Madagascar: une crise politique, deux nations?

Vente ambulante de recharges téléphoniques dans les rues de la capitale "Antananarivo", Madagascar
Vente ambulante de recharges téléphoniques dans les rues de la capitale "Antananarivo", Madagascar. © Claudie Lasserre-Rasoazanamanana

A l’instar de plusieurs pays africains, le cinquantenaire de l’indépendance de Madagascar a été marqué par des festivités organisées par les instances dirigeantes actuellement en place. La majorité des observateurs ont cependant souligné la couleur en demi-teinte de cette célébration, et ceci pour différentes raisons, dont la principale est sans doute la situation politique qui prévaut dans la Grande Île; en effet, le pays traverse depuis dix-huit mois une crise politique majeure nourrie par un consensus introuvable entre les partisans du Président déchu M. Ravalomanana, et ceux d’Andry Rajoelina, devenu Président d’une Haute Autorité de Transition pour avoir organisé la chute du précédent, sans oublier ceux des deux anciens présidents Didier Ratsiraka et Zafy Albert. Cette instabilité persiste malgré les tentatives de médiation sous l’égide de l’Union Africaine ou de la SADC (Southern Africa Development Community, Communauté de développement d’Afrique australe), avec la signature de deux accords (Maputo I, Maputo II) par les protagonistes. La pression diplomatique allant de la France aux Etats-Unis n’a pas été fructueuse non plus. En dix-huit mois, cette impasse politique a généré une situation économique et sociale préoccupante : chômage important (estimé à 10.000 personnes), fermeture des zones franches, arrêt des financements accordés par les bailleurs de fonds internationaux, des subventions et des investissements en stand-by...

Une brève rétrospective de l’histoire de Madagascar démontre clairement que chaque crise politique (1972, 1991, 2002, 2009...) ralentit, voire anéantit les quelques réussites économiques (les infrastructures routières, scolaires... dans le cas de Ravalomanana) alors que plus de 70 % des Malgaches vivent encore au-dessous du seuil de pauvreté.

Pour autant, l’analyse alarmante des données économiques et sociales ne saurait éclipser une réalité tout aussi visible au quotidien, qui est celle de la majorité des 18 millions de Malgaches : celui qui a eu le privilège de visiter la Grande Île a certainement constaté une vie quotidienne pacifique pour le commun des Malgaches ; des mères de familles qui arrivent à trouver quelques pécules avec la vente de produits cuisinés ou de robes confectionnées, des chauffeurs de taxi qui n’ont pas peur des distances pour financer la scolarité de leurs enfants ; et dans les rues de la capitale, il est devenu habituel de voir des jeunes assis à l’ombre d’une ombrelle bariolée par les logos des puissants opérateurs téléphoniques : ils mettent ainsi des forfaits d’appel à la disposition de passants pris au dépourvu. Dans les campagnes, les villageois font preuve de solidarité face à la montée de l’insécurité, qui se manifeste dans la majorité des cas par des attaques ou des vols organisés par des individus armés ; et les marchés sont toujours animés par les marchandages et l’enthousiasme des marchands.

Ces quelques scènes de vie prises sur le vif apportent d'autres facettes à la situation politique « médiatiquement » visible à Madagascar aujourd’hui : au-delà de ce climat social anxiogène nourri à la fois par des tensions, voire des actes de violence entre les factions politiques rivales, et par des difficultés économiques réelles vécues par la majorité silencieuse, le quotidien vécu par cette dernière n’a pas forcément connu de vrais bouleversements.

Force est donc de poser le problème sur un tout autre plan : celui de la proximité du pouvoir politique pour des hommes et des femmes dont la préoccupation immédiate est d’abord de faire vivre les leurs. Madagascar pourrait ainsi s’apparenter à cette formule des « deux nations » que Benjamin Disraeli, qui fut Premier ministre de 1874 à 1880 en Grande-Bretagne, conservateur mais attaché à la question sociale, utilisait pour caractériser l’écart entre l’aristocratie britannique et le prolétariat. En effet, la répartition des richesses n’a jamais été aussi inique, entre une minorité qui a accès au capital et aux privilèges et la grande majorité qui marche pour vivre un peu mieux, ou parfois même pour survivre. 

Pour y remédier, les chefs d’Etat qui se sont succédés à Madagascar depuis l’indépendance ont, chacun, déployé différentes lignes économiques (libérales, communistes), mais l’histoire a montré leurs limites. Avant sa chute et son exil en Afrique du Sud, le Président Ravalomanana a été extrêmement critiqué pour les richesses qu’il a pu amasser, et que les manifestants qui réclamaient son départ trouvaient évidemment injustes. Ces derniers constatent aujourd’hui que rien n’a vraiment changé dans leurs conditions de vie et leur principale revendication est devenue indubitablement la paix sociale.

Le 17 novembre dernier, 7 millions de Malgaches ont été appelés à se prononcer sur un projet de Constitution censé apporter le changement ; mais ce scrutin, le premier depuis la chute de M. Ravalomanana n’offre pour l’instant aucune perspective d’apaisement (une mutinerie d’officiers putschistes a été matée dans la foulée), ni de reconnaissance internationale (l’organisation du scrutin n’a pas eu la caution des pays occidentaux). La longue quête d’une stabilité politique n’a donc fait que commencer pour la Grande Île et l’apaisement ne pourra s’obtenir que par la volonté des hommes et aussi des femmes, pour que le sens d’appartenance à un pays commun ne continue de s’éroder et pour que la nation malgache puisse être encore considérée comme une nation « une et indivisible ».■

Claudie Lasserre-Rasoazanamanana