En marge d'une nouvelle biographie d'un grand homme: Aimé Césaire

fac-similé du livre "Aimé Césaire"

Voici que Césaire, à peine disparu, fait l’objet d’une importante biographie réalisée par le professeur Romuald Fonkoua, dont on connaît essentiellement les travaux sur Edouard Glissant et le mouvement de la Créolité. Des ouvrages antérieurs nous ont déjà tracé le parcours biographique, intellectuel et politique de Césaire, notamment les livres de G. Ngal (1975), Thomas Hale (1978) R. Toumson et S. Henry-Valmore (1993), R. Confiant (1993), sans oublier les films d’Euzhan Palcy et Sarah Maldoror qui ont fait le tour de cette « Traversée paradoxale du siècle ». Nous retrouvons avec plaisir tous ces faits rassemblés et complétés dans le livre de Romuald Fonkoua. On est en effet impressionné par le goût de l’auteur pour l’abondance des détails sur la famille de Césaire et son environnement social et politique. Belle synthèse donc, et bel objet joliment présenté, impression soignée, photos originales.

Nous avons apprécié également des analyses pertinentes, entre autres celles concernant l’influence de Frobenius, la portée du théâtre césairien, ou les différents états du Discours sur le colonialisme. Enfin le professeur de lettres écrit bien, dans un style clair, fluide, agréable, ce qui n’est pas toujours le cas chez nos universitaires.

Bien sûr on relèvera des erreurs, sur les noms par exemple : parmi les élèves de Césaire, il cite Fanon (qui ne l’a jamais été) et le poète-dramaturge Eugène Drevain (nom de plume d’Emile Dervain). Il y a plusieurs interprétations de poèmes qu’on ne peut pas reprocher à un professeur de lettres, sauf lorsqu’elles sont visiblement erronées, comme à propos du texte Investiture. Fonkoua l’interprète comme un acte d’auto-célébration de Césaire lors de son élection à la mairie de Fort-de-France en 1945, alors que Césaire a écrit ce poème plus tôt (vers 1942) et comme il l’a dit, en mémoire de la ville de Saint-Pierre détruite en 1902.

En fait certaines remarques donnent une interprétation par trop personnelle des différentes étapes du parcours politique du député. C’est le cas à propos de la fiche de renseignement du Parti communiste (p. 110) sur la famille du candidat (fiche rédigée en 4 colonnes : parents, noms de famille, profession, opinion !) où Césaire répondit : état de santé « passable », opinion de sa belle-mère « sans opinion politique ». Alors que ces réponses correspondent aux faits réels, notre biographe les qualifie de « prudentes précautions », voir d’« insidieuse prudence » (p. 115). Sur quelle base y voit-il des sous-entendus ? Plus loin, lorsque Césaire rompt avec le P.C., M. Fonkoua nous rappelle qu’il transmet le même jour sa lettre de démission à Maurice Thorez et à France-Observateur (p. 245), estimant qu’il s’agit là d’une « stratégie de la ruse ». Ne pourrait-on pas déduire tout simplement que le député veut rendre publique sa décision ainsi que les arguments la justifiant ? Toujours dans la même veine, les passages où le professeur s’autorise de M. Victor Sablé, député martiniquais opposé au PPM (Parti fondé par Césaire) pour souligner ses « manœuvres de politique intérieure et des stratégies que son épouse n’approuvait pas » (p. 324-325) — Pareil jugement de valeur qui relève d’opinions particulières discutables nécessiterait des témoins plus neutres. Relevons ailleurs une erreur de date, celle du divorce situé en fin des années cinquante (p. 325 et suivantes) alors qu’il eut lieu seulement en 1963. De cet anachronisme découle une interprétation faussée de la situation conjugale du couple Césaire. Il faut signaler qu’ici l’information du biographe est partielle et de ce fait partiale dans une large mesure. Ainsi si l’on examine de plus près les faits rapportés, on s’aperçoit qu’il en tire des conclusions souvent loin d’être évidentes. Evidemment la liberté du chercheur est respectable mais encore faut-il que l’exactitude et l’objectivité des sources le soient aussi. Signaler les « contradictions dialectiques » du député Césaire et « son hésitation à se comporter en salaud » (p. 248) prêterait à penser qu’il céda ou aurait pu céder à la tentation. Pourtant le Pr. Fonkoua semble bien comprendre la stratégie des « petits pas » qui fut celle d’un responsable politique pris en étau entre ses désirs propres et les aspirations du peuple qu’il représentait. Sous l’angle de la méthode donc, la biographie du poète qui nous est proposée pêche par des informations peu sûres et toujours présentées au détriment de son sujet.

