Qui t’a fait roi ? Légitimité, élections et démocratie en Afrique

Légitimité, élections et démocratie

Guy Rossatanga-Rignault, SEPIA, 2011

Deux décennies après l’ouverture à la démocratie de la quasi-totalité des pays d’Afrique subsaharienne, il n’est pas sans intérêt de questionner l’enracinement de ce mode d’organisation de la cité sur le continent. Lorsque, dans le sillage de l’effondrement du Mur de Berlin et la vague des conférences nationales, le pluralisme politique semble devenir la règle en Afrique subsaharienne, l’organisation de scrutins pluralistes et la dévolution du pouvoir par les urnes sont alors perçus comme des avancées historiques vers la modernisation des systèmes politiques de ces pays.

L’essai de Guy Rossatanga-Rignault démontre que les choses ne sont pas aussi simples. Des élections libres et transparentes ne garantissent pas la bonne marche d’une société. En Afrique comme ailleurs, les processus démocratiques s’inscrivent dans des sociétés tributaires de systèmes de représentation séculaires. La légitimité que les politiques acquièrent par la voie des élections pluralistes heurte parfois d’autres types de légitimités acquises du fait de l’appartenance à des groupes divers. D’autre part, la désignation des représentants politiques par l’acte de voter se fonde quelquefois sur des considérations qui n’ont rien à voir avec les compétences requises pour une saine gestion de la cité. Guy Rossatanga-Rignault souligne à juste titre que « le contenu de la notion de légitimité est en soi un problème du seul fait qu’il varie dans le temps et l’espace autant qu’il change au gré de ceux qui l’utilisent »1 .

Revenant sur des expériences africaines récentes, l’auteur relève que certaines élections exemplaires dans la forme ne se sont pas traduites par des avancées réelles sur le plan de la transformation sociale. Enthousiastes aux premières heures des processus démocratiques en Afrique, les peuples sont de moins enclins à se rendre aux urnes.

La désaffection des citoyens envers ce mode de désignation de leurs dirigeants politiques n’est cependant pas propre à l’Afrique. L’abstention est l’un des symptômes de la crise actuelle des démocraties y compris les plus anciennes :«(…) en même temps que s’organisent systématiquement des élections aux quatre coins de la planète, on peut faire l’économie d’un constat : plus on vote et moins il y a des gens qui votent »2. Pour de nombreux citoyens, le renouvellement démocratique du personnel politique ne débouche plus sur une amélioration de leurs conditions de vie. Et ceux qui seraient tentés de faire acte de candidature à l’occasion de scrutins nationaux majeurs en sont parfois dissuadés car ils estiment, à tort ou à raison, que la réalité du pouvoir est la chasse gardée de certains groupes d’intérêts discrets mais très puissants.

La « démocratie électorale » ne doit donc pas tenir lieu de norme sacrée pour juger du bon fonctionnement d’une société. L’exhortation de nombreux pays africains à se démocratiser ne doit pas perdre de vue la singularité des situations politiques et les pesanteurs inhérentes à certaines contingences nationales. Bien plus, l’auteur s’inscrit en faux contre la tendance très répandue à considérer la « démocratie » comme le mode indépassable d’organisation et de gestion de la cité. Il estime la réflexion plus que jamais ouverte sur ce point et milite pour une réelle audace conceptuelle dans l’exploration de systèmes politiques qui intégreraient les acquis de la démocratie et apporteraient des réponses appropriées aux crises des sociétés africaines actuelles..■

André Julien Mbem

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Une enfant de Poto-Poto

Une enfant de Poto-poto

Henri Lopes. NRF Gallimard, collection Continents noirs, 2012.

