Points de vue sur le colloque « littératures noires »

Ce colloque a été organisé à Paris les 29 et 30 janvier 2010 par la Bibliothèque Nationale de France (BNF) en partenariat avec le Musée du Quai Branly comme acte conclusif de l’exposition « Présence Africaine » dans ce même musée. Sans attendre la publication des Actes du Colloque, la CADE présente aujourd’hui deux points de vue assez significatifs sur cette importante rencontre culturelle.

Pierre Alexandre, ancien Secrétaire général de la Fédération internationale des Professeurs de français, souligne l’évolution depuis 2006 des termes du débat concernant les « écrivains francophones ». Lilyan Fongang Kesteloot, Professeur à l’Université de Dakar et chercheur à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) présente un compte rendu des positions très diverses qui ont été prises au cours du Colloque. Elle souligne de son coté, l’attachement des écrivains africains à leur culture propre par delà les questions de couleur ou de langues.

Pierre Alexandre

Ce Colloque marquera une étape nouvelle dans un débat qui a surgi de l’échec du « Salon du livre » placé, en mars 2006, sous le signe des « francofffonies ». Des écrivains noirs avaient été invités pour rendre visible à Paris, par ce Salon, la diversité de l’espace culturel francophone (et de la Francophonie). La plupart d’entre eux y ont, de manière spectaculaire, récusé le qualificatif « francophone », épithète qu’ils ont dénoncée comme discriminante et stigmatisante. Leur accusation de ghettoïsation visait principalement le système post colonial de l’édition française qui les excluait à la périphérie du Quartier latin, centre tout puissant de l’intégration des écrivains francographes, mais non français. Ce système d’exclusion blessait les écrivains belges ou suisses ou québécois mais surtout les écrivains des ex colonies d’Afrique.

Quatre années plus tard, les organisateurs du Colloque espéraient sans doute échapper à cette polémique en choisissant le titre « Littératures noires ». L’utilisation du pluriel permettant à la BNF de noyer le problème des écrivains « francophones » dans la série des écrivains anglophones, lusophones, néerlandophones et même africanophones.

Mais le Colloque a précisément dénoncé l’impérialisme néo colonial qui considère comme normal de partager le monde, notamment l’Afrique, entre des langues européennes que la conquête coloniale et la domination culturelle ont naguère implantées dans les autres continents. La France est restée au centre de ce procès, étant donné que les intervenants étaient presqu’exclusivement des écrivains, des professeurs et des critiques français, africains ou caribéens d’expression française. Il a été notamment animé par des diplômés des universités françaises qui ont été recrutés plus ou moins définitivement aux Etats-Unis dans des chaires de littérature ou d’études francophones. Leur pratique des « post colonial studies » et de la « world literature » les conduit aujourd’hui à dépasser les termes du débat de 2006. Ils ont certes à nouveau dénoncé le refus français persistant d’inclure les écrivains « français de souche » dans la catégorie des écrivains « d’expression française » qui continue à être réservée aux autres francophones. Mais les écrivains eux-mêmes ont majoritairement demandé à être reconnus comme « écrivains tout court » dans l’espace aujourd’hui globalisé de la culture, comme membres de la fraternité mondiale des écrivains, sans référence emprisonnante à la couleur de leur peau. « Qui parlerait de littératures jaunes ? » a ironisé une Coréenne. Ils entendent être reconnus exclusivement comme des artistes qui se vouent à un travail spécifique sur une langue quelle qu’elle soit, pour en faire des oeuvres de beauté. Ils n’acceptent donc aucune catégorisation fondée sur d’autres critères que l’importance et la qualité des lectorats (y compris en traduction), plus ou moins corrigées par les Prix littéraires, dans la mesure du moins où ces distinctions expriment l’estime de leurs pairs.

Comme l’indiquait la notice de la BNF concernant ce Colloque, les écrivains noirs ne vivent manifestement plus dans l’univers intellectuel et politique de la Négritude. La Francophonie conçue par Senghor a pu être qualifiée « d’astre mort » dont ils ne peuvent attendre aucune lumière …

Lilyan Fongang Kesteloot

Le débat ouvert en mars 2006 a-t-il été vraiment dépassé en janvier 2010 ? Et comment se positionnent les écrivains ? Voyons le colloque plus en détail.

Dans une première partie, deux orateurs, Michaël Dash et Anthony Mangeon, ont brossé les étapes de la naissance de cette littérature à travers la « Harlem Renaissance » ou négro renaissance qui dans les années 1920 fit éclore à New-York une pléiade de poètes noirs posant avec force les problèmes du racisme, de l’esclavage et de l’apartheid dont souffraient les Noirs américains. L’action et la personnalité d’Alain Locke furent particulièrement détaillées et évaluées.

La deuxième partie du colloque mit en présence 4 orateurs, Catherine Coquery-Vidrovitch, Bernard Mouralis, Xavier Garnier et Souleymane Bachir Diagne, tous professeurs d’Université. La discussion a porté sur le bien ou le mal fondé des termes et notions d’authenticité, de francophonie ou anglophonie, de noires ou d’africaines, concernant les oeuvres écrites des Négro- Africains. Ils jugèrent ces concepts creux ou inadaptés à ce corpus littéraire …. On entendit même les réflexions « parle-t-on de littérature blanche ou de littérature jaune ? ». On évacua ces difficultés en proposant le terme de littérature post coloniale sans le définir ou le critiquer. S. B. Diagne se contenta d’opposer le père Tempels et sa philosophie bantoue à l’influence méconnue des philosophes de l’Islam en Afrique subsaharienne. De son coté, Xavier Garnier décrira le processus qui conduisit l’écrivain kenyan, Ngugi wa Thiong’o, à écrire dans sa langue natale, celle de son enfance.

