L’Afrique face à ses défis démographiques

Ferry Benoit, (sous la direction), 2007, L’Afrique face à ses défis démographiques : un avenir incertain, Paris, AFD-CEPEDKarthala, 379 pp.

Réalisé sous l’égide de l’AFD, cet ouvrage collectif de démographes semble être un plaidoyer pour la promotion de politiques démographiques plus malthusiennes en Afrique subsaharienne. Si plusieurs contributions « techniques » relèvent du travail classique de recherche, c’est sans doute dans la contribution de J.P. Guenguant, que ce plaidoyer apparaît le plus évident. On le retrouve dans les arguments avancés, la multiplicité des « démonstrations chiffrées », certains oublis significatifs ou la mise en cause d’approches dérangeantes pour la thèse alarmiste défendue ici. Ajoutons aussi que la relation pauvreté/fécondité utilisée par plusieurs auteurs ne tient pas compte, et pour cause, des analyses économétriques les plus actuelles d’Alwynn Young ou d’autres sur le miracle économique africain, ce qui conduit à aggraver la tonalité pessimiste… S’agissait-il de convaincre les décideurs français d’abandonner la ligne qui fut la leur dans le passé ? Sans contrôle efficace des naissances, le continent subsaharien va droit au mur ! En voici les preuves répétées à plusieurs reprises dans ce livre.

La baisse importante de la fécondité attendue en 2050 n’aura lieu que dans seulement la moitié des pays subsahariens (moins de 2 enfants par femme). C’est que le continent a commencé sa récupération démographique en multipliant par 5 sa population entre 1950 et 2010 après avoir subi les effets désastreux de la traite transatlantique et de la colonisation sur lequel l’ouvrage ne s’étend guère. Si les Africains constituaient 17 % des humains en 1500, ils ne retrouveront pourtant leur place relative qu’en 2050 selon les estimations admises. Au vu des 5 défis démographiques majeurs identifiés (reproduction, mortalité infantile, demande scolaire, emplois pour les jeunes et gestion de vieux plus nombreux), J.P. Guenguant dresse un tableau alarmant de la situation, compte tenu de l’état actuel des choses. Si le tableau 2005 n’est pas brillant, pourquoi ne pas évoquer les ajustements structurels qui ont mis à bas les Etats et les services sociaux, paupérisé les habitants et permis la généralisation de la petite corruption et qui sont derrière nous? Faut-il compter enfin sur le malthusianisme de la pauvreté (p.341) pour voir s’infléchir la fécondité plutôt que sur un contrôle des naissances par les aisés comme on l’a vu en Afrique anglophone et ailleurs ?

Bien évidemment, la population en Afrique subsaharienne continuera à croître même si la fécondité a diminué en trente ans. Que la population soit plus jeune, qu’elle s’urbanise très vite, est-ce uniquement une contrainte ? Le « péril subsaharien » serait à nos portes pourtant puisque quatre subsahariens sur cinq vivraient dans des pays où moins de 20 % des femmes utiliseraient une méthode moderne et efficace de contraception (60 % ( ?) en Asie et Amérique latine). Vu la faible ( ?) productivité des systèmes agraires traditionnels dominants et des marchés déficients, J.P. Guenguant nous révèle aussi que le monde rural ne pourra sans doute pas nourrir les villes. L’ajustement se fait et se fera par le biais d’une grande mobilité géographique alors que l’inhospitalité a progressé partout la rendant difficile. Que va-t-on faire des millions de jeunes arrivant sur le marché de l’emploi ?

L’avenir de l’Afrique subsaharienne doit-il être jugé à l’aune du passé et de potentialités loin d’être prises en compte et sans surligner l’imprévisibilité des trajectoires ? L’exemple de l’Inde montre fort heureusement que rien n’est joué d’avance. Le VIHSida ne sera pas la catastrophe régulatrice d’une croissance démographique « galopante » en dehors de quelques pays d’Afrique australe. Avec une densité de 30 habitants au km2 vers 2005, le territoire subsaharien est-il déjà surpeuplé comme l’affirme J.P Guenguant en la recalculant sur les seules terres arables cultivées évaluées par la FAO ? Les géographes savent que les notions de sous et surpeuplement ont un sens très relatif dans la mesure où elles présupposent une absence totale d’innovations technologiques et des potentialités limitées une fois pour toutes, ce qui est très loin d’être le cas.