En fin de lecture, ce livre nous trouble plus qu’il ne nous instruit. Car parmi la relation des faits se rapportant à la personne du poète antillais, se glissent des remarques qui dessinent, en contre-jour, derrière la gloire solaire du héros de la liberté, l’ombre mesquine d’un homme intéressé, manipulateur, retors, à la limite de la fourberie : ceci confirmant du reste la campagne de calomnies que le P.C. déclencha à l’époque contre le « traître » et dont le Pr. Fonkoua donne un compte rendu scrupuleux. Ne sommes-nous pas là, face à un problème d’éthique qui nous oblige à nous interroger sur les motivations de l’auteur — en cette période où la mort des Pères tutélaires dans le champ intellectuel se trouve en proie à l’emprise du soupçon ? Sinon quelle serait la fonction d’un tel ouvrage ou plus précisément son idéologie ?

Espérons des jeunes chercheurs et futurs lecteurs qu’ils privilégient le regard porté sur la poésie de Césaire, « cet homme du monde qui incarne l’intellectuel français » (4e de couverture). Car c'est ainsi que l'auteur (ou l'éditeur) a choisi de présenter le champion de la Négritude !!! Et vu les restrictions ci-dessus mentionnées, ce n'est pas non plus très sympathique pour les intellectuels français qui liront cet ouvrage.■

Lilyan Kesteloot

chercheur à l’IFAN/Université de Dakar, spécialiste de la littérature négro-africaine et du poète antillais Aimé Césaire

Romuald Fonkoua, professeur à l’université de Strasbourg et directeur de l’Institut de Littérature française : Aimé Césaire (1913- 2008), éd. Perrin 2010, 392 pp.

L'Afrique n'attend pas

fac-similé du livre "L'Afrique n'attend pas"

L’auteur démontre que le continent n’a pas attendu, qu’il est déjà parti, dans tous les domaines. C’est un petit livre (180 pages), qui touche à tout, dans un certain désordre, à l’image du foisonnement de tous ces démarrages artistiques, économiques, politiques à l’intérieur et à l’international. Pour « mettre au placard les fausses lucidités de l’afro-pessimisme bien pensant », il est retourné en Afrique et a repris la plume.

Journaliste, créateur des écoles africaines de journalisme, H. Bourges connaît l’Afrique pour y avoir travaillé et s’en être beaucoup occupé durant toute sa carrière. Il fut président des deux chaînes de télévision alors publiques, il est maintenant président du Comité permanent de la diversité à France Télévision. Il aime l’Afrique réelle, celle des sculpteurs, des acteurs, des musiciens, qui sont aussi des hommes d’affaire, des femmes et de la mode, du NEPAD, de la croissance, des Lions d’Afrique selon le prévisionniste Alioune Sall, des élections dont la remise en cause est « un sport continental », des régimes démocratiques et des autres, du « numérique qui est en train de changer la vie des gens »... Il ne donne pas de leçons. Mais, malgré la proximité linguistique, il constate et regrette que la France devienne un « musée » et « recule », tandis que les autres, la Chine, les pays émergents, avancent. Il énumère tout ce qui va bien, malgré tout ce qui freine. C’est agréable à lire, très instructif. Une brève chronologie et quelques mots de deux « français d’Afrique », le « sénéfrançais, » et le « blédi », terminent ce livre.■

Yves Catalans

Hervé Bourges. Actes Sud "Questions de société"