A la recherche du développement: un fonctionnaire au service d'une passion

Une recherche scientifique finalisée pour le développement de l’Afrique subsaharienne notamment, existe-t-elle encore en France cinq décennies après les indépendances africaines ? On s’est beaucoup posé cette question dans les sphères politiques françaises pour toujours y répondre par l’affirmative. En 2011, il existe donc encore des organismes comme l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD ou ex-ORSTOM) ou le Centre international de recherche agronomique pour le Développement (CIRAD).

Une recherche spécifique et / ou une manière de pratiquer la recherche pour contribuer à la croissance des pays démunis est restée aux yeux des dirigeants français, tous régimes confondus, une nécessité pour soutenir les partenaires décolonisés et en faire des égaux dans le domaine de la connaissance et de l’innovation. La mondialisation des enjeux comme celui des objets scientifiques ont fait dériver cependant ces organismes vers l’étude des biens publics mondiaux qui concernent plus le Nord (les océans par exemple) que le Sud. Les interrogations légitimes sur la notion de développement ont aussi démobilisé certaines disciplines et conduit à une régression dans l’approche interdisciplinaire, pourtant toujours réaffirmée comme indispensable.

Problématiques nouvelles et baisse des crédits se sont traduites enfin par une division par deux du taux d’expatriation des chercheurs vers les pays indépendants en l’espace de 20 ans. La récente évaluation de l’IRD (mai 2010) par l’AERES vient nous rappeler tous ces points. L’ouvrage de Gérard Winter, ancien directeur général de l’ORSTOM vient donc à propos pour nous permettre de réfléchir à ces questions qui émergent quand on s’interroge sur la géopolitique scientifique d’un pays comme la France. Ce livre est bien plus qu’une biographie ou qu’une « esquisse d’auto-analyse » (P. Bourdieu), ce qu’il fait avec rigueur et un luxe de précisions. A partir d’un parcours professionnel dont on ne peut qu’admirer la ligne malgré les chemins de traverse dans les organigrammes compliqués de l’administration française en période de spoil system (alternance politique), Gérard Winter construit un plaidoyer pour la recherche en faveur du développement des pays du Sud les plus pauvres.

Il a pu le faire parce qu’il a mis la main dans le cambouis institutionnel français en restant modeste, fidèle et précis tout en jouant collectif : à la direction de l’ORSTOM ou de l’ancienne école coloniale (rebaptisée IIAP) ou comme chef de service à l’INSEE. Il l’a surtout réalisé en mettant en place des outils intellectuels, informels et interactifs avec lesquels il a pu faire travailler ensemble des praticiens et des chercheurs, des statisticiens et des anthropologues sans préoccupations de carrière ou de hiérarchies disciplinaires ou mandarinales : groupe AMIRA, « Inter-réseaux » et réseau « Impact ». Sortant de l’X, il a réussi ce parcours passionnant parce qu’il a été tenace en situation décourageante (équipe centrale, IIAP) et volontaire dans un bateau affrontant la tempête (l’ORSTOM légué par les équipes Ruellan et Doumenge en 1989). Dans les virages qu’il a donnés à son parcours, il a aussi eu la chance de trouver et de se choisir de bonnes boussoles (le R.P Lebret, Olive, Pierre Castella, etc.).

Deux éléments toutefois ont été déterminants à mon avis dans ses choix comme dans sa force d’entraînement de praticiens et chercheurs difficiles à mobiliser: la connaissance minutieuse du terrain africain, de ces sociétés comme du fonctionnement de l’économie et de l’Etat qu’il a acquise au Cameroun dans ses enquêtes sur le niveau de vie dans l’Adamaoua et dans la planification du développement à la Direction du Plan de ce pays. Dans ces deux expériences fondatrices de sa carrière d’économiste-statisticien, il a acquis la « vista », une large vision qui lui a permis de comprendre que sans la convergence des regards des sciences humaines, il n’y a pas de construction possible de la croissance économique et du développement et qui lui a donné une expérience exemplaire de l’identification des questions sensibles à déconstruire collectivement et en tenant compte de leur complexité. Sans le prestige et la légitimité que donne une médaille d’or du CNRS, il fut ainsi amené à être un animateur hors pair dans un milieu morcelé en chapelles rivales, souvent démobilisé par réformes et contre-réformes, à l’écoute des autres dont il savait rendre intelligibles les réflexions pour aller plus loin.

Le pilotage de l’ORSTOM avec sa triple mission de recherche, d’aide au développement et de partenariat fut certainement la grande affaire de sa vie. Il s’y était préparé dans la tentative avortée de direction interne des sciences sociales (« Equipe centrale »). Son passage fut l’occasion d’afficher des priorités scientifiques solides et une volonté d’aller vers un véritable partenariat. Ainsi, il a poursuivi la montée en puissance de l’ORSTOM qui avait acquis le même statut que le CNRS en 1983, reconnaissance qui reste à confirmer à la suite de la délocalisation à Marseille et de la politique d’insertion des équipes dans le giron des universités françaises. Il a ainsi accompagné le passage des inventaires (type atlas en géographie ou en pédologie) à des approches plus compréhensives des milieux et des sociétés du Sud. Comme un méga-navire toutefois, la recherche demande du temps pour changer de cap. Malgré un investissement personnel imposant, il n’a de son propre aveu, ni fait reculer l’individualisme scientifique, ni permis de monter de véritables équipes interdisciplinaires (insuffisance de responsables légitimes en interne), ni normé avec une force suffisante le partenariat. Il avait affaire à un contexte international privilégiant la publication de rang A à l’anglo-saxonne que gène considérablement l’encadrement rapproché de thésards africains ! En Afrique même, la guerre civile au Congo et l’affirmation nationale en Côte-d’Ivoire l’obligèrent à solder deux (très grosses) implantations, Adiopodoumé et Brazzaville. Sans doute pour le bien de l’ORSTOM empêtré dans une gestion non partagée en Côte-d’Ivoire !

La deuxième affaire d’importance pour l’économiste qu’il était fut la création à marche forcée d’une équipe de macroéconomie en ces temps d’ajustement structurel, DIAL. Cette équipe devait fournir une analyse alternative au consensus de Washington tout en bénéficiant de l’approche terrain de l’ORSTOM. Il est difficile de dire aujourd’hui si ces objectifs ont été atteints. La récente mise sur orbite dans la lutte contre la pauvreté d’Esther Duflo via le MIT américain et le Collège de France qui reprend certaines idées-forces de l’école économique et géographique de l’ORSTOM, notamment de son ami Philippe Couty, interpelle sur la poursuite de ce type de travaux et leur diffusion dans une maison si discrète.

Ecrit dans un style clair et efficace, ce livre sera lu par ceux qui ont suivi le parcours de Gérard Winter pour en comprendre les choix et repenser un moment important de la coopération française. Il le sera aussi par tous ceux qui veulent évaluer comment un grand serviteur de l’Etat a pu traduire en objectifs concrets la recherche pour le développement à la française que le grand ministre de la recherche Hubert Curien estimait « funambulesque ».

Georges Courade

A la recherche du développement : un fonctionnaire au service d’une passion, Gérard Winter, éditions Karthala 2010, 285 pp.