Mémoires de mon enfance bretonne

 

Roland Colin

Roland Colin est un ami de longue date de la CADE dont il suit les travaux et aux activités de laquelle il a plusieurs fois participé. Il est en effet un de ces grands connaisseurs de l’Afrique subsaharienne qui ont vécu la fin de la période coloniale et qui ont accompagné les jeunes États africains dans leur marche sur les chemins de la démocratie et du développement.

Il a fait ses débuts de jeune administrateur de la France d’outre-mer au Soudan de l’époque, en 1952, à Sikasso, avec Renée sa femme, ethnologue et comme lui ancienne élève des Langues Orientales. Il a livré les Mémoires de ses premières années africaines dans Kènèdougou, au crépuscule de l’Afrique coloniale, paru en 2004. Nous lui avons été reconnaissants de nous avoir montré quelle empathie profonde pouvait exister entre les paysans soudanais (maliens aujourd’hui) et un administrateur ayant conservé le souvenir de ses racines bretonnes et paysannes et ayant pris la peine d’apprendre leur langue et leur culture. Puis, il nous a donné le journal de bord des années intenses qu’il a vécues au Sénégal de 1955 à 1980, dans Sénégal, notre pirogue au soleil de la liberté, 2007. Le récit de sa participation à cette entreprise difficile que fut la décolonisation institutionnelle, dans un pays africain aussi proche de la France par l’histoire et la culture que l’était le Sénégal, a montré que si celle-ci s’inscrivait dans une perspective de libération et de rupture, parfois violente avec un système condamné, elle pouvait aussi participer d’une empathie profonde avec un peuple de paysans confronté aux chocs de la modernisation, comme l’ont été les paysans français au tournant des deux guerres mondiales.

Aujourd’hui, Roland Colin remonte à la source. Après ses souvenirs de la fin de la colonisation finissante au Soudan (Mali) et l’histoire de la décolonisation du Sénégal dont il a été acteur, il est parti à la recherche des origines de son choix de vivre en Afrique, non pas pour, mais avec l’Afrique. Il raconte comment, né dans un petit village reculé de l’extrême pointe de la presqu’île de Brest, dans une famille modeste, il s’est retrouvé candidat au concours de « Colo », et s’est plongé avec bonheur, sa femme avec lui, dans une Afrique en pleine révolution institutionnelle et culturelle.

Il s’agit donc d’une opération de mémoire, d’une mémoire mue par la sensibilité et l’émotion. Après l’Histoire, la Mémoire au singulier, non les Mémoires. L’exercice était périlleux que cet entremêlement d’un itinéraire d’enfance, d’adolescence et de jeune adulte, avec une histoire familiale qu’il a dû reconstituer par des recherches généalogiques, l’utilisation de vieux papiers retrouvés dans des greniers, la transcription de souvenirs personnels et de réponses à des questions posées aux anciens, et qu’il a tissée avec celle d’un village qui, comme tous les autres villages de France, a payé son tribut à la guerre de 14 et qui n’a pas été épargné par la bataille de Brest en 1945. Comment allait-il nous raconter à la fois son pays, sa famille, ses états d’âme, et sa participation à l’immense bouleversement de la décolonisation africaine, « au basculement du monde » qu’il a vu de ses yeux en 1945 ? « La réponse tient à la contemplation de la naissance des îles au royaume du souvenir. Autofiction ? Récit de vie ? Roman d’apprentissage ? Qui lira verra, », écrit-il dans son prologue.

J’ai donc lu avec une vraie curiosité. Et je vais tâcher, sans réécrire son livre, de vous dire ce que j’ai vu.

J’ai d’abord vu partir à quatre vingt neuf ans, « sur le chemin du Paradis » la grand-mère paternelle de Roland, Marig ar Rouz qui est l’âme de ce récit. Elle l’initie, elle le récapitule, elle lui donne le sens et la force qu’elle a transmis à son petit-fils, le narrateur.

Les neuf premiers chapitres, en gros la moitié du livre, sont consacrés à l’histoire du village de Marig ar Rouz jusqu’au mariage de son fils cadet avec celle qui sera la mère de Roland. Poète, ethnologue, généalogiste, conteur, le petit-fils narrateur a entremêlé, avec sensibilité et poésie, le charme des contes du « royaume des loups », la description de la vie rurale d’avant 1939 dans une ferme qui jouxtait « une grève ourlée de goémon brun », la romance d’une voisine devenue « demi-mondaine » à Paris, princesse russe et châtelaine en pays de Léon.
Au chapitre 14 (p. 169) « une ferme des racines : Keryonquer », le narrateur raconte ce monde breton « auquel il tenait par tant de fibres » en décrivant la vie et le décor de son adolescence avec ses « presque cousins », dans la famille de sa tante Soazig, la « plus que soeur de sa grandmère ».
 
