Mort d’un patriote : Mamadou Dia, premier Chef du gouvernement du Sénégal indépendant

L’histoire africaine de la colonisation et de la décolonisation demeure un chantier ouvert. Le feu des épisodes cruciaux n’est pas encore éteint. La disparition, parmi les derniers, de l’un de ses acteurs majeurs prend ainsi figure d’événement symbolique. Mamadou Dia est décédé à Dakar le 25 janvier 2009, dans sa quatre-vingt dix-huitième année. La personnalité de Senghor, avec qui il vécut un long compagnonnage de 17 années, se soldant par un drame cruel en décembre 1962, a trop longtemps écrasé sa place dans le champ historique.

Né en 1911, il grandit en milieu populaire, s’imprégnant des valeurs et de la culture de son terroir et de sa famille. Sa vive intelligence le conduit à l’Ecole Normale William Ponty. Il en sort jeune instituteur et se distingue par sa volonté d’affirmer les valeurs de l’authenticité africaine. Affecté en milieu rural, il y lance les premières coopératives paysannes. Senghor l’embarque dans la création du Bloc Démocratique Sénégalais en 1949, dont il devient Secrétaire Général. Mamadou Dia mène parallèlement une carrière parlementaire de sénateur, en 1951, puis de député du Sénégal, en 1956. En mai 1957, sous les auspices de la Loi-cadre, il est désigné par son parti comme tête de file du premier Conseil de gouvernement.

Il s’associe avec vigueur à Senghor dans sa lutte contre la « balkanisation ». Lorsqu’en septembre 1958 De Gaulle propose par référendum le choix entre le statut d’Etat membre de la Communauté ou l’indépendance, le parti sénégalais avait d’abord adopté la seconde option. Senghor, lui, avait promis officieusement au gouvernement français de voter pour la Communauté. Le parti risque d’être fracturé. Mamadou Dia obtient de Senghor un acquiescement à l’indépendance à moyen terme, le délai permettant de démanteler l’économie de traite. Le Sénégal adhère ainsi à la Communauté, Dia étant élu premier Chef de l’Etat autonome, qui se joint au Soudan pour fonder la Fédération du Mali, en 1959, rapidement compromise sous les menées anti-fédéralistes. La France ayant reconnu le droit à l’indépendance, la République du Sénégal est proclamée, au lendemain de l’éclatement de la Fédération du Mali. Le Sénégal indépendant est dirigé par un tandem : Senghor Chef de l’Etat et Dia Chef du gouvernement, dans un régime parlementaire.

Une nouvelle aventure commence. Dia, en accord avec son parti, a défini une politique de développement fondée sur un socialisme africain humaniste et démocratique. Le Plan de développement, l’Animation rurale, l’autogestion coopérative s’attaquent au démantèlement de l’économie de traite. La nouvelle politique se heurte à une triple coalition regroupant les intérêts privés des firmes arachidières, les milieux maraboutiques féodaux, et les notables politiciens, liés à l’ancien régime. Au moment décisif où le système va basculer dans la nouvelle donne, un groupe de députés hostiles dépose une motion de censure. Dia en appelle à l’arbitrage du Conseil national du parti et, au nom de l’éthique politique, interdit le vote jusqu’à sa réunion. On dit qu’il a fait un coup d’Etat. Senghor le lâche, le fait arrêter par un commando militaire. Le régime présidentiel est proclamé. Mamadou Dia est condamné, alors, par un tribunal d’exception à la prison perpétuelle. Le grand projet initial s’essouffle. Ce n’est qu’au bout de douze ans d’une détention cruelle que le prisonnier sera libéré. Malgré de sérieuses atteintes de santé, il reprend son combat initial, persuadé que les Etats balkanisés et dominés ne peuvent assumer véritablement la démocratie et le développement. S’appuyant sur les mouvements de la société civile et les communautés de base, avec Joseph Ki-Zerbo, il crée une Internationale Africaine des Forces pour le Développement (1975). Malgré un acquiescement formel, le pouvoir sénégalais y met obstacle, et Mamadou Dia rejoint alors l’opposition politique de son pays, militant pour une alternance démocratique.

Dans le même temps, il prêche inlassablement, en musulman éclairé, pour une alliance des forces spirituelles face au matérialisme primaire des puissances du marché ultra-libéral. Le vieux sage, jusqu’à ses forces ultimes, se voudra le champion de la démocratie participative et d’une mondialisation à visage humain. Son message emblématique est loin d’avoir fait long feu.

Roland Colin