Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée.

par Achille Mbembé. La Découverte, Octobre 2010, 346 P.

 

Dix ans après « De la postcolonie », Achille Mbembé (A.M.), nous offre un nouvel essai « Sortir de la grande nuit ». Il est toujours difficile de résumer ou de critiquer un livre d’A.M., avec son style tourbillonnant, ses inventions verbales, ses analyses décapantes, ses intuitions, son humanisme optimiste (« la politique de montée en humanité » ou le nouveau cosmopolitisme). De plus, d’après l’auteur, ce livre n’est pas véritablement construit mais est plutôt « le fruit de longues conversations avec Françoise Vergès, … la reprise de réflexions développées au cours de ces dix dernières années sous la forme d’articles dans les revues, de notes de cours, séminaires et ateliers ou d’interventions dans la presse africaine et autres médias internationaux ». D’où parfois quelques redites ou plutôt l’analyse des mêmes thèmes sous d’autres facettes.

Dans une introduction stimulante, A.M. analyse le dernier demi-siècle, ressaisit le sens primitif de la décolonisation, propose cinq tendances lourdes qui circonscrivent l’avenir, décrit les conditions d’émergence et les freins de la démocratisation et appelle à de nouvelles mobilisations.

Le premier chapitre raconte la trajectoire d’une vie, depuis son enfance dans un village camerounais, dans une famille qui a milité dans les maquis de l’UPC, sa scolarité sous le régime autoritaire d’Ahidjo et son désir de quitter le pays. Son itinéraire le mène de Paris à New-York, puis Johannesbourg où il réside depuis 1999. Ceci lui permet une analyse comparative de ce que représente ces trois villes et alimente sans doute son intérêt pour les diasporas, la fluidité, le cosmopolitisme. Curieusement, il ne parle pas de Dakar et de son long passage au Codesria (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique).

Le chapitre suivant « Déclosion du monde et montée en humanité » part des deux âges du colonialisme et de la volonté d’en sortir. Déclosion désigne l’ouverture d’un enclos dans lequel le regard de l’Autre et le pouvoir de l’Autre cherchent à enfermer le sujet, mais aussi « inclut l’idée d’éclosion, de surgissement, d’avènement de quelque chose de nouveau, d’épanouissement ». Autour des années 80, notamment avec le livre d’Edward Saïd « L’orientalisme », puis les « subaltern studies », on assiste à la naissance d’une pensée-monde. La critique postcoloniale n’est certes pas homogène, c’est plutôt « une constellation intellectuelle »… le rêve d’une polis universelle et métisse ». Devant cette nouvelle donne, la France et l’Europe se crispent et se ferment.

Dans « Société française : proximité sans réciprocité », A.M. essaye de comprendre le refus de la France de prendre en compte la critique postcoloniale. D’abord, le refus de regarder en face notre histoire et sa face obscure, comme le racisme et la violence, bien illustrées par les citations du « doux » Tocqueville (pages 97 et 108), sur la conquête de l’Algérie, le refus de reconnaître la présence du monde en France, notamment dans les banlieues, « le refus de transformer le passé commun (avec les anciens colonisés) en histoire partagée ».

La deuxième raison vient de notre universalisme abstrait, hérité de la révolution française, avec ses conceptions de République et de laïcité, qui nie les « différences individuantes ». Mais, derrière cette « institution imaginaire » de la République, il y a « l’impensé de la race » et de la brutalité originaire, un moyen de se donner bonne conscience et de se poser en donneur de leçons.

A.M. propose, en utilisant les critiques post-coloniales et antiracistes, les réflexions sur les diasporas et le féminisme, de repenser les problèmes de différence et d’altérité. Pour lui, « la globalisation consiste autant en un processus de mise en relation des mondes qu’en un processus de réinvention des différences ». Et d’opposer l’universalisme abstrait à la française à un cosmopolitisme respectueux des différences, à un « projet de l’encommun » et du partage des singularités.

Le chapitre 4 analyse « le long hiver impérial français » et constate « l’apparente rémanence et reproduction dans la France contemporaine de pratiques, schèmes de pensée et représentations héritées d’un passé d’infériorisation juridique et de stigmatisation raciale et culturelle… le désir de frontière et le contrôle des identités ». Ainsi, « pour les catéchistes de la laïcité » et du modèle républicain… l’islam radical, objet fantasmatique par excellence… sert de frontière imaginaire à la nationalité et à l’identité française ». De même, « le féminisme républicain est transformé en une couveuse de l’islamophobie ». Le colonialisme provoque encore « des maladies posthumes de la mémoire… Loin d’être à la repentance, l’ère est plutôt à la bonne conscience européenne… un mélange de laisser-faire, d’indifférence et de promptitude à se décharger des responsabilités ».

