L'Afrique noire est-elle maudite ?

L'Afrique noire est-elle maudite ?
L'Afrique noire est-elle maudite ?

par Moussa Konaté, éditions Fayard, 2010, 240 pp.

Certains connaissent Moussa Konaté seulement par ses deux romans policiers, où les crimes en pays dogon ou chez les Bozos sont surtout l’occasion de confrontation entre deux univers, les sociétés « coutumières » et la « rationalité » de la police. L’auteur, éditeur au Mali, entre autres activités, se lance ici dans une réflexion globale sur l’ensemble du continent africain. Appartenant à « la dernière génération de ceux qui ont vu l’administrateur colonial », il cherche à comprendre la situation actuelle en la resituant dans son parcours historique, les civilisations précoloniales, la traite (en soulignant les responsabilités des Occidentaux mais aussi des Arabes et des chefferies africaines), la colonisation et les indépendances.

Il essaye de montrer qu’il existe une constante africaine, la référence aux « ancêtres », à ce qui vient des anciens et à la volonté de maintenir une société fondée sur la cohésion sociale, la solidarité et les hiérarchies. Cette société protège les individus mais aussi les étouffe. Ses caractéristiques expliquent en partie les réseaux clientélistes et les différentes formes de corruption des « élites » actuelles, « la privatisation de la fonction publique ou l’Etat familial ».

Pendant la colonisation, les sociétés africaines ont adopté « la stratégie du hérisson », c’est-à-dire, devant cette dure agression externe, essayer de maintenir en profondeur les valeurs de cette culture, tout en passant des compromis, comme par exemple, en envoyant certaines catégories sociales à l’école pour essayer de comprendre les raisons de l’efficacité technique des Blancs. Ce qui explique la schizophrénie des responsables politiques et administratifs actuels, coincés entre deux cultures, jouant double jeu avec l’extérieur, avec un écart grandissant entre les discours et les pratiques.

De l’intérieur, Moussa Konaté montre tous les aspects positifs d’une société solidaire et cohérente, mais en dénonce aussi les dérives et les formes de domination : la soumission et l’absence d’esprit critique qui produisent « la pensée unique », la place de l’irrationnel (les marabouts et autres sorciers devenus les gestionnaires des angoisses, p.151), la domination des femmes par la polygamie et l’excision (pp. 152 à 163), et son intériorisation par les femmes elles-mêmes, les barrières invisibles des divisions sociales (castes, descendants d’esclaves...), les limites de la convivialité (quand la douce chaleur étouffe), qui débouche sur le « dédoublement dramatique que vivent les Noirs africains dont le mode de vie semble devenir une véritable prison pour l’esprit », la solidarité à la dérive et qui, de plus, freine le développement économique.

Moussa Konaté a également des mots très durs sur la « démocratie fictive », cette démocratie de pacotille qui hypothèque lourdement l’avenir de l’Afrique noire, « la décentralisation à l’européenne ». Pour lui, la responsabilité de l’Occident est importante dans cette dérive : « l’Occident qui prétend défendre la démocratie partout dans le monde, devient, par son ignorance de l’Afrique noire profonde et par sa prétention à imposer son habillage démocratique à tous les peuples de la terre, un soutien aux régimes les plus corrompus ». Il est également très critique sur la faible efficacité de l’OUA/UA et préfère les « structures sous-régionales », surtout si elles renforcent et accélèrent « l’intégration culturelle par la création d’une école nouvelle fondée sur les langues communes ». Car une « école nouvelle » paraît à l’auteur « la seule voie de salut ». Pour le moment, « l’école est demeurée pour l’essentiel coloniale, dans la mesure où elle ne s’est pas attaquée au problème fondamental : comment former des citoyens qui ne soient pas en constant déphasage, voire en contradiction, avec eux-mêmes ». Cette nouvelle école doit s’appuyer sur les langues africaines, « elle doit tenir pour une priorité la formation de millions de jeunes et d’adultes analphabètes et acheminer le savoir jusqu’à eux dans leurs langues, par tous les moyens possibles (radio, télévision, cinéma, théâtre, etc.) ». Et « les arguments contre l’école en langues africaines émanent d’une minorité de privilégiés qui voient dans les langues européennes, dont ils se servent comme d’une rente, le moyen de tenir éloignée du savoir la grande masse de leurs concitoyens et de renforcer leur pouvoir ».

En conclusion, pour Moussa Konaté, l’Afrique noire est condamnée pour survivre à réformer d’urgence son modèle de société, à tenir compte de l’aspiration irrépressible de l’individu à la liberté, « tout en préservant ses traditions de solidarité afin d’éviter de sombrer dans l’individualisme ». Il faut lui reconnaître le droit à l’expression de sa personnalité, le droit de réfléchir et d’exprimer son opinion sur la société, plus particulièrement de libérer la femme, en accordant les mêmes droits qu’aux hommes. « Un bouleversement radical qui soulèvera à n’en pas douter de violentes oppositions ».

C’est un immense effort d’innovation, à partir « des cultures qui leur ont permis de résister », que propose l’auteur, pour réconcilier les Noirs africains avec eux-mêmes et avec le monde, pour dépasser les traumatismes de leur histoire récente, les angoisses, les frustrations, les schizophrénies.

A la fois critique décapant de sa société et utopiste, Moussa Konaté appelle, selon son expression « à un travail titanesque » d’invention et de re-création des sociétés africaines.

On pourra sans doute lui reprocher son approche trop globale (les Africains noirs, en ne prenant pas en compte leur diversité) ou ses analyses un peu trop sommaires (par exemple « la démocratie » ou la décentralisation sont souvent imposées de l’extérieur, restent « de pacotille » et décevantes, mais aussi correspondent à de réelles aspirations, notamment des jeunes et des femmes, qui, comme au Mali et, plus récemment en Guinée, se font tuer pour contester les gouvernements). Mais ses analyses et ses propositions, surtout destinées aux leaders et aux peuples africains, montrent bien aussi les responsabilités occidentales dans les traumatismes africains et la continuité dans l’ignorance des sociétés et la volonté d’imposer ses modèles, de la colonisation à la « coopération » jusqu’au discours de Dakar. Pour une « renaissance de l’Afrique noire », il faut arrêter le « viol de l’imaginaire », selon l’expression de sa compatriote Aminata Traoré, le déni des faces sombres de notre histoire, le soutien aux dictateurs et se contenter d’accompagner, modestement, la réflexion et les initiatives africaines.

Dominique Gentil