Révoltes et oppositions dans un régime semi-autoritaire: le cas du Burkina Faso

HILGERS (Mathieu) et MAZOCHETTI (Jacinthe), (dir.)

Sous la direction de deux universitaires belges, un livre collectif (17 contributions dont deux auteurs burkinabés), présentent plusieurs facettes de la vie politique du Burkina Faso, montrant bien les interactions entre le champ politique officiel et les différentes formes de contestation. Les textes de la première partie, « opposition, tradition et changement social », retracent les formes d’opposition depuis la période précoloniale jusqu’à nos jours, en décrivant l’usage de la tradition et de son invention dans l’organisation de contre-pouvoirs et des modes d’insubordination. Sur la longue durée (1897- 1991), est analysé le mythe de « l’Empire mossi » et ses modalités d’accompagnement et de rejet des nouveaux pouvoirs centraux. Le cas de la commune de Kaya illustre « le caractère ambigu », ambivalent de la coutume, qui permet son instrumentalisation tant par les politiques que par l’opposition populaire. Cette ambiguïté se retrouve aussi dans le wak, « force occulte », qui serait apparue au Burkina dans les années 80 et largement répandue sur l’ensemble du territoire avec des équivalents régionaux. Le rôle des phénomènes « magico-religieux » fait l’objet d’un chapitre suivant « Dieu, le président et le wak ».

On notera particulièrement la riche contribution de P. J. Laurent. Celui-ci, qui a commencé ses études de terrain au Burkina en 1988, montre l’évolution des « pouvoirs et contre-pouvoirs dans la société mossi ». Pour lui, comprendre les processus de contrôle du pouvoir « demande d’établir un système de relations entre des notions aussi différentes que celles d’opposition, de contre-pouvoirs, de ruse1 et d’ambivalence ». Laurent décrit trois modes d’opposition. D’abord, il existe dans la société coutumière mossi, un pouvoir très inégalement réparti, des contrepouvoirs nombreux et une saturation de la scène visible du politique par « l’idéologie de l’entente ». Il en résulte que les différends, rarement vidés sur le fond, sont traités sur la scène dédoublée du politique, c’est-à-dire l’imaginaire (d’une certaine sorcellerie) où ils refluent.

Mais cette « entente » est de plus en plus contestée, notamment par les jeunes revenus de migration. « L’idée même de développement, conçue comme la volonté de s’émanciper du carcan de l’ancien monde afin d’être libre de choisir et de désormais accéder à la consommation… devient l’idéologie qui remplace ici celle d’entente ». Cette volonté d’accumulation pour soi, de promotion de l’individu implique, le plus souvent, le déménagement de la famille vers la ville et, souvent, la conversion des jeunes aux nouveaux mouvements religieux comme le pentecôtisme. Cette conversion devient une forme concrète de contestation radicale mais aussi la recherche d’une protection qui rend pensable la contestation.

Enfin, en milieu urbain, dans un contexte de « modernité insécurisée », se développe « une société à big men (qui) se singularise par le ralliement, le consensus, les tensions inhérentes aux rivalités entre factions au sein du groupe au pouvoir et par la faiblesse de l’opposition… La dépendance mutuelle, comme principe de survie (en milieu rural) est recyclée en rapports clientélistes et en réseaux d’affinités électives dans un environnement urbain plus anonyme ». Cependant, au-delà de ces réseaux, « il existe la masse des anonymes, des sans-grades (à qui) il reste alors la ruse pour parvenir à leurs fins ». « Le contrôle imaginaire du lien social, comme principe de gestion du vivre ensemble, repose sur une économie de la peur, où le silence et la soumission deviennent un aspect du gouvernement de la société, tant pour les nantis que pour les sans-parti. Ces principes restent peu visibles, car ils s’exercent dans l’ombre de la respectable façade de la bonne gouvernance, comme une mise en scène à usage des relations internationales et des créanciers ».

Pour l’auteur, nous sommes « à un moment particulier de l’édification des cités sahéliennes, celui de l’accès à la propriété individuelle et de l’émergence d’une forme de l’économie de marché, en l’absence d’un véritable espace public garanti par des représentants de l’Etat et d’une société civile en mesure de réguler, c’est-à-dire d’apaiser, les relations conflictuelles entre personnes… Les sociétés coutumières sont déclarées obsolètes et l’Etat à la fois fort et omniprésent (reste) incapable d’assurer la sécurité de la plus grande partie de la population ». Mais, peut-être, dans cette situation où les normes s’empilent, … « coexistent plutôt qu’elles ne se succèdent », va « s’édifier, dans la pratique, une synthèse inédite, des offres plurielles de vivre en commun, des formes nouvelles de contrôle et d’opposition ».