Les dix autres chapitres sont l’évocation « rêvée », mais très précise cependant, des moments marquants de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse jusqu’à son mariage et à son départ pour Dakar. Nous voyons d’abord un gamin prendre sa place dans la famille et la communauté villageoise et paroissiale de Guipavas, découvrir Paris et Versailles et les tribulations écolières d’un petit « plouc » à la ville, enfin, après la naissance d’une petite soeur et la mésentente de ses parents, revenir à 10 ans à Guipavas où il fera l’expérience de la guerre, des armes, des explosions, du spectacle de la mort.
 
Et l’ouvrage se termine sur son choix de l’Afrique. D’abord engagé dans la JEC, puis « attiré par un engagement social » plutôt que par la prêtrise à laquelle le destinaient ses succès scolaires et la forte pression d’un clergé très présent, Roland choisit l’école « coloniale » que lui recommanda un ancien de son collège, administrateur au Soudan. Il avait gardé de ses « curiosités d’enfance le goût de l’ailleurs » et « sans y voir vraiment clair, [il] était fortement tenté d’explorer le sens et les ressources qu’offraient ces mondes en mouvement ». Mais, plus décisives encore, furent, au temps de sa préparation au concours au Lycée Louis le Grand, ses rencontres d’étudiants africains et marocains avec qui il vécut « une belle aventure de découvertes, d’échanges , de solidarité ». Avec Joseph Ki Zerbo, ils « se voyaient entrer dans le système colonial pour lui faire changer de signe », lui de l’intérieur, ses amis africains de l’extérieur. « Nous nous donnerons la main » (p. 255). Lorsqu’il eut intégré l’école, l’ENFOM que dirigeait Paul Mus, des professeurs prestigieux, Louis Massignon, Léopold Sédar Senghor, Henri Brunschwig, Jean Dresch renforcèrent son intuition que l’émancipation des peuples colonisés était urgente et nécessaire. C’est alors qu’il rencontra celle qui deviendra sa femme, Renée, dotée d’« une solide identité pyrénéenne », comme pour lui enracinée dans une langue et une culture paysannes. Il n’eut pas grand mal à la décider d’abandonner des études de droit pour le rejoindre aux Langues O et y apprendre le groupe des langues bambara.

Le 21 janvier 1952, ils ne partirent pas avec l’idée qu’ils allaient « garder l’Afrique à la France », mais « avec la ferme résolution de soutenir l’avènement de la décolonisation » qu’ils voyaient « inéluctable et périlleuse ». Elle serait pour eux « un horizon à conquérir », dans l’échange et la fraternité. Ils ne mesuraient sans doute pas les épreuves qu’ils devraient affronter en partage avec leurs amis africains, devenus partenaires, sur une route qui serait longue, « route vers les autres autant que route de soi » (p. 279).

Écrivant cela, quelques soixante ans après, Roland Colin nous donne le sens profond de son choix de l’Afrique, un choix qui faisait l’accord entre ses racines bretonnes et ses aspirations sociales et humanistes, et qui le mit de plain pied avec les paysans de Sikasso, puis avec ses partenaires sénégalais, eux aussi encore très proches de leurs racines paysannes.

Et nous quittons la lecture de ce beau livre, avec émerveillement et reconnaissance pour le double message qu’il nous laisse. Le premier concerne « le trésor des mots, des phrases, des discours, des récits procédant d’une alliance profonde entre des « êtres langagiers » et le paysage naturel qu’ils habitent ». Le breton avait été pour lui une langue des racines, coextensive à l’univers où elle s’était formée, déployée, comme un levier de civilisation, médiatrice entre les humains et leur environnement. Et cette langue, en lui ouvrant les portes de la communication interculturelle, vécue dans la « vraie vie », constituait un trésor qui lui était commun avec les paysans africains », loin de la « logique des appareils bureaucratiques » et « des cénacles idéologiques » (pp. 254, 255).

Le second message découle du précédent : « reconnaître les peuples africains comme porteurs de langues, de cultures riches et dignes, à l’égal de celles des autres humains, fondements de l’impérieuse accession à la liberté » (p. 279).

Imperceptiblement, avec pudeur et une foi retenue, Roland nous a emportés dans son rêve et ses souvenirs d’enfant, pour nous conduire jusqu’à la romance de son mariage avec Renée, prélude à une extraordinaire inculturation africaine, où sa grand-mère Marig ar Rouz dialogue avec le sage Tiozanga Diourté du Zéguédougou. « Ainsi cheminait-on en bonne compagnie sur la route de soi », conclut-il, énigmatique, renvoyant sans doute à Montaigne.

Une lecture roborative qui redonne des couleurs à la culture, à l’humanisme et à l’amitié francoafricaine.

Michel Levallois

Mémoire de mon enfance bretonne 
Roland Colin, Éditions Ouest-France, Rennes 2013.