Les ONG, le contre-pouvoir?

compte rendu du récent livre de Michel Doucin

Notre collègue et ami Michel Doucin, diplomate, ambassadeur pour les droits de l’Homme, qui vient d’être remplacé brutalement à ce poste, a publié récemment un ouvrage de poids, dont le titre quelque peu provocateur masque l’ampleur et la nature plus profonde du questionnement posé.

Les sept chapitres du livre balayent un champ des plus larges sur les ONG, allant des premières manifestations historiques auxquelles peut s’apparenter « la famille » (« Des ONG vieilles comme les croisades », ch. 1), aux formes les plus déployées dans la mondialisation actuelle (« Les ONG, multinationales à leur tour ? », ch.6), et aux façons de les pratiquer (« Militer dans les ONG », ch. 7). Les chapitres centraux traitent de leur rôle dans la diplomatie de l’ombre (ch.2), de leurs rapports - assez conflictuels - avec les Etats (ch.3), avec les firmes multinationales (ch.4), la presse (ch.5).

On ne saurait faire ici une présentation poussée d’un travail aussi ample et fouillé (dont une partie procède de la préparation d’une thèse), continuellement étayé sur des exemples et des références précises.
En fait, le métier même de l’auteur explique pour beaucoup la façon d’aborder et de traiter la réalité des ONG : à partir de leurs relations avec les autres acteurs de la vie internationale et de la vie intérieure des Etats. L’essentiel des témoignages et réflexions porte ainsi sur leur « légitimité », notamment en rapport avec les droits de l’Homme et sur leur place dans un jeu à acteurs multiples. En ce qui concerne les Etats en développement, Michel Doucin retient par exemple que « la gestion des politiques de développement est… souvent devenue un ménage à quatre : Etats, donateurs multinationaux et bilatéraux, société civile locale et ONG internationales… ».

On retiendra surtout le souci attentif de l’auteur de suivre l’évolution même du concept d’ONG, finalement assez extraordinaire, au delà des à-coups de l’histoire. Si les familles historiques se succèdent, allant des premiers ordres caritatifs chrétiens aux « French Doctors » en passant par les bourgeoisies philanthropiques, le mutualisme, le missionnarisme etc…, elles tendent aujourd’hui à composer quelques grandes familles : les « humanitaires », « droits de l’hommistes », « écologistes » et « développementalistes ». Quant à leurs principes « constructifs », ils tendent à être de plus en plus explicites et formalisés, jusqu’à être (officiellement…) adoptés par quelques entreprises multinationales « partenaires », qui en retiennent une dizaine, issus de la déclaration des droits de l’Homme ou d’organismes inter-étatiques (OIT, OCDE…).

La masse foisonnante de faits et de réflexions, puisée à la source d’une expérience assez unique, confère de fait à l’ouvrage un caractère et une qualité de « somme », qui le rendent pratiquement incontournable pour celui qui s’intéresse de près aux ONG, et pour le militant, qui entend porter chaque jour un peu plus loin son action. Son usage est par ailleurs grandement facilité par les sous-titres nombreux émaillant les paragraphes. Notons qu’on trouve en annexe une liste imposante des principales ONG citées dans l’ouvrage (près de 200, brièvement décrites) et la masse des notes et renvois (plus de 400), regroupés par chapitre en fin d’ouvrage, qui sont autant de références précises que de sources bibliographiques.

Mais le côté le plus original et le plus précieux de l’ouvrage se retrouve sans doute dans l’interrogation sous-jacente qu’il porte, généralement trop souvent négligée au point d’être souvent évacuée et à laquelle finalement nul ne devrait se soustraire s’il veut mieux comprendre et asseoir son engagement : à quoi correspond le « phénomène ONG », à quels principes et souffles organisateurs répondent, dans nos sociétés, la permanence historique et, actuellement, un développement aussi généralisé ? Sans doute faudrait-il chercher quelques éléments de réponse du côté des grandes transformations qui marquent l’histoire et des composantes et acteurs qui y interviennent. A cet égard, dans leur explosion actuelle, les ONG pourraient apparaître comme une des composantes les plus actives et modératrices à la fois, de notre magistrale mondialisation, en marche depuis si longtemps mais qui se parachève aujourd’hui d’une façon si accélérée et non maîtrisée.

Héritières dans leurs principes et dans leur organisation autant des morales antérieures (religieuses ou laïques, notamment sur les droits de l’Homme) que des attributs et formes des transformateurs de l’histoire, les ONG seront sans doute demain, plus qu’un « contre-pouvoir à dimension multinationale », un des tenants majeurs des formes nouvellement recomposées de l’organisation et de la gouvernance de nos sociétés, dont bien des structures antérieures se seront estompées ou auront disparu. Car il s’agit sans doute bien d’une véritable recomposition. Même si, et d’autant que… la logique et la force qui poussent actuellement à leur multiplication les rendent gênantes, y compris pour des membres de la propre « famille », ou au point de rencontrer des oppositions encore plus nettes ( présentement au Darfour, en Chine, en Birmanie…).■

Michel Levante, pour la Cade

365 pages ; postface de Bertrand Badie ; Décembre 2007 ; Edition Toogether, essai. (www.toogezer.com) .

Hommage à Aimé Césaire

L’UNESCO a rendu, le 25 mai, un hommage recueilli à Aimé Césaire, essentiellement en tant qu’écrivain en prose et en poésie et aussi comme philosophe de la politique. Devant une salle comble, Koïchiro Matsuura, directeur général de l’institution, le président de l’Assemblée générale, celui du Conseil exécutif, Wolé Soyinka, prix Nobel de littérature, président de la Commu - nauté africaine de culture, se sont succédés à la t r i b u n e pour évoquer la place qu’il avait tenu dans le monde. D’autres intervenants ont lu ou déclamé des textes de Césaire, tandis que sur l’écran défilaient en boucle des phrases significatives, entre autres le proverbe africain : « je ne sais pas où je vais, mais je sais d’où je viens »… pour lui, c’était « de Gorée ».■

D. S