Ismaÿl Urbain

Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane? 1848-1870

 

Bien souvent l’histoire apparaît à nos yeux comme un théâtre d’ombres, où l’on perçoit imparfaitement le jeu des personnages dans toute leur vérité. Il n’est pas rare que ceux qui occupent le premier plan du visible occultent le jeu d’acteurs trop vite reclus dans la position de second rôle, et dont la présence a pesé cependant plus lourd qu’on ne pouvait l’imaginer. À l’heure des études se déclarant « post-coloniales », il y a, à ce titre, matière à reconsidération pour saisir le sens des événements historiques. L’ouvrage de Michel Levallois nous en donne une illustration éclatante, dont on peut tirer nombre d’éclairages sur la scène des conquêtes coloniales qui suivirent celle de l’Algérie.

Ismaÿl Urbain figure dans l’arbre généalogique de l’auteur, descendant par une arrière-grand-mère d’une esclave guyanaise. La famille ainsi comprise comporte une greffe Levallois, partie prenante de l’histoire coloniale consécutive. Michel Levallois a ainsi entrepris de remettre en lumière cet ascendant hors du commun, retraçant, dans un premier ouvrage, les étapes menant de la Guyane à l’Égypte et à l’Algérie (Michel Levallois, Ismaÿl Urbain, une autre conquête de l’Algérie – Paris, Maisonneuve et Larose, 2001), couvrant la période 1837-1848. Ce nouveau livre traite de l’étape cruciale 1848-1870 où, la conquête étant pratiquement achevée, se pose le problème du statut du territoire colonial et de ses habitants dans l’espace de la souveraineté française. Il s’agit d’un tournant capital puisque l’on sort véritablement du « commerce triangulaire » et de l’exploitation des « îles à sucre » par la main-d’oeuvre esclavagiste, pour inaugurer la « colonisation territoriale » dont il faut fixer les objectifs, les règles, instrumenter les outils. En un quart de siècle, à partir de la Seconde République, le fait colonial va prendre un nouveau visage et l’application algérienne développera les conséquences qui marqueront les conquêtes subséquentes de l’Afrique subsaharienne et de l’Indochine. En effet, dans ces dernières aventures, nombre de grands acteurs militaires avaient fait leurs premières armes sur le sol algérien.

Ismaÿl Urbain, né en 1812, se trouve d’abord au contact du monde musulman en Égypte, où il se convertit à l’Islam sans renier ses attaches chrétiennes, avant de s’engager dans la carrière d’interprète militaire, puis, se passionnant pour la culture arabe dont il maîtrise profondément la langue, il est fasciné par un Islam qui lui apparaît comme riche d’humanité, de tolérance, d’esprit de concorde. Il avait déjà pris place dans le mouvement saint-simonien prêchant un « nouveau christianisme » prenant ses distances avec la lourdeur des contraintes ecclésiales, et résolument ouvert au progrès de la science et de la technique. Le visage de l’Islam qu’il rencontre lui apparaît comme profondément accordé à ces sensibilités saint-simoniennes. Il écrira, en 1852 : « À mesure que je m’initiais aux coutumes et aux croyances des Arabes, mes sympathies étaient vivement excitées. Les rapports des hommes entre eux me paraissaient plus sincères ; la loi et la religion laissaient à chacun la précieuse indépendance de la vie domestique. Il y avait partout une admirable simplicité qui me séduisait… » (p.148).

Michel Levallois campe un portrait approfondi de cet homme qui, dans son destin personnel, incarne les grands défis de la rencontre des cultures procédant du choc colonial. Urbain s’enracinera dans la société araboberbère. Il y prendra femme, fondant une famille intégrée au milieu, sans pour autant rompre avec le monde occidental, et gardant ses attaches saint-simoniennes.

