Lu pour vous : La faim tue , Jean Feyder

L'Harmattan, juillet 2011

Ambassadeur luxembourgeois, Jean Feyder a eu des fonctions très importantes dans la coopération internationale. Son ouvrage, extrêmement documenté, part d’un constat dramatique : alors qu’il diminuait depuis la fin des années 60, depuis 1995 le nombre des personnes sous-alimentées est reparti à la hausse et s’élève maintenant à plus d’un milliard, dont six cents millions en Asie (principalement en Inde, en Chine, au Pakistan et au Bangladesh) et 230 millions en Afrique (chiffre en croissance rapide). Le paradoxe dramatique est que ces personnes vivent principalement en milieu rural.

En cause, la faible importance des investissements publics agricoles et les programmes du FMI et de la Banque Mondiale qui ont imposé une libéralisation rapide du commerce agricole, laissant les agriculteurs du Tiers-Monde sans défense contre les importations de riz asiatique et contre les exportations subventionnées venant du Nord. Ce libéralisme avait pour but proclamé de porter les pays concernés à se spécialiser dans les cultures d’exportation. L’évolution des cours de ces cultures a rendu cette option beaucoup moins rentable qu’espérée.

Aussi, Jean Feyder propose-t-il de tourner le dos au « consensus » de Washington et de rétablir l’Etat dans ses fonctions d’acteur du développement, d’accorder une priorité à l’agriculture vivrière, de permettre aux pays pauvres de protéger leurs marchés agricoles comme le font la Chine et les pays du Nord, de promouvoir la coopération et l’intégration régionales (éventuellement sous la forme de politiques agricoles régionales communes, de (re)développer les offices de commercialisation des produits agricoles.

Jean Feyder fait le point sur les négociations commerciales internationales (Accord sur l’agriculture, Programme de Doha). « En réalité, le programme de Doha servira avant tout les intérêts des pays industrialisés et d’un petit nombre de pays émergents comme l’Inde ou la Chine ». Les pays en développement « et surtout les pays les moins avancés seront parmi les grands perdants de ce cycle de développement. Tel sera certainement le cas de la majorité des pays de l’Afrique subsaharienne quelle que soit l’issue trouvée à la question du coton ».

Au lieu de se baser sur le concept de prix mondiaux, l’OMC devrait fonder son action sur des prix rémunérateurs couvrant le coût de production. Jean Feyder le rappelle, le prix mondial est un prix artificiel, inférieur au coût de production de tous les pays. Il faudrait établir au niveau mondial des mécanismes de régulation de l’offre.

L’Union Européenne devrait tenir son engagement de consacrer 0,7 % de son PNB à l’aide au développement avec une part plus importante pour l’agriculture vivrière. Les Accords de Partenariat Economique que l’Union négocie actuellement avec ses partenaires ACP posent problème en tant qu’ils suppriment le principe de nonréciprocité et conduisent ces pays à ouvrir leurs frontières à la majeure partie des produits de l’Union. Les pays ACP perdraient ainsi une part importante de leurs recettes douanières.

Les agriculteurs américains sont très dépendants des exportations et des aides de l’Etat. En 2001, les subventions ont fourni aux agriculteurs 47 % de leurs revenus. Les exportations à des prix de dumping expliquent en grande partie les conditions dramatiques que connaît l’agriculture mondiale aujourd’hui. Bill Clinton a d’ailleurs exprimé ses regrets d’avoir mené une politique agricole plus favorable aux fermiers de l’Arkansas qu’aux paysans du Tiers-Monde. Cette politique a un coût social (faillite des petites entreprises) et environnemental élevé.

Autre géant agricole, la Chine a réussi à faire sortir 500 millions de personnes de la pauvreté. Néanmoins, 220 millions de personnes vivent encore sous le seuil de pauvreté, 75 % de la population rurale n’a pas accès aux soins. Les problèmes environnementaux sont gigantesques. Pas moins du tiers des progrès agricoles ont été annulés par la dégradation du sol et de l’eau. Les importations chinoises de produits alimentaires s’accroissent, ce qui conduit la Chine à acquérir des terrains dans certains pays d’Afrique.

212 millions d’Indiens souffrent de la faim, la moitié des enfants souffrent de malnutrition chronique. Ceci s’explique notamment par la très inégale répartition des terres. 93 % des petits paysans possèdent moins de 14 % des terres, les 10 % les plus riches, 50 %. La situation de la majorité de la population paysanne se dégrade depuis qu’en 1991 l’Inde a commencé à libéraliser son économie, ce qui a entrainé une chute importante des prix agricoles. Depuis dix ans, la production vivrière stagne et des problèmes environnementaux apparaissent.

Au Brésil, le programme Faim Zéro appuie l’agriculture familiale. Cependant, 2 % des propriétaires possèdent 43 % des terres et font du Brésil un grand pays exportateur aux intérêts plus proches de l’agriculture du Nord que de ceux de la petite paysannerie du Tiers-Monde.

En 2005, la production d’agro-carburants a atteint 2 % de la consommation mondiale d’essence. Malgré les objections humanitaires et environnementales, les programmes se développent très vite au Brésil, aux Etats-Unis, en Allemagne et en France mais aussi en Indonésie, en Malaisie et en Colombie, entraînant dans certains cas l’expulsion de populations paysannes.

Les surfaces plantées en OGM s’accroissent également rapidement (Etats-Unis, Argentine, Brésil, Canada, Chine, Afrique du Sud, Burkina Faso) dépossédant les paysans du droit d’utiliser les semences qu’ils ont produites et les mettant dans la dépendance des transnationales qui contrôlent par ailleurs la fourniture d’intrants, la première transformation et le commerce des produits de base, l’agroalimentaire et la grande distribution.

Jean Feyder évoque aussi les achats et locations de terres par les pays riches. Pour le seul continent africain, 20 millions d’hectares sont concernés avec bien souvent des expulsions de paysans.

Bonne nouvelle pour finir : à la base, se créent de nombreuses organisations de producteurs aux niveaux villageois, national, régional et même international.

Comme on le voit, le livre engagé de Jean Feyder nous mène loin des rivages de la pensée unique. Il aborde de nombreux thèmes et fait beaucoup de suggestions qui méritent d’être discutées dans le détail, avec tous les intéressés et tout particulièrement les experts africains de ces problèmes.■

Louis-Luc Camier