Quelques réactions aux leçons de Souleymane Bachir Diagne au Collège de France

La Cade a accueilli le mardi 8 février avec un intérêt particulier des auditeurs venus réfléchir en commun sur les leçons données au Collège de France par Souleymane Bachir Diagne, professeur à la Columbia University de New York. Il s’est attaché à montrer par les thèmes abordés la place qu’a exercée un philosophe français comme Henri Bergson sur des intellectuels du monde colonisé , à savoir L. S. Senghor et M. Iqbal.

Pierre Alexandre, professeur agrégé de philosophie, retraité : Souleymane Bachir Diagne a fait oeuvre de pionnier en mettant au jour l’influence qu’a exercée la philosophie de Bergson sur deux poètes, penseurs et responsables politique du monde colonisé : Léopold Sédar Senghor d’une part et Mohamed Iqbal de l’autre. Les trois auteurs ont en commun une conception du temps que Bergson a conceptualisé sous le terme de durée. Il s’agit du temps de l’élan vital que Bergson distingue radicalement du temps linéaire et spatialisé de Newton à Einstein. Souleymane a d’autre part montré que l’appartenance d’Iqbal à la tradition soufiste n’est pas sans parenté avec la part que le soufisme a prise dans la conception du socialisme. Dans les deux cas, il s’agit d’un soufisme de l’action qui conduit à une exigence de justice sociale. Chez Senghor comme chez Iqbal une place religieusement et politiquement importante est réservée à la tolérance et au dialogue.

Abdel Kader Benarab, chercheur au séminaire de littérature comparée de Paris III :

Il a assimilé le soufisme, forme d'intimisme religieux, à une mystique et en fait une voie de l'Islam dans son dialogue avec l'Occident. D'après lui, Iqbal a reconstruit la pensée religieuse de l'Islam, en réformateur qu'il était, soucieux de revenir aux sources de la religion musulmane sans tomber dans le fondamentalisme. S'agissant de la raison, il est d'avis qu'il y a plusieurs formes de raison.

Lilyan Fongang Kesteloot, professeur à l’université de Dakar, chercheur à l’IFAN :

Elle a présenté la recherche de Souleymane comme celle d'une synthèse entre la conception de l'Islam et la pensée bergsonienne vitaliste. A l'image de Bergson et de Teilhard de Chardin, Iqbal a voulu rétablir le mouvement d'une pensée musulmane longtemps bloquée par la religion. Souleymane a tiré des oeuvres de Senghor des voies nouvelles de réflexion. Elle pense qu'autour de Souleymane se structure actuellement une école de philosophie africaine.

Roland Colin, président d’honneur de l’IRFED, écrivain :

Il salue la pertinence et l’importance de la grille d’interprétation proposée par Souleymane Bachir Diagne de la pensée de L. S. Senghor sous l’influence de Bergson. La « révolution de 1889 », soulignée par le chantre de la Négritude, permet la réhabilitation de la « force vitale », déjà établie au coeur des philosophies négroafricaines, débordant ainsi la vision d’une pensée occidentale identifiant, à travers Descartes et ses descendances, la nature de l’homme à la rationalité transcendante. Le Père Tempels, dans sa « Philosophie bantoue », avait ouvert la voie dès 1947. Le lien avec Teilhard de Chardin est tout aussi essentiel.

L’éclairage donné par la seconde conférence sur le Socialisme africain marque bien la démarche de Senghor, « rencontre entre le jeune Marx et une tradition africaine faite de philosophie vitaliste et de communautarisme ». Mais il convient de mettre l’accent sur le fait que Senghor s’en est tenu à une vision surtout spéculative, procédant d’un positionnement « au sommet », sans s’engager directement dans la « praxis ». Partageant la conception philosophique de Senghor, le véritable artisan de la construction d’un socialisme africain sur le terrain, dans la « pratique sociale », a été Mamadou Dia ; Ce dernier a, par là même, soumis son compagnon au défi de ruptures que celui-ci n’a pu assumer jusqu’au bout, en homme déchiré qu’il était entre l’exigence de rejoindre les racines de la culture de son peuple et la fascination tenace de l’Occident.

Dans ce contexte, la comparaison avec Iqbal est passionnante, car elle débouche sur une prospective libératrice. La conception de l’ijtihad énoncée par le philosophe indien, procédant d’une même sensibilité bergsonienne, déborde largement le cadre de la pensée islamique. L’un des points essentiels réside dans le fait que l’homme est créateur du temps à venir, ce qui rejoint la « philosophie vitaliste » en refusant l’enfermement dans les dogmes réducteurs d’un destin pré-écrit. La « philosophie du développement », traduite dans une planification participative continue, illustrée, au Sénégal par Mamadou Dia, à laquelle adhérait Senghor pendant le temps de leur compagnonnage, s’inscrivait dans la même sensibilité.

Marie-Thérèse Bidjeck, professeur agrégé de lettres classiques, retraitée :

Elle a apprécié les qualités pédagogiques de Souleymane, sa présentation de la perception du temps et s'est interrogée sur la relation entre Bergson et les biologistes.

Romuald Fonkua, professeur des universités, directeur de l’institut de littérature française de l’université de Strasbourg, consultant du haut conseil de la francophonie :

Il considère que la philosophie de Senghor s'exprime à travers son oeuvre poétique. A la différence de Descartes qui a trahi la pensée grecque, Senghor croit profondément que l'émotion est première et la raison seconde. Il a rappelé la connivence de pensée de Senghor avec cet autre marginal que fut Teilhard de Chardin. Sur le socialisme africain de Senghor, il émet des doutes sur le fait que la tradition africaine est de nature socialiste. Il fait un parallèle entre Iqbal, Renan, Césaire et Senghor sur le rapport à la nation. A ses yeux, Glissant est le digne successeur de Senghor sur l'apport de l'africanité : il la cherche dans la faille de l'Occident. R. Fonkua ajoute que la pensée de Souleymane est d’autant mieux écoutée qu’il appartient à ce « club » qui rassemble les anciens élèves de l'Ecole Normale Supérieure et plus généralement, qu'on ne porte attention, en France, dans les milieux intellectuels, qu’aux Africains sortis des Grandes Ecoles et assimilées. ■

Propos recueillis par Henri Senghor