Notre Dame du Nil

Scholastique Mukaronga

 

Cette auteure rwandaise n’est pas une inconnue pour les lecteurs de « Continents Noirs ». En effet c’est le quatrième ouvrage de Madame Mukaronga que publie cette estimable collection. Le fait qu’il reçoive cette année le prix Renaudot, honore à la fois l’auteur et la collection. Ce n’est donc pas un premier roman, alors que le sujet aurait pu le laisser penser. Car il s’agit d’un récit de souvenirs de lycée, qui a tout l’air d’emprunter de larges parts au vécu de l’écrivain, ou de quelqu’un qui lui fut proche.

L’époque où se situent les événements semble précéder de peu le génocide de 1993. Mais plusieurs faits relèvent des années 60, alors que le parti Parmehutu avait pris le pouvoir, détrônant la royauté traditionnelle et l’aristocratie tutsi que la colonisation avait ménagées. Révolution de l’ethnie majoritaire, certes, mais inspirée et soutenue par le colonisateur belge pour contrecarrer les revendications d’indépendance des Tutsi « évolués ». Par la suite les Français prendront le relais et soutiendront le gouv e r n eme n t h u t u , croyant trouver dans cette révolution comme un écho de 1789.

Ces précisions chronologiques et politiques ne sont pas évoquées par la romancière; elle écrase le temps de façon considérable, elle nous donne l’impression que cette révolution vient d’avoir lieu et que la République toute jeune est en cours d’installation…. cependant que le massacre de 1993 est imminent.

Or donc ce lycée situé à l’écart de Kigali, dans les montagnes et près de la source du Nil, est destiné à former « une élite féminine » à la hauteur des nouveaux dirigeants africains : ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires de l’administration et de l’armée. Ces jeunes filles sont recrutées dans des familles déjà fortunées, en appliquant un quota strict de vingt Hutues pour deux Tutsies par année scolaire ; les Tutsi étant censés n’être qu’un dixième de la population rwandaise. Les héroïnes sont les deux Tutsies de terminale, dont la narratrice nous décrit les rapports avec les autres élèves, les professeurs, les religieuses et l’aumônier. Bien entendu tout l’encadrement est hutu, européen et chrétien. La ségrégation s’exerce même au niveau des langues : seuls sont tolérés le kinyarwanda et le français, le swahili étant proscrit car langue des musulmans. La formation politique et religieuse est assurée par l’aumônier hutu qui mélange les deux de façon excessive, au point d’en être ridicule.

Mais l’une des élèves, fille du premier ministre, est carrément odieuse dans sa prétention militante de servir les intérêts de la République. Ses brimades envers les quelques étudiantes tutsi sont systématiques et aboutiront à leur élimination du lycée qu’il « faut nettoyer de ses cafards ».

La plume de Mukaronga est volontiers satyrique, et ne résiste pas à caricaturer les personnages extrêmes de son histoire. Mais la Mère supérieure, les professeurs étrangers, et même les autres élèves hutus sont eux aussi très souvent portraiturés avec ironie. Si bien que malgré la situation qui s’aggrave au fil des pages, le récit évite le ton et l’atmosphère du drame et se pare de scènes drôles, parfois grotesques, et parfois surréalistes. Ainsi la description des repas où le thé, le corned -beef et le boulgour ont remplacé le lait caillé, le poisson séché et le manioc, « nourritures de sauvages » car les jeunes filles doivent apprendre à manger « civilisé ». Ou encore l’épisode de la destruction et de la réfection du nez tutsi (sic) de la statue de la vierge noire qui trône près de la source du Nil. De même ce vieux colon blanc qui croit avoir retrouvé les ancêtres des Tutsi dans l’antique royaume de Méroé, et la réincarnation de la déesse Isis en Veronica, l’amie de la principale héroïne. Cependant que la visite au lycée de la reine Fabiola de Belgique, visite sans doute historique, est narrée de manière presqu’aussi rocambolesque.

Plus intéressantes sont les confidences que s’échangent les jeunes filles sur les coutumes et croyances villageoises, le mode de vie en famille, les recettes de cuisine de leurs mères, les crèmes à éclaircir le teint… et leurs projets d’avenir.

On sait que toute la famille de S. Mukasonga a été exterminée et ses livres précédents ont suffisamment rendu compte des tragédies de cette terre « où Dieu venait se reposer ». On appréciera d’autant plus ce « roman » qui nous restitue d’autres aspects récents et moins récents du pays des mille collines.■

Note de lecture
Lilyan Kesteloot,
Ifan, Dakar

Notre-Dame du Nil, roman. Scholastique Mukaronga, NRF, Gallimard, collection « Continents Noirs », 2012.

