Reconstruire l'Afrique

fac-similé du livre "Reconstruire l'Afrique"

Itinéraire remarquable que celui de M. Ousmane Sy. Formé en France dans le domaine de l'agriculture et du développement rural et, plus largement, dans celui du développement économique et social, c'est avant tout un militant soucieux de combiner compétence technique et quête du changement. D'un début d'activité tourné vers le monde rural et la recherche, il en est venu, après un passage par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), à s'engager politiquement en étant l'artisan de la décentralisation de la gestion publique au Mali sous la Présidence d'Alpha Oumar Konaré et à se faire le chantre et l'animateur d'un courant de pensée visant à refonder l'action publique et relégitimer le local, avenir de l'Afrique.

C'est d'une vision globale de la reconstruction de l'Afrique qu'il nous entretient dans son très beau livre « Reconstruire l'Afrique ».Plusieurs sources alimentent sa réflexion : la passion (des) et le dévouement (aux) affaires publiques hérités de son milieu familial, l'esprit d'ouverture à la modernité combiné à l'ancrage dans la culture et la diversité des sociétés africaines et, surtout, la conviction qu'il importe de remettre en cause l'héritage colonial de la gestion des affaires publiques pour refonder les institutions, les politiques et pratiques publiques de façon à permettre aux populations de se les approprier.

Au commencement de cette reconstruction, la décentralisation ou « le retour de l'administration à la maison », l'auteur décrit avec beaucoup de pertinence les méfaits et aberrations de la centralisation, dénonce la décentralisation virtuelle appliquée d'en haut et voit dans la décentralisation « la reconnaissance de la diversité dans la gestion des rapports sociaux, fondement d'un patrimoine culturel multi-séculaire qui facilite le vivre ensemble ». Sa manière très démocratique d'agir, associant les différents acteurs à la mise en oeuvre concrète de la décentralisation au Mali (dont il a eu la responsabilité en tant que Ministre) témoigne de la force et de la sincérité d'un engagement qu'il a inscrit dans la durée. A la liberté acquise lors des indépendances, il ajoute (pour fonder sa démarche) la dignité, que seule la décentralisation est susceptible de conférer aux populations rurales comme urbaines. Elle est, à ses yeux, de nature à résoudre la tension entre unité et diversité, source des crises et des paralysies qui jalonnent l'histoire récente de l'Afrique.

A partir de cette vision centrale, au coeur de la refondation de la gouvernance qui sous-tend l'activité présente du militant inlassable qu'est M. Ousmane Sy, l'auteur étend sa réflexion à la réforme de l'Etat qu'il articule avec la décentralisation. Ici, comme au niveau local, il s'agit de concilier les légitimités coutumières avec les légitimités démocratiques. Des considérations très éclairantes sont présentées pour expliquer les comportements d'exclusion des Africains qui visent à échapper à un ordre dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Selon lui, il n'y a pas d'Etat faible ou failli : il n'y a que des Etats sourds aux préoccupations des populations. A la démocratie représentative, il oppose un Etat où le mode de gouvernance supporté par la majorité de la population, loin d'être fondé sur des normes universelles (la fameuse bonne gouvernance), rencontre à chaque étape de l'évolution des pays concernés ses références et ses valeurs « tout en respectant des principes qui, eux, peuvent être universels ».

Prônant la prise en main du destin africain par les intéressés, il s'applique à définir trois réformes structurelles essentielles à la reconstruction de l'Afrique :

  • la décentralisation et ses quatre chantiers : partenariat entre Etat central et échelons territoriaux, répartition plus équitable des ressources publiques, dynamisation des économies locales, et promotion du développement territorial croisant des politiques sectorielles avec la diversité des territoires ; 
  • l'intégration africaine, autre face avec la décentralisation d'une même médaille, comme dépassement des frontières et construction de fédérations sur une identité commune à reconstruire ;
  • l'établissement d'un nouveau cadre de partenariat pour la coopération au développement reconnaissant le leadership national dans la définition et la mise en oeuvre des politiques de coopération.

On est frappé, à la lecture de cet ouvrage qui se veut exploratoire de nouvelles voies de changement pour sortir des impasses actuelles, de l'abondance et de la pertinence des adages et proverbes cités à l'appui des propositions de M. Ousmane Sy. C'est la démonstration, s'il en était besoin, de sa conviction qu'il n'y a pas d'avenir sans retour aux sources et en dehors d'une construction nouvelle en rapport avec ce qui fait l'originalité et la spécificité des sociétés africaines.

A lire et méditer par tous ceux qui sont attentifs à la voix des Africains aux prises avec la reconstruction du continent.■

J.-L. Baudet

Reconstruire l’Afrique : vers une nouvelle gouvernance fondée sur les dynamiques locales – Ousmane Sy, éditions CL Mayer, 2010, 219 p., 19 €.

Neuf siècles de féodalité sahélienne

fac-similé du livre "L'Afrique soudanaise au Moyen-Âge"

Ce livre d’histoire, écrit par un enseignant, à l’usage des enseignants qui auront à faire comprendre à leurs élèves collégiens « que l’Afrique n’est pas restée à l’écart jusqu’à la colonisation », comme l’écrit, dans la préface, un inspecteur général de l’Education nationale. La moitié de cet ouvrage pédagogique est consacrée à l’histoire du « Soudan », c’est-à-dire la région s’étendant de la Mauritanie au Niger et à la Sierra Léone actuels.

Les premières sources écrites sont arabes, elles parlent du pays des Noirs, lieu de traite qui exporte des esclaves et de l’or, en échange de produits manufacturés et de sel. Comment savoir ce qui s’est passé entre le VIII ème et le XVI ème siècle ? Les objets de la vie courante sont rares, les constructions en terre n’ont pas duré, il n’y a pas de traces écrites. Heureusement, l’oralité est féconde. Les griots et la tradition l’ont transmise inlassablement jusqu’à aujourd’hui. Ce sont plutôt des légendes que de l’histoire, mais des légendes si vraisemblables, si pleines de vie et de significations, qu’elles sont retenues comme sources valables par les historiens.

L’autre moitié comprend cinquante « documents » écrits depuis un siècle par des Africains et quelques Européens. Ils racontent comment vivaient les trois empires qui se sont succédés : le Ghana, à la limite du Sahara, du VIII ème au XI ème siècle ; le Mali entre le IX ème siècle et 1450 et le Songhaï de 1493 au 15 mai 1591, le plus célèbre. Des cartes montrent, qu’avec un noyau permanent, chaque empire s’est étendu ici et là, au gré des guerres et des razzias, en fonction de l’emplacement des routes commerciales transsahariennes ou de l’obligation de disposer des esclaves indispensables, sur place pour les dirigeants et « hommes libres » et pour le monde arabe. L’islam s’est rapidement implanté dans l’élite. Ces sociétés étaient structurées et administrées. Elles ont produit la (ou peut-être les deux) Charte du Mandé vers 1222 ou 1236. Tombouctou, Djenné, Gao rayonnaient.

Si les deux premiers empires ont perdu leur superbe en se glissant peu à peu sous l’autorité du suivant, le Songhaï, lui, a vraiment disparu après la victoire marocaine à la bataille de Tondini, près de Gao. La partie occidentale tomba sous la domination du sultan de Marrakech, tandis que la partie orientale, restée libre, « s’évanouit dans l’insécurité, la famine et les épidémies ».■

Yves Catalans

Francis SIMONIS, L’Afrique soudanaise au Moyen-Âge, Edition Scérén, CEMAF, 2010, 200 p., 27 €