La deuxième partie du livre « Ville et contestations » analyse la révolte des autorités bobo contre les autorités municipales, les formes d’opposition aux politique de la ville à Ouagadougou, l’affrontement politique entre une municipalité « sourde » et des citadins « muets », dans la guerre des ordures à Bobo-Dioulasso et les révoltes à Koudougou, lors de l’affaire Zongo. Dans la dernière partie, « Opposition et institutions burkinabé », sont étudiées les représentations politiques des étudiants, entre espoirs et désillusions, les ambiguïtés du Réseau National de Lutte Anti-corruption, la presse burkinabé et l’affaire Norbert Zongo et, enfin, les différentes manières de contrôle de l’opposition dans le régime Blaise Compaoré.

Ce livre, bien construit, est donc très riche en études de cas, mais reliées à une réflexion théorique. A priori, la notion de régime semi-autoritaire, qui rassemble les auteurs, peut paraître relativement floue, un peu fourre-tout et couvrir une large gamme de pays, une grande zone grise, entre les régimes manifestement autoritaires et répressifs et les pays « démocratiques ». Mais le cas burkinabé illustre bien cette tension entre d’une part, l’existence d’espaces démocratiques, avec le multipartisme, les élections relativement honnêtes2, au moins au moment du vote, une presse diversifiée, une « société civile » vivante, la possibilité relative de contestations et de manifestations et, d’autre part, la capacité du régime, depuis 1987 et surtout 1991, de bien contrôler l’essentiel de la vie politique et économique, d’affaiblir l’opposition tout en laissant quelques soupapes de sécurité.

S. Hagberg, de l’Université d’Uppsala, avance, en conclusion, le concept de « démocratie à double façade », en jouant sur le double sens du mot : « la façade en tant que faces extérieures d’un bâtiment (par exemple, la construction d’un Etat de droit) et la façade en tant qu’apparences trompeuses ». Ce qui lui apparaît comme plus opérationnel que la distinction habituelle entre « formel » et « réel ». Ce système semi-autoritaire n’est pas, pour lui, une phase temporaire, une transition vers un régime démocratique, mais un nouveau type de gouvernance qui s’inscrit dans la durée.

Il reste à espérer que ce type d’études se prolongera en abordant d’autres thèmes qui ne sont traités dans cet ouvrage que d’une manière allusive. Par exemple, les relations entre politique et développement, avec la distinction apparemment nette entre les deux ce qui « permet aux bailleurs de fonds de rentrer dans des enjeux profondément politiques avec un discours apolitique » et, aux ONG, d’occuper un espace moral en se refusant de faire de la politique et ainsi de « demeurer implantées dans une société civile sans pour autant dénier la réalité des faits politiques » (p. 301). Ou, autres thèmes, les rapports entre le régime politique et l’armée, ou encore, le rôle de la diaspora venue de Côte d’Ivoire, traitée partiellement par P.J. Laurent pour le milieu rural, mais qui semble modifier aussi, au sommet de l’Etat, les relations entre politique, économique et grande corruption. Une autre piste serait de prolonger ces études par des analyses comparatives de proximité sur un nombre limité de pays, comme le LASDEL (laboratoire d'études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local) l’a fait sur les phénomènes de petite corruption.■

Dominique Gentil

Révoltes et oppositions dans un régime semiautoritaire. Le cas du Burkina-Faso.
Sous la direction de Mathieu Hilgers et Jacinthe Mazzocchetti, éditions Kar thala, Novembre 2010, 314 pp.

1 Définie comme « soumission feinte au projet d’autrui » (page 87).

2 Aux élections législatives de mai 2002, « le parti au pouvoir, avec environ 50 % des suffrages exprimés, n’avait obtenu que 57 sièges contre 54 aux partis de l’opposition ».

 

A lire :
Afrique, berceau des droits de l’homme ? par Cédric Enjalbert, in Philosophie magazine N° 50, Juin 2011.
(cf. La Lettre de la CADE n° 110 )