aux porteurs de projets que ceux-ci ne sont pas rentables : il faut donc que l’épargne des migrants se transforme en produits d’investissements dirigés vers les projets à forte valeur ajoutée à travers des mutuelles d’épargne, clubs et fonds d’investissements propres, dans la transformation industrielle, l’économie numérique, l’économie verte et la biodiversité. Ainsi sous l’instigation d’entrepreneurs de la diaspora africaine, la CEDEAO et la Banque Internationale de Développement ont créé le FABER (Fond africain des Biocarburants et des Energies Renouvelables), qui a identifié une centaine de projets en Afrique, ouvert un fonds de 100 millions de dollars pour financer les énergies renouvelables, le recyclage et la captation du carbone. Mais cela est très insuffisant face, par exemple, à la BNP Paribas qui a mis en place un fond de départ de 4 milliards de dollars pour des projets de valorisation de la biodiversité en Afrique. Un fond d’économie numérique a été créé au Sénégal, visant à se doter d’un capital de 90 milliards de F CFA pour développer des projets dans les domaines des systèmes d’information, des services bancaires électroniques, etc. Tout autant que des porteurs de projet, les gestionnaires de ce fonds, qui n’ont recueilli que 10 milliards à ce jour, cherchent justement des organismes collecteurs d’épargne de la diaspora pour y souscrire.

Les points essentiels du débat de Table 3 ont été que :

  • les banques commerciales ne peuvent jouer le rôle de financeur de fonds propres des entreprises à développer, 
  • les banques et organismes multilatéraux de développement, plutôt que de faire des analyses sur les transferts de fonds, devraient aider réellement les diasporas économiques à mettre en place des services financiers de transformation des épargnes à l’investissement productif, 
  • les dynamiques entrepreneuriales des diasporas doivent trouver des canaux de meilleure visibilité afin de gagner en crédibilité aux yeux des opinions africaines et européennes, 
  • les transformations artisanales de certains produits et matières premières sont souvent insuffisantes pour satisfaire la demande ; exemple : les produits à base de mangue au Mali. Il faut donc accélérer les formations en techniques et process industriels, 
  • le secteur informel n’est pas totalement à bannir car il peut permettre aux entrepreneurs migrants de se constituer des réseaux économiques de départ, 
  • les hommes politiques africains doivent réfléchir à des changements de paradigmes économiques qui donnent la priorité à des créations de valeur endogènes au lieu d’avoir des économies de rente extraverties, 
  • si les prévisions démographiques tablent sur 500 millions de naissances de plus d’ici 20 ans, l’investissement dans les infrastructures urbaines et d’énergie doit s’accélérer, de même que la production agricole qu’il faut activement et judicieusement relancer. 

En conclusion générale : tous les participants ont pris conscience que c’est par la création de réseaux économiques fiables et de chaînes cohérentes d’accompagnement que l’accélération de projets productifs peut se réaliser. La visibilité et l’urgence de développer des projets à effets de leviers en direction de l’Afrique passera, dans les prochaines années, par des mutualisations de compétences stratégiques et technologiques au sein des diasporas. Puis des transferts de compétences et la valorisation de l’épargne financière entre ces diasporas et les acteurs économiques déjà en place en Afrique pour réaliser des projets économiques structurés. La motivation est certaine, mais les Etats africains doivent créer les infrastructures qui pourraient amplifier ces dynamiques entrepreneuriales, car l’Afrique d’une nouvelle génération de citoyens et de développeurs économiques s’éveille et est en marche ! Elle refuse d’attendre ! ■

Roland Portella

*Film de la journée du 13.11.2010 : http://www.dailymotion.com/playlist/x1ifcx_enda-europe_diasporas-et-entrepreunariat#videoId=xgjtio