Les chiffres généraux avancés ici sont évidemment si fragiles qu’ils peuvent être utilisés à l’appui de bien des thèses. Qui peut estimer la population du Nigeria et de ses grandes villes, vu l’état des statistiques et recensements nationaux ? Quelle valeur accorder aux estimations de la production vivrière de la FAO et des pertes après récolte et à leur évolution quand on sait comment elles sont établies ? Est-on fondé à avancer que « les rendements et les productions vivrières par tête sont en recul dans la quasimajorité des pays » (p.42) ! Si l’on confronte les statistiques nationales, celles de la FAO ou de l’USDA, on ne peut le savoir tant les chiffres divergent!

Bref, si ce livre a le mérite de nous apporter une très ample moisson de données nécessairement approximatives, elles ne sont pas assez recoupées pour celles relevant d’autres spécialités que celles des auteurs. Enfin, il ne semble pas inutile de conseiller au lecteur de prendre de la distance vis-à-vis des thèses malthusiennes qui abondent dans ces 380 pages assez arides à lire.■

Georges Courade

Ferry Benoit, (sous la direction), 2007,
L’Afrique face à ses défis démographiques : un avenir incertain,
Paris, AFD-CEPEDKarthala, 379 pp.

Le temps de l'Afrique

Le temps de l'Afrique, par Jean Michel Severino et Olivier Ray, Odile Jacob, 2010

Ce livre est né d’une « stupéfaction » pour l’auteur et en est une pour le lecteur. C’est un ouvrage de géopolitique, sans statistiques, avec des estimations, parfois approximatives mais assumées, écrit à deux mains, dont l’une était, à l’époque, celle du directeur général de l’Agence française de développement (AFD), le bras opérationnel de la Coopération, écrit dans un style et avec un vocabulaire de roman. Et d’ailleurs l’avenir du Sud du Sahara sera le « roman qui reste à écrire ».

Tous les aspects de la vie du sous-continent subsaharien, de ses peuples et de ses 47 Etats sont passés en revue. Les migrations, traditionnelles et toujours magnifiées, vont augmenter vers le Nord. La démographie et l’urbanisation vont stimuler la croissance. Les ethnies « se délitent », face à la progression des classes moyennes et à l’abandon des traditions. Les religions monothéistes, l’Islam des médersas, la chrétienté des « églises », s’affirment, rigoristes. Les imprécisions du foncier facilitent les achats massifs de terres. Les populations des pays pauvres sont les plus sensibles à la dégradation de l’environnement. Dès lors, si la capacité de stockage du carbone et si le capital génétique que représentent les biotypes africains sont des « biens publics », leur « préservation mérite rémunération ». Plus que les élections, « des institutions fortes et stables » permettent une démocratie « endogène ». Avec les richesses de leur sous-sol, certains Etats en capitalisent les revenus dans le développement, d‘autres restent « rentiers » et s’appauvrissent. Vingt quatre chapitres font le tour du sujet.

« Le désinvestissement - psychologique, commercial et financier - européen en Afrique... représenterait une erreur historique ». En effet « si l’Afrique sombre dans les périls de sa métamorphose… l’Europe…. ne peut se permettre d’avoir à sa porte une Afrique à feu et à sang ». Par contre, si l’Afrique se développe ? Dès maintenant « les investissements chinois, indiens, brésiliens » et quelques français seulement, « connaissent une rentabilité fulgurante » et de plus en plus d’Africains sollicitent « le savoir faire institutionnel, environnemental et social » de l’Europe. Or elle ne répond pas. Il ne faut pas rater la métamorphose… des nouvelles indépendances. Car d’« objet » de l’histoire, l’Afrique est devenue « sujet …elle maîtrise son destin ». Le livre ne veut pas prédire s’il sera bon ou mauvais, mais il essaie d’en mesurer les risques et les opportunités.■

Yves Catalans

Jean Michel Sévérino, directeur général de l’AFD, Olivier Ray, Le temps de l’Afrique, Odile Jacob.