AFRICA, Etats faillis, miracles ordinaires

Ce livre de l’actuel directeur de la Royal African Society de Londres, est celui d’un journaliste qui a travaillé pendant trente ans en Afrique sub-saharienne pour de grands médias comme le Times, The Independant ou The Economist. Il débute et se lit dans beaucoup de ses passages comme un roman.

Richard Dowden est issu d’une famille dont le grand-père avait laissé une partie de ses rêves d’aventure en Afrique dans les années cinquante, peu avant le début de la décolonisation de l’Empire. Il fut au moment de la guerre du Vietnam, l’élève des pères blancs toujours chaleureux et actifs en Afrique. Ce sont eux qui l’envoyèrent comme jeune instituteur dans une école de village en Ouganda, pays fascinant si l’en fut. Cette première expérience qu’il rapporte avec autant d’émotion que d’humour vit son rêve s’effondrer avec l’arrivée au pouvoir d’Idi Amin Dada devenu rapidement le stéréotype du dictateur africain. C’est pour compenser, à son retour à Londres, le choc culturel de cette Afrique rêvée, qu’il n’eut de cesse que d’y retourner et devint, comme correspondant des plus grands journaux britanniques, le spécialiste de l’étude de la fin du colonialisme dans tous les nouveaux Etats. Connaissant particulièrement bien l’Afrique de l’Est et centrale de langue anglaise qui sont moins familières au lecteur français, il décrit ses rencontres et ses aventures journalistiques en tirant sans complaisance la leçon des drames et turpitudes dont il est le témoin.

« En Somalie, est-ce bien l’Afrique ? » se demande-t-il, en rappelant différentes péripéties, prises au piège de la désastreuse expédition américaine et en montrant l’absence d’issue de la situation actuelle. « En avant vers le passé » titre-t-il à propos du Zimbabwe et de Mugabe qui reproduisirent la mentalité et le modèle des colons blancs qui les avaient colonisés.

Fin connaisseur du Soudan aux cent trente langues, mais aussi de son élite, il rappelle l’histoire coloniale de ce pays pour lequel les Britanniques n’eurent jamais les hommes nécessaires pour l’administrer. Il ne pouvait que se disloquer en luttes de clans et populations rivales et voir se multiplier les camps de réfugiés dont il illustre la gestion parfois pittoresque comme celle du fameux Whisky Delta. La « cassure » finale actuelle n’est pas seulement celle du Sud, mais le début d’un fossé qui s’élargit entre « Arabes » et « Africains ».

« Angola, une tique plus grosse qu’un chien », sous ce titre énigmatique emprunté à un économiste zimbabwéen, Dowen illustre le degré de corruption auquel est parvenu ce pays. Il rappelle le métissage de la colonisation portugaise, le rôle des « marchands euro-africains » qui s’est prolongé par le trafic d’armes, le personnage polyglotte sympathique mais qui a mal joué qu’était Savimbi, les rivalités entre le MPLA et l’UNITA sur fond de guerre froide et, en dépit ou à cause du pétrole, la permanence d’une situation « de merde ».

Le chapitre sur le Burundi et le Rwanda, vus à travers des reportages, rappelle les moments douloureux qu’ont connus ces deux pays. La relation entre Hutus et Tutsis est unique et complexe. Le français n’a pas de mot pour la décrire, pense-t-il. « Avant 1994, j’avais déjà couvert une vingtaine de guerres. Les horreurs du Rwanda rendirent dérisoires les clichés habituels des médias ». Avec le recul, il pense que les leaders politiques et les faiseurs d’opinion ne furent pas à la hauteur de la situation, d’autant que d’autres sujets plus attrayants comme les élections en Afrique du Sud attiraient l’attention. Le Rwanda aujourd’hui est plus que jamais gouverné par une main de fer, les Tutsis, qui ne représentent que 13 % de la population. « Un gouvernement dont les membres sont de l’ancienne caste dirigeante peut-il transformer un pays entier, toute une société, par un mélange de répression et de rééducation ? » s’interroge in fine l’auteur.

