Les manuscrits de Tombouctou

 

secrets, mythes et réalités, de Jean-Michel Dijan

Il y avait urgence et nécessité à la parution de cet ouvrage magnifique et bienvenu, édité récemment chez JC Lattès (octobre 2012) : un livre à découvrir si l’on veut mesurer l’exceptionnel patrimoine écrit de l’histoire africaine subsaharienne. La mise en danger de ce patrimoine, à cause de l’actualité malienne, est exprimée doublement dans l’avertissement de l’éditeur et dans la préface de J.M.G. Le Clézio. La préoccupation des historiens, des chercheurs et du monde de la culture en général est évidemment immense quant à son devenir.

Ville sainte, foyer d’un rayonnement intellectuel sans pareil aux XVIe et XVIIe siècles, lieu de rencontre et d’échanges des plus grandes intelligentsias arabes jusqu’au XVIIIe, Tombouctou a concentré pendant des décennies tout ce qu’il y avait de plus savant dans le monde arabomusulman : l’ensemble des savoirs, juridique, foncier, mathématique, politique, artistique, climatologique, religieux, pharmacologique, médicinal, y était enseigné, copié, diffusé. Ville stratégique des échanges arabo-africains, ville caravanière et commerçante, sise à proximité du fleuve Niger, elle devint un objectif de conquête. On pourra suivre en filigrane dans le livre de Jean Michel Dijan, cette histoire de Tombouctou, ville « mystérieuse » et comme progressivement disparue de l’Histoire après la conquête marocaine, puis redécouverte au début du XIXe siècle, colonisée ensuite…et qui a fait silence sur son propre passé.

L’ouvrage associe des informations passionnantes à des photographies superbes, qui donnent à voir la richesse de ce patrimoine encore loin d’avoir livré tous ses secrets. Un passé à retrouver et à réécrire avec un autre regard.

On fait quelques retours en arrière sur la connaissance de ces manuscrits, et sur ce que leurs premières traductions auraient pu nous apporter depuis longtemps : l’une des dernières pages du livre est particulièrement révélatrice quand Jean- Michel Dijan cite Octave Houdas : professeur d’arabe à l’Ecole des Langues orientales de Paris au début du XXe siècle, c’est lui qui a traduit pour la première fois en français le Tarikh es Soudan, d’Abderrhamane Es-Sa’di. Ce livre décrit toute l’histoire du Soudan et voici ce qu’en écrivait en 1913 son traducteur : « [Cette histoire du Soudan] montre que ces populations auxquelles on est tenté de refuser toute initiative en matière de progrès, ont eu une civilisation propre qui ne leur avait pas été imposée par un peuple d’une autre race et que la disparition de cet Etat relativement prospère est due en grande partie, sinon uni quement, à des conquérants de race blanche. Enfin elle relie à l’histoire générale de l’humanité tout un groupe de nations qui jusqu’ici en avaient été à peu près complètement écartées… ». Comme l’énonce Jean Michel Dijan, à l’époque « cette mise en lumière ne suscita guère de réaction en France … ».

60 ans plus tard, en 1973, l’historien malien Mahmoud Zouber ouvre à Tombouctou ce qui deviendra le plus grand centre de conservation des manuscrits, l’Institut Ahmed Baba.

Aujourd’hui, grâce à ce livre, l’immense travail sur les manuscrits de Tombouctou est porté à la connaissance du grand public : on dénombre sans doute 100 000 manuscrits à Tombouctou et dans les environs, 300 000 dans l’ensemble du Mali, et probablement plus encore, conservés précieusement dans les grandes familles, et dont le contenu reste encore largement ignoré.

A travers ce bel ouvrage, on découvre donc une autre histoire, qui se révèle peu à peu. Et ceci grâce aux travaux des historiens et des chercheurs maliens, avec la collaboration et le soutien de programmes internationaux, comme celui que dirige le professeur Georges Bohas, professeur d’arabe à l’ENS de LYON, le VECMAS (valorisation et étude critique des manuscrits subsahariens).

Chantal Wallon