En 1837, il avait pris pied dans les affaires algériennes à partir d’un poste dans les bureaux de la Direction de l’Algérie, au sein du ministère de la Guerre. C’est le début d’une position d’influence qui ne fera que s’amplifier du fait de sa connaissance exceptionnelle des réalités algériennes. Le dispositif colonial est alors, pour l’essentiel, entre les mains de militaires, au niveau institutionnel. Les supérieurs et partenaires d’Urbain sont des généraux que l’évolution du système politique, à travers la transition du pouvoir orléaniste vers le régime impérial, fera naviguer dans le triangle de forces qui régit la politique coloniale : au sommet le cabinet du Prince, puis le ministère de la Guerre et sa direction de l’Algérie, et sur le terrain, le Gouvernement général et ses services. Dans ce dernier niveau s’articulent, de façon non dénuée d’ambiguïté, les responsabilités de l’administration civile préfectorale s’appliquant aux zones de peuplement européen, et celles des Bureaux militaires contrôlant les secteurs stratégiques de la conquête, à dominante indigène.

Ces responsables se divisent en deux clans dont les antagonismes se révèlent quasi-irréductibles. D’une part, les partisans d’une colonisation assimilationniste extensive : il s’agit d’élargir le territoire de la France sous une loi unificatrice, soumettant les indigènes au renoncement à leur statut culturel et religieux propre sans leur donner pour autant l’accès à la citoyenneté, et faisant la part belle aux « colons » venus de la métropole s’appropriant massivement les terres soustraites aux autochtones. D’autre part, les tenants de la mise en place d’un statut original préservant les spécificités religieuses et culturelles, avec la ferme intention d’y développer un ferment de modernisation permettant d’inédites accordailles avec la civilisation française. Urbain est tout naturellement partisan résolu de cette dernière hypothèse. Il joue un rôle essentiel pour en convaincre ses supérieurs, et son influence remonte jusqu’au sommet, puisqu’il sera jusqu’au bout soutenu et protégé par Napoléon III. Dans le camp adverse comprenant les « colonistes » bientôt ralliés aux « républicains », la résistance s’organisa contre le « Royaume arabe » utilisé par eux comme un épouvantail pour condamner la politique impériale jugée trop favorable aux Arabes et préjudiciable à la colonisation.

Au long de ces décennies, Michel Levallois entreprend une élucidation en profondeur du jeu des intérêts en conflit, de la compétition des acteurs, en suivant pas à pas l’histoire d’Urbain qu’il reconstitue à travers un travail exceptionnel d’exploration archivistique et documentaire. La chute de l’Emdessine alors la problématique des étapes ultimes d’une aventure coloniale débouchant sur une nouvelle conquête, au rebours de la première : celle de la liberté, dans le siècle à venir. Urbain, des meurtrissures à l’âme, dut se retirer du jeu institutionnel. Il continuera cependant à défendre ses idées dans la presse, jusqu’à sa mort en 1884.

Ce livre est essentiel pour saisir l’évolution globale de l’organisation et de l’action coloniale dans cette transition historique de grande portée. Il met en scène les acteurs dans leur environnement, faisant droit à la dimension de la vie personnelle dans le jeu collectif. Ainsi le personnage de l’Empereur, qu’Urbain accompagne en 1865 dans son dernier voyage algérien, prend un relief précieux, introduisant la tonalité humaine pour éclairer les prises de décision politiques. Cette connivence d’humanité se retrouve tout particulièrement dans l’image qui est donnée du grand résistant Abd-el Kader, personnage d’exception dont Urbain suit étroitement les péripéties captives tout comme le chemin de libération : tous deux partagent le sens religieux de la rencontre tout comme l’engagement social au service de la communauté. Ismaÿl Urbain est ainsi à bien des égards un analyseur de choix de son époque. Ajoutons que la part faite aux descriptions événementielles - les histoires dans l’histoire – contribue à l’intérêt de lecture d’un livre copieux mais passionnant de bout en bout, méritant de prendre place dans les « classiques » de l’histoire coloniale.

Roland Colin

Ismaÿl Urbain – Royaume arabe ou Algérie francomusulmane – 1848-1870.
Par Michel Levallois – Préface d’Henry Laurens
Riveneuve éditions – Paris 2012. 872 pp.