Le chapitre sur le Sénégal, qui s’ouvre sur l’évocation de Cheik Ahmadou Bamba, contient plusieurs analyses dans différents pays sur les cultures de rente, l’absence d’industrialisation, le rôle des Libanais et aujourd’hui des Chinois et la théorie dominante au FMI de l’époque sur les ajustements structurels. Les observateurs voyaient facilement dans cette période des années 1990, « l’avènement de l’anarchie ».

A propos de la Sierra Leone, l’auteur explique que, sauf au Rwanda en 1994, il n’a jamais croisé le désespoir en Afrique même avec les enfants soldats et les trafiquants de diamants. Plus que tout autre peuple, les Sierra-Léonais, pour des raisons historiques, sont attachés à la Grande Bretagne, mais bien peu d’Anglais seraient capables de situer ce pays sur la carte.

A propos du SIDA, l’auteur cite un certain nombre d’exemples qu’il a connus en montrant toute l’importance prise par le virus dans le sud du continent. Les conséquences sur les économies ou même la survie de certains pays sont compensées par les capacités extraordinaires de résistance et de solidarité de certains groupes.

Le Congo du roi Léopold est devenu un pays où règne le chaos. Les palais de Mobutu en sont-ils davantage responsables que l’incurie des Kabila qui se poursuit sur fond de guerre civile à l’Est… ? L’auteur ne tranche pas.

En revanche il rapporte de ses nombreux voyages et contacts avec l’Afrique du Sud une note d’espoir. En dépit de sa criminalité et de sa violence, l’Afrique du Sud pourrait n’être « pas juste un autre pays » mais un modèle de société, pour autant que ses institutions tiennent et que les responsables politiques soient à la hauteur de ceux qui les ont précédés… Ce qui n’apparaît pas correspondre à la perspective pour le moment.

La viande, le commerce et le tourisme semblent continuer à être les moteurs de la richesse du Kenya dont la croissance se maintient autour de 5 %. Néanmoins les violences postélectorales de 2007, avec plusieurs centaines de milliers de déplacés ne sont pas oubliées. La multiplicité des trafics et la corruption accompagnent un pays dont les divisions ethniques semblent définitives. « Une poudrière à laquelle les politiciens peuvent bouter le feu à tout moment » conclut Richard Dowden« Danger ! » C’est le titre du dernier chapitre qui, avec le Nigeria, clôt la liste des pays étudiés. L’auteur ne cache rien de la réputation qui entoure ce pays, le plus peuplé d’Afrique. Il fait de Lagos et de son aéroport une description qui serait apocalyptique si elle n’était corroborée par tous les témoignages. Colonie d’exploitation comme le Congo, les Nigérians ne se sont jamais accordés sur ce que devait être le Nigeria. Les derniers présidents, Abacha, Obasanjo, Babangida, Umaru Yar’Adua et Goodluck Jonathan font, avec Fela Cuti, partie des personnages évoqués par l’auteur qui considère à juste titre comme un mauvais présage les premières exactions de Boko Aram.

Les deux derniers chapitres traitent de l’Asie pour constater que depuis l’expédition de Zheng He de 1414 et l’envoi au fil des siècles de main-d’oeuvre pour travailler dans les mines ou construire les chemins de fer, rien n’a changé si ce n’est par l’ampleur, dans la volonté d’aide et de paix de la Chine à l’égard de l’Afrique. Les Chinois ont une marge de manoeuvre politique qui leur permet de « semer » en vue d’une moisson prévue dans quarante ans. Mais les décisions les plus importantes ne relèvent pas de Pékin, mais bien des pays africains. Il appartient donc à l’Europe de coordonner avec ces derniers et les Chinois les projets qu’elle veut réaliser.

La nouvelle Afrique qui est entrain de naître est celle du portable, des classes moyennes qui se développent très rapidement dans un certain nombre de pays, même ceux en apparence les plus « pourris ». L’Afrique change constamment, mais pas toujours de la façon à laquelle s’attendent les étrangers. Depuis 2000 l’Afrique décolle, les Chinois s’en rendent compte davantage que nous. Richard Dowden ne peut que s’en convaincre lorsqu’il revient sur sa jeunesse et découvre des batteries d’ordinateurs dans l’école où il a enseigné.