Le débat avec le public porta sur la question des langues africaines dans lesquelles les écrivains n’écrivent pas ou peu, et également sur la littérature des Antilles par rapport à l’Afrique, ou encore sur ce qui rassemble ou différencie Hampâté Bâ de Blaise Ndjehoya. A l’assertion des conférenciers selon laquelle rien ne distinguait les écrivains africains des autres écrivains du monde, Henri Senghor émit l’opinion qu’on pouvait tout de même leur accorder une certaine originalité. On le leur accorda, mais sans plus. Les mots culture et civilisation ne furent à aucun moment prononcé. Le débat semblait clos.

Mais le lendemain, au Musée du Quai Branly, le débat a repris de plus belle avec une séance réunissant les éditeurs : Gallimard, Actes Sud, la revue ELA de l’Association des professeurs de littérature africaine (APELA) et la journaliste Valérie Marin La Mélée (journaliste littéraire au Point, au Magazine littéraire et à France Culture).

Bernard Magnier (journaliste RFI, Directeur de la collection Afrique aux Editions Actes Sud) convint que pour Actes Sud, il tenait compte du paramètre géographique pour classer les écrivains, et que les Africains étaient dans la section « étrangers ». Jutta Hepqke (cofondatrice et directrice des Editions Vents d’ailleurs) n’avait pas de problème avec la dénomination « d’écrivains noirs ». Jean-Noël Schifano (écrivain et éditeur) se défendit vivement des accusations de « ghettoïsation » à propos de sa collection « Continents noirs », accusation qui ne tenait pas compte de la bonne volonté de Gallimard. Pierre Halen, (Professeur de littérature comparée à l’Université de Metz, spécialiste de l’Afrique Centrale) représentant une revue et une association de professeurs de littératures africaines, était plutôt embarrassé pour réfuter cette appellation. On conclut par le constat que les éditeurs français commençaient à s’ouvrir à cette littérature et que c’était un progrès pour sa diffusion. On reposa le problème des langues locales et les obstacles qu’elles rencontraient dans leur publication.

L’après-midi commença par un exposé du professeur Dominic Thomas (Directeur du Département d’Etudes françaises et francophones, Université de Californie) ayant pour toile de fond le manifeste sur la « Littérature monde en français » de JM Le Bris (2007/08) et les contestations contre la Francophonie. L’orateur estima le débat dépassé et résolu par l’appellation « Littératures post coloniale » auxquelles il fallait intégrer le rap, le slam et autres littératures de banlieues !

Heureusement le colloque se termina avec des écrivains noirs à qui, enfin, on donna la parole. Le romancier afro-américain, Jake Lamar, se présenta sans complexe, dans la foulée de ses prédécesseurs, depuis la « Harlem Renaissance jusqu’à R. Wright, le roi Jones et les Afro- Américains d’aujourd’hui ». Ni sa couleur, ni sa référence à l’Afrique ne semblaient le gêner. L’écrivain camerounaise, Leonora Miano, semblait plutôt énervée de ce type de question car Boniface Mongo-Mboussa, professeur de littérature francophone au Sarah Laurence College de Bronxville et critique littéraire, l’a prié de se positionner dans le champ littéraire contemporain. Estelle écrivain africain ou écrivain noir ou quoi d’autre ? Question qui lui parut non fondée et d’ajouter que cela ne la gênait pas d’être traitée d’écrivain noir. C’est Alain Mabanckou, écrivain, qui fit crever l’abcès (et tant pis pour les professeurs !). Il déclara que, sans regretter d’avoir cosigné le manifeste de M. Le Bris, il se présentait comme écrivain africain, d’abord parce qu’il en était un, ensuite parce que c’était une excellente façon de se distinguer de la masse actuelle des romans publiés chaque année, enfin, parce que cela correspondait à son éducation, sa culture, et son expérience. Le mot décisif était prononcé : Culture, ce mot évité bizarrement par les intervenants de ce colloque qui s’étaient égarés sur les questions de couleur ou de langues, et qu’en quelques minutes Mabanckou remit sur les rails. Il fut chaleureusement applaudi par le public. On sortit, soulagé d’un colloque mal parti mais somme toute bien arrivé.

Les littératures noires africanophones

On peut considérer que le problème des langues se pose en Afrique Noire de manière particulière, compte tenu de la situation des langues natales et nationales. S’agissant plus précisément du thème de l’utilisation des langues africaines en littérature, celui-ci n’a guère été développé par les différents intervenants à l’exception du Professeur Xavier Garnier de l’Université Paris III. C’est pourquoi, nous lui avons demandé de nous résumer sa communication.

Xavier Garnier

Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, les écrivains africains ne se sont pas tournés spontanément vers les langues africaines lorsque l’heure des indépendances a sonné. La traduction, par les missionnaires, de la Bible et d’ouvrages édifiants [comme le Pilgrim’s progress de John Bunyan], puis l’encadrement par les administrations coloniales des littératures en langues africaines, expliquent cette défiance envers une pratique littéraire jugée trop locale et trop connotée idéologiquement. Il faudra attendre la décision de Ngugi wa Thiong’o, l’écrivain kényan de renommée internationale, pour comprendre que le recours à une langue locale, comme le kikuyu, n’est pas nécessairement le signe d’un repli identitaire, ou d’un positionnement afrocentriste. Au contraire, ce que la démarche de Ngugi montre, c’est que le choix d’écrire dans la langue que parlent les gens sur le continent peut être une occasion de se libérer d’une obligation implicite de représenter l’Afrique et de permettre à la littérature africaine de porter un regard sur le monde, depuis l’Afrique.■

Propos recueillis par Henri Senghor