L’Aide fatale par Dambisa Moyo

Editions J.C Lattès, 250 p., Paris 2009
Editions J.C Lattès, 250 p., Paris 2009

Depuis sa sortie dans le monde anglo-saxon début 2009, l’ouvrage d’une économiste zambienne, Dambisa Moyo intitulé « L’aide fatale » ou « Dead Aid » suscite une vive polémique et divise les experts. En effet, cette économiste au parcours impeccable, à commencer par une formation à Harvard et Oxford, une carrière auprès de la Banque mondiale et de Goldman Sachs, secoue la bonne conscience occidentale sur l’impérieuse nécessité d’aider l’Afrique.

Sa thèse est simple : en cinquante ans, les 1.000 milliards de dollars accordées à l’Afrique par les pays riches ont ravagé le continent sur le plan humain, politique et économique, et ceci quelle que soit sa forme : subventions accordées par les grand bailleurs de fonds comme la Banque mondiale ou les aides bilatérales qui sont signées entre gouvernements. A cause de l’aide, l’Afrique s’est cantonnée dans un rôle de récepteur assisté avec des dirigeants habitués à recevoir l’argent facile ; par ailleurs, cette dépendance financière, voire psychologique a aussi encouragé la corruption et miné le secteur public.

Dans la première partie de son livre, les thèses chocs de Dambisa Moyo rejoignent celles défendues par Aminata Traoré, militante altermondialiste malienne de tous les forums sociaux, qui stipule que « l’aide tue la réflexion ». Longtemps considérée comme une rente servant les intérêts particuliers de certains dirigeants africains, cette aide internationale a entretenu la pauvreté du continent, et pire, elle l’a aggravée. Eliminer cette aide fatale dans les dix ans à venir est donc, selon l’auteur, donner les chances d’un développement plus sain à l’Afrique.

Par la controverse qu’il a suscitée, l’ouvrage de Dambisa Moyo a été propulsé parmi les best sellers cités par le New-York Times et le magazine Time la classe au palmarès des cent personnes les plus influentes de la planète. Pourquoi tant d’intérêt autour de ce livre, alors que les professionnels du développement se sont récriés et les experts de tous bords remis en cause dans leur tâche qui rendrait cette aide « perfectible » ?

Au fond, Dambisa Moyo dénonce avec un rythme endiablé, le bien-fondé des politiques tant défendues par les pays riches : fustiger des choix politiques revient à accabler ceux qui les ont mis en place : les contributions des pays riches nourrissent des intérêts particuliers en Afrique au détriment du plus grand nombre, fait trop longtemps passé sous silence.

La deuxième partie de son livre - le monde sans aide - vulgarise des données qui méritent d’être soulignées aujourd’hui : l’Afrique connaît en effet depuis les années 2000 une croissance rapide (5 % l’an), la finance s’y développe plus vite qu’ailleurs, la Chine et l’Inde y ont fait bondir l’investissement et les apports des migrants, signe de leur solidarité envers leur pays, dépassent le montant de l’aide au développement. Ces données sont en fait la thérapeutique proposée par l’auteur une fois supprimée la dépendance de l’Afrique à l’aide.

Les réactions des experts en développement et des institutions concernées par le sujet sont mitigées après lecture de cet ouvrage : d’aucuns considèrent la charge de « l’Aide fatale » comme une critique simpliste et dénuée de rigueur qui laisse sous silence cette donnée inévitable, que cinquante ans d’aides au développement ont pourtant démontrée : toute aide a des effets pervers mais en Afrique, les pays qui ont pu « décoller » sont ceux qui ont reçu le plus gros volume d’aides extérieures ; par ailleurs, un bon nombre de pays africains souhaitent des transferts massifs de la part des pays occidentaux dans une conjoncture internationale difficile.

Mais au-delà des divergences, le grand mérite de cet ouvrage qui n’a laissé personne indifférent, tient dans l’honnêteté intellectuelle de son auteur et dans l’ouverture d’un débat sur les effets pernicieux d’une démarche à priori louable. Sa passion pour l’Afrique écrite avec une fureur presque juvénile est aussi porteuse d’espoir. Dambisa Moyo a écrit un hymne à cette Afrique qui s’est déjà levée, qui a passé un cap, car non seulement elle a trouvé sa place dans la dynamique de la mondialisation mais elle apporte aussi le supplément d’humanité dont celle-ci a besoin. Cet ouvrage est une réaction légitime, et les pays donateurs en sont conscients, à cette image erronée d’une Afrique perdue au fond d’un gouffre et qu’il faut aider et sauver à tout prix. Face à ce discours, les Africains réagissent par la plume comme Dambisa Moyo. Même si ses thèses sont simplistes et manquent de rigueur, Dambisa Moyo a néanmoins cette volonté louable de rappeler aux yeux du monde que les Africains sont déjà en marche et qu’ils n’ont pas attendu nécessairement l’aide étrangère avant de réagir, tels les paysans qui s’organisent ou les jeunes et les femmes qui dirigent les entreprises tournées vers le futur. « L’avenir de l’Afrique appartient aux Africains », le Président Obama l’a bien souligné dans son discours d’Accra, et Dambisa Moyo ne dit pas autre chose quand elle écrit que l’Afrique ne peut être « sauvée » que par « un corps de citoyens (Africains) politiquement responsables ».

Claudie Lasserre