Comme le dit Sylvie Brunel dans sa préface, ce livre, qui met en scène une géographie vécue, vous « prend aux tripes ». S’il décrit sans complaisance les drames et turpitudes de l’Afrique et de certains de ses dirigeants, l’auteur sait qu’il serait aussi mensonger que réducteur de s’arrêter a cette vision. Il est comme aspiré lui-même par la Chine et le nouvel engouement qu’elle suscite sur le continent. Une nouvelle Afrique se réveille fière de l’élection du Président Obama et prête à saisir les opportunités que lui offre la mondialisation ave l’internet et déjà 600 000 portables pour un milliard d’habitants. Lire Africa, c’est prendre conscience que tout est plus que jamais possible sur ce continent, non en se tournant vers le passé, mais vers son avenir et en misant sur son incroyable capacité de résilience.■

Raymond Césaire

AFRICA, Etats faillis, miracles ordinaires » de Richard Dowden, préface de Sylvie Brunel, aux Editions NEVICATA. Traduit de l’anglais par Gerald de Hemptinne et Anne-Marie Bodart. 585 pp.

Pour une géographie du développement : Autour de la recherche de Georges Courade

Le sous-titre décrit bien l’orientation de l’ouvrage. Il ne s’agit pas d’un hommage, avec ses aspects obligés un peu hagiographiques. Les auteurs considèrent plutôt G. Courade, avec ses méthodes et ses thèmes, comme un point de départ pour amorcer ou poursuivre leurs propres recherches. G. Courade a derrière lui une longue carrière commencée au Cameroun alors « anglophone » en 1969, mais il a surtout marqué les esprits en animant le projet « Observatoire du changement et de l’innovation sociales au Cameroun », plus connu sous le nom d’OCISCA, de 1989 à 1995. En dehors des résultats des recherches multidisciplinaires de terrain, ce fut, de l’avis de tous « un creuset pour l’éclosion de jeunes chercheurs ». Il a également été un directeur attentif de 18 thèses. L’essentiel des auteurs des 17 chapitres du livre ont travaillé avec lui au Cameroun et/ou ont rédigé leur doctorat sous sa supervision.

Les contributions sont regroupées en cinq parties : parcours, témoignages ; construction identitaire et territoires : enjeux politiques et méthodologiques ; effets de la demande alimentaire urbaine ; formes de développement rural et stratégies du développement agricole ; effets de la crise et des ajustements structurels sur le terrain.

Les différents chapitres sont de qualité inégale, certains un peu trop descriptifs et manquant de sens critique, notamment sur la qualité des statistiques utilisées. Par ailleurs, certains textes sont rattachés un peu arbitrairement aux grands thèmes abordés. Mais c’est malheureusement trop souvent la loi du genre d’un livre collectif.

Le livre permet de retrouver dans la durée les préoccupations principales de G. Courade et même un montage de ses écrits sous forme d’abécédaire : l’observation des changements multiples du milieu rural sur l’effet des interventions des « développeurs » et de l’ajustement structurel, mais aussi les grandes interrogations sur la sécurité, la vulnérabilité et les politiques alimentaires ; la nécessité d’aller sur le terrain et d’utiliser concrètement une approche multidisciplinaire à différentes échelles.

Le grand intérêt de cet ouvrage est cependant de voir ces axes de recherche revisités et actualisés par des études précises et détaillées, dans diverses régions du Cameroun et dans le Burkina oriental (cf. 4e et 5e parties), mais aussi au niveau national (par exemple, l’étude d’Isabelle Grangeret Owona sur l’autopsie de l’agriculture camerounaise à l’heure de l’ajustement) ou au niveau africain.

En conclusion, pour Paul Tchawa et Pierre Janin, le fil directeur des diverses facettes de l’oeuvre de G. Courade serait l’étude des « recompositions volontaristes imposées ou des espaces libérés par leur repli ». Ils rappellent aussi son rôle de « compagnonnage exigeant ». Ils soulignent enfin que ce géographe du changement a su replacer ses différentes recherches, particulièrement celles sur la sécurité alimentaire, « dans un cadre explicatif plus large, celui des inégalités ».■

Dominique Gentil

« Pour une géographie du développement - Autour de la recherche de Georges Courade », Kamdem M. S., Tchawa P. et Janin P. éd., Editions Karthala, mars 2012, 344 pp.

Note : cette critique sera publiée dans le prochain numéro

            de la Revue Tiers Monde.