Le huitième roman d’Henri Lopes couvre une large tranche de son aventure personnelle. Son originalité tient au fait qu’il l’a imaginée et écrite en partant de celle d’une jeune Congolaise, Kimia, qui, à l’âge des premiers amours, se trouve, avec sa copine de classe, Pélagie, transportée par la liesse des fêtes de l’Indépendance, le 15 août 1960. Un troisième personnage apparait rapidement, Franceschini, quarteron né dans le pays, plus africain qu’un Africain, professeur de lettres dans la toute nouvelle Université de Brazzaville. Il séduit par son intelligence et hante les rêves passionnés de ses deux étudiantes devenues inévitablement rivales. Au fil du roman, elles partageront sa vie, complètement pour l’une, épisodiquement pour l’autre. Les allers et retours des personnages se font entre Brazzaville et le reste du monde. Kimia part comme boursière aux Etats-Unis et elle finira par épouser un Américain, mais tous y reviennent toujours au gré de brillantes carrières littéraires, fascinés par la personnalité séduisante et perverse de Franceschini.

Le récit, truffé d’expressions « en langue », le Lingala, nous fait constamment retrouver le quartier de Poto-Poto, haut lieu du divertissement brazzavillois, ses dancings et ses sapeurs, ainsi que toute la culture artistique du bassin du Congo, faite de rythme, d’insouciance et de joie de vivre. L’auteur nous conduit à Paris, au quartier latin et dans les lieux-cultes de la capitale ou de la province, dans les collèges et les universités américains montrant, au détour du récit, son érudition et l’étendue de sa « culture monde », comme aurait dit Glissant, dont il revendique d’ailleurs la filiation. Ces jeunes femmes, que nous imaginons très belles, sont celles de la génération « du pagne et du jean », qui donne encore plus de sensualité à cette culture métisse dont Henri Lopes est, à travers toute son oeuvre, à la fois l’expression et le brillant produit.

Interviewé par Laure Adler qui s’étonnait de la large place faite aux expressions en « langue » locale au milieu d’un Français par ailleurs parfait, Henri Lopes a rappelé que la France serait bientôt minoritaire en nombre de locuteurs dans la Francophonie. Il faut donc se préparer à intégrer, tout comme ceux venant du Québec, les parlers du fleuve Congo qui participeront, comme ce fut le cas dans l’histoire, à l’évolution du Français.■

Raymond Césaire

Pour une géographie du développement : Autour de la recherche de Georges Courade

Pour une géographie de développement

Michel Simeu Kamdem, Paul Tchawa, Pierre Janin (éd.), Karthala, Paris, 2012, 345pp.

Le travail scientifique et universitaire de Georges Courade, géographe, directeur de recherches IRD et professeur associé à l’IEDES (université de Paris 1), vice-président de la CADE a inspiré quelques-uns de ses doctorants et amis africains et français qui viennent de publier chez Karthala un livre qui lui est dédié. Après avoir rappelé son itinéraire (publications et choix de citations) et des témoignages, l’ouvrage s’organise autour de thèmes qu’il affectionnait : les constructions identitaires, la demande alimentaire, le développement agricole et rural et les ajustements structurels. 18 auteurs dont 12 Camerounais) présentent ici des travaux inspirés par ce parcours.

Orchestré autour des pistes ouvertes par Georges Courade pour mettre en place une véritable géographie du développement de 1967 à 2007 en Afrique occidentale et centrale au sein de diverses institutions, ce livre propose de poursuivre le travail de déconstruction des problématiques spatiales et des entités géographiques en Afrique subsaharienne, qui avait connu son point d’orgue dans le projet d’observatoires de l’ajustement au Cameroun (OCISCA). Délaissant l’approche tropicale classique, les auteurs, qui lui rendent hommage ici, conduisent des analyses du développement rural et régional, du côté des paysans, et des études des marginalités et des vulnérabilités, du côté des acteurs. Dans le processus conduisant l’Afrique subsaharienne à sa deuxième indépendance, l’ajustement structurel ou la vulnérabilité alimentaire ont constitué des points focaux de ce retour sur une trajectoire par des réflexions méthodologiques et des monographies issues du terrain, loin des idées reçues.

D’après la note des éditeurs.