Dans « La case sans clés », A.M. montre la difficulté d’interpréter la situation actuelle de l’Afrique selon des facteurs simples, dans cette période de transition et de bouillonnement. « Un énorme travail de réassemblage est en cours… Destruction et réassemblage sont d’ailleurs si étroitement liés que, l’un isolé de l’autre, ces processus deviennent incompréhensibles ». L’auteur retrace les anciennes et les nouvelles cartographies, notamment les formes de contrôle des territoires et la multiplicité et hétérogénéité des régimes religieux. Il analyse les évolutions des économies et des Etats, la violence du marché et la violence sociale, le double procès de transnationalisation des sociétés africaines et de repli sur les origines, l’apparition de nouveaux conflits. Il souligne l’informalisation de l’économie, la diffraction du politique et le concomitance de ces phénomènes avec l’apparition de la démocratie. Il observe les pratiques de contournement des acteurs sociaux et le climat de méfiance, d’insécurité et de violence. Il note le maintien des élites au pouvoir et l’assimilation des oppositions. Il décrit enfin l’émergence du militarisme en tant que culture de la masculinité, qui modifie les rapports entre la vie, le pouvoir et la mort et d’un « Lumpen-radicalisme », qui débouche sur des émeutes sans projet.

Dans le dernier chapitre, « Circulation des mondes : l’expérience africaine », Achille Mbembé revient sur les profondes recompositions sociales, sur la redéfinition des termes de la souveraineté de l’Etat et de la citoyenneté. Il note l’absence de passage automatique au modèle de la démocratie libérale et de sa réappropriation. Il insiste sur les transnationalismes, le rôle des diasporas, le cosmopolitisme pratique des migrants, des commerçants à longue distance ou des pentecôtistes et le cosmopolitisme des élites, à la recherche de l’émergence d’une vie privée. Il analyse les luttes sexuelles et les nouveaux styles de vie, « avec la distance sociale entre cadets et aînés sociaux qui se creuse » et, particulièrement, le renforcement des inégalités déjà existantes entre les sexes.

Pour lui, l’Afrique entre dans un nouvel âge de dispersion et de circulation, avec de nouvelles populations venues d’ailleurs, dont beaucoup se considèrent comme des Africains à part entière. Il faut inventer une culture transnationale (afropolitanisme) que le laboratoire sud-africain est, peut-être, en train de construire. Dans son épilogue, Achille Mbembé invite les anciens colonisés « à sortir de cette interminable lamentation », à refonder la pensée critique, à subvertir « les relations mentales soumettant le sujet à une tradition faite loi et nécessité », à briser les forces mortes et à inventer une imaginaire alternatif. « Il leur faudra se mettre debout et marcher … et regarder ailleurs qu’en Europe. Celle-ci n’est sans doute pas un monde qui s’effondre. Mais, lasse, elle représente désormais le monde de la vie déclinante et des couchers de soleil empourprés. Ici, l’esprit s’est affadi, rongé par les formes extrêmes du pessimisme, du nihilisme et de la frivolité… l’Afrique devra porter son regard vers ce qui est neuf… se mettre en scène… et ouvrir, pour elle-même et pour l’humanité, des temps nouveaux ».

Au-delà de la poésie et, parfois, de la grandiloquence, Achille Mbembé, en retraçant les histoires et en croisant les regards sur les économies, les Etats, les sociétés et les imaginaires, en soulignant les pesanteurs mais aussi les mutations et les inventions en cours, nous offre une vision renouvelée de l’Afrique mais aussi de l’Europe et du monde, et une invitation à construire un monde en commun, un nouveau cosmopolitisme ou, en reprenant Derrida, » « une démocratie à venir ».

Ce livre montre notamment :

► l’intérêt des analyses post-coloniales. Le poids de la colonisation continue de peser sur les nouveaux Etats, avec ce style autoritaire et arbitraire de commandement qui se perpétue chez les « satrapes africains », qui en rajoutent en inventant de nouvelles formes de domination ; mais il pèse aussi sur les anciens colonisateurs, qui « ont décolonisé sans s’autodécoloniser », avec le maintien d’anciennes structures mentales de supériorité et de racisme, plus ou moins masquées par le paternalisme (cf. le discours de Dakar).

► le déclin de l’Europe et, particulièrement, de la France, incapable de s’ouvrir au monde, engluée dans son universalisme abstrait, son laïcisme républicain, son islamophobie et son contrôle de l’immigration.

► la difficulté d’analyser l’Afrique actuelle avec des clés trop simples, tant celle-ci est en déconstruction et réassemblage, avec un enchevêtrement de phénomènes, des lignes obliques, de nouvelles stratifications sociales, des réactivations des réseaux religieux, des citoyennetés à inventer, du rôle actif des diasporas et des minorités.

► Une Afrique en train de s’inventer, notamment en Afrique du Sud, et de retrouver une place dans le monde. Ceci passe, notamment, par une pensée de la démocratie, comme alternative au modèle prédateur en vigueur. « Si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en imaginer les formes et d’en payer le prix… Il faudrait qu’elle soit portée par des forces sociales et culturelles organisées, des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie, de la créativité et surtout de la lutte quotidienne des gens euxmêmes… Ils auront néanmoins besoin de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale, une grande coalition morale en dehors des Etats ».

Une Afrique nouvelle doit s’inscrire ainsi dans une perspective cosmopolite, « l’idée d’un monde commun, d’une commune humanité et d’un avenir que l’on peut s’offrir en partage ».

Un grand essai, riche et original, à déguster lentement, à lire et à relire.■

Dominique Gentil

NDLR : Cet article a été publié dans la Revue Tiers Monde, numéro 205, janvier-mars 2011.