 

 

Le Soudan dans tous es états

L'espace soudanais à l'épreuve du temps

Michel Raimbaud

 

Le Soudan reste peu connu des lecteurs francophones et a été rarement le terrain privilégié des chercheurs français, ce qui a rendu sans doute plus facile l’acceptation des préjugés et des idées reçues. D’où le grand intérêt du livre de Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France à Khartoum, de novembre 1994 à janvier 2000. Il nous permet de replacer les évènements récents, comme la crise du Darfour ou l’indépendance du Sud-Soudan, dans la longue durée.

L’espace soudanais, « dont le grand Muhammad Ali avait posé l’acte de naissance en 1813 », s’est constitué, autour du Nil et de ses affluents, par l’expansion progressive et pacifique du commerce, de la langue arabe et de l’Islam vers le Sud. Ce mouvement sera arrêté par la colonisation anglaise, qui va créer une coupure entre le Nord, jugé utile par Londres et donc soumis à une colonisation directe, et le Sud où sera appliqué l’« Indirect Rule » ou les « Districts Reserves ». Les administrateurs anglais, « les barons des marécages », sont livrés à euxmêmes sans moyens, sans personnels, sans administration. Ils encouragent les missions chrétiennes et transfèrent l’essentiel des compétences et des pouvoirs aux élites traditionnelles. La question du Sud « est un cadeau de naissance empoisonné du colonisateur britannique ».

L’auteur montre les premiers pas de l’Indépendance à partir de 1956, la recherche d’une idéologie entre le socialisme arabe et l’Etat islamique et les différentes évolutions de Nimeiri entre 1969 et 1989. La question du Sud reste omniprésente avec la rébellion Anya Nya de 1954 à 1972, une trêve de onze ans et la création par John Garang du SPLM/SPLA en 1983. Celui-ci revendique un « Soudan uni, démocratique et laïc », en opposition à l’« Etat islamique ».

Dans sa seconde partie, M. Raimbaud décortique les évolutions depuis 1989, l’alliance compliquée, pendant dix ans, entre le général Al Béchir et le Front National islamique de Hassan al Tourabi, leur rupture, les nouveaux dangers et les nouveaux défis, du Sud-Soudan au Darfour. Les accords de Naivasha en 2005 laissent ouverte la possibilité d’un Soudan uni, option pour laquelle a combattu John Garang pendant vingt ans. Celui-ci deviendra viceprésident du Soudan le 9 juillet 2005, pour la période intérimaire de six ans. Sa mort suspecte le 31 juillet 2005, dans un accident qui n’a fait l’objet d’aucune enquête sérieuse, entraînera son remplacement par son second, Salva Kir, un militaire peu charismatique et peu politique, favorable à la sécession. Celle-ci sera entérinée par le référendum de janvier 2011.

Le grand mérite de l’auteur est d’analyser avec minutie le détail des politiques nationales et de leurs acteurs, mais de toujours les replacer dans les évolutions régionales et les rapports avec ses neuf pays voisins et surtout leur environnement international.

Avec un humour souvent grinçant, il démonte les stratégies de « la communauté internationale » (en fait les alliés des Etats-Unis), l’instrumentalisation des Nations Unies, de la Cour Pénale Internationale et des ONG, les montages médiatiques pour imposer l’image d’un « génocide » au Darfour ou « d’un régime arabo-musulman » au Nord imposant sa loi à « un peuple africain et chrétien ». Il décortique « la guerre des chiffres, la guerre des mots, la guerre des images » et montre la légèreté de ces oppositions binaires. Il n’oublie pas les rivalités pétrolières entre les grandes compagnies américaines et la CNPC (China National Petroleum Company), qui reste un facteur explicatif sousjacent.

A travers ce livre très informé et toujours agréable à lire, le lecteur découvre bien sûr le Soudan mais, à travers lui, les effets de la colonisation anglaise et les évolutions géopolitiques rapides du monde de ces vingt dernières années. « Le monde de 2011 est bien différent de celui de 2001 et il ne ressemble plus en rien à celui de 1989 ». ■

Dominique Gentil

Le Soudan dans tous ses états. L’espace soudanais à l’épreuve du temps.
Karthala, octobre 2012, 398 pages.