Dieu n’est pas un paysan, essai Compte-rendu du livre de Mamadou Cissokho

Mamadou Cissokho à l’AFD, mardi 20 octobre 2009.© CADE
Mamadou Cissokho à l’AFD, mardi 20 octobre 2009.© CADE

Le Mardi 20 octobre une présentation avec signatures de l’ouvrage «Dieu n’est pas un paysan» a eu lieu dans les locaux de l’AFD sous l’égide de cette dernière en compagnie des éditeurs,“Présence Africaine” et GRAD, et de la CADE. L’auteur y a présenté son ouvrage et sa genèse avec bonhomie et truculence tout en parlant de questions vitales dans tous les sens du terme. Georges Courade nous donne ci-dessous un avant-goût de sa lecture.

Préfacé par un aîné de poids, l’ancien président du Sénégal Abdou Diouf, le livre de M. Cissokho est à la fois une autobiographie et un plaidoyer pour les petits agriculteurs familiaux d’Afrique de l’Ouest attachés à leurs cultures rurales et à leurs terroirs, bref, des paysans au sens français du terme. Le livre s’ouvre sur une réception des leaders paysans en 1997 à la présidence de la République du Sénégal, les paysans au palais ! confirmant s’il en était besoin que la paysannerie ne peut exister sans l’État, au Sénégal, en France, en Inde ou aux États-unis ! M. Cissokho y voit une marque de reconnaissance car ces leaders tiennent un discours inattendu aux oreilles d’Abdou Diouf qui craignait des débordements de la part d’exploitants agricoles prétendant défendre leurs intérêts sans intermédiaire. Et il amorce un deal avec eux pour commencer à « cogérer » le développement rural du pays. Utopique ? A voir.

C’est que le mouvement paysan, le syndicalisme agricole dirait-on ailleurs, est une réalité très récente en Afrique subsaharienne et Mamadou Cissokho l’un de ses plus brillants représentants à la tête du ROPPA, le réseau ouest africain des organisations paysannes constituées sur une base autonome pour représenter les intérêts d’une population encore très nombreuse, 75 % des actifs dans certains pays. On ne peut s’empêcher de songer à tous ces mouvements coopératifs crées ex-nihilo par le pouvoir colonial franco-britannique invitant les ruraux à s’y inscrire et à commercialiser les cultures d’exportation écoulées par Caisses de stabilisation et autres Marketing Boards. On ne peut que se remémorer les milliards de Fcfa ponctionnés par ces caisses pour le financement de maisons du parti unique, d’aéroports ou de routes inutiles, au Cameroun par exemple… Et de se demander comment de véritables leaders ont émergé de cette paysannerie si soumise aux autorités en place, aux élites issues de son sein méprisantes à son endroit et d’un milieu rural si souvent embrigadé et manipulé par les partis politiques depuis l’avènement de la démocratie formelle en Afrique subsaharienne. Ce livre répond bien à ce questionnement parce que Mamadou Cissokho semble avoir échappé au destin qui guette trop souvent les « longs crayons ».

L’itinéraire et les combats de M. Cissokho sont intéressants à plus d’un titre. Instituteur au Mali « socialiste » de Modibo Keita dont il apprécie peu le socialisme réel, il va s’installer à Bamba-Thialène au Sénégal sur une exploitation agricole de 60 ha à partir de 1976. Avec quelques amis, il se propose de surmonter les soudures catastrophiques en créant un comité de développement des villages de la région (1977). Et à partir de 1980, il élargit l’organisation en mobilisant des appuis extérieurs (volontaires, églises, puis aide internationale en quête d’autres interlocuteurs que des courtiers du développement). En mettant en place des dispositifs répondant aux problèmes conjoncturels (eau, sécurité alimentaire, etc…), en mobilisant des appuis et en réaffirmant des convictions fortes, il peut enchaîner les créations de structures paysannes de plus en plus grandes avec les difficultés habituelles pour éviter l’étouffement par l’extérieur (politique ou religieux) ou la liquidation par l’intérieur (jalousies ou détournements). La confiance, principal carburant de cette oeuvre, supposait aussi le respect de principes d’action clairement définis : création locale, autonomie, investissement des membres, partenariat avec l’extérieur. Il atteint vite le niveau national et se médiatise. Organisations de paysans d’abord, l’ouverture vers les femmes n’a pas été spontanée, mais s’est progressivement réalisée via des activités spécifiques. Il organise enfin en 1993 un forum sur le thème « Quel avenir pour le paysan sénégalais ? » qui débouche sur la création du Conseil national de concertation et de coopération des ruraux. Tout cela le conduit à participer à la création du réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (Roppa) en 2000.

Au point de départ, il y a le refus du développement venu d’en haut, du pouvoir, des experts et de l’administration, l’idée selon laquelle « nous allons nous mettre ensemble selon nos propres manières » pour choisir et exprimer ce qui est bien pour nous. Autre refus aussi, celui d’un savoir scolaire ou coranique déconnecté de la réalité du terroir qui a poussé l’ancien instituteur à revenir à la terre et à retrouver dans les pratiques anciennes et les potentialités existantes des réponses adaptées aux problèmes qu’il perçoit comme l’insécurité alimentaire et la gestion des ressources. Il a compris aussi que l’approche utilitariste ne suffisait pas et qu’il fallait insuffler un « supplément d’âme » puisé opportunément dans une tradition ressuscitée et/ou inventée pour souder les groupes et leur donner une pérennité. Le mode d’emploi de l’aide extérieure indispensable, si souvent conditionnelle pour ne pas dire directive, doit être construit par l’éveil des paysans, leurs réflexions sur leurs conditions d’existence et les valeurs qu’ils veulent préserver.

Au total, l’organisation paysanne mise en place est populaire tout en collant à la culture communautaire et corporatiste du milieu agricole africain. Et c’est parce qu’elle reproduit ce milieu qu’elle y est solidement ancrée. Il faut produire de quoi se nourrir grâce à des exploitations familiales à ne pas déstabiliser sociologiquement ou économiquement. S’il n’est donc pas question de modifier les rapports aînés-cadets, il faut promouvoir le «consommer local» tout en évitant un individualisme qui n’est pas dans la culture du terroir. Dans le faux débat tradition/modernité, M. Cissokho propose de « trouver le juste milieu entre les valeurs traditionnelles utiles et les valeurs nouvelles ou externes également utiles » sans renier la place de Dieu dans des sociétés imprégnées de religiosité. Avec l’objectif plus large de refonder l’État comme de tempérer la mondialisation. Soucieux de son pays et de l’autonomie de décision paysanne, Mamadou Cissokho a aussi compris l’importance des nouvelles revendications comme celle de la souveraineté alimentaire.

« Dieu n’est pas un paysan » est écrit dans une langue facile avec des anecdotes intéressantes. Ce livre nous raconte comment s’est élaboré un parcours militant. C’est donc un écrit rare, qu’il faut goûter comme une mangue à point.

Georges Courade

Enjeux politiques de l’histoire coloniale. Catherine Coquery-Vidrovitch, Paris Agone 2009

Couverture : Enjeux politiques de l’histoire coloniale
Couverture : Enjeux politiques de l’histoire coloniale

A lire absolument !

Le titre de l’ouvrage est parfaitement clair. En 170 pages, cette grande historienne de l’Afrique contemporaine, amie et intervenante de la CADE, nous donne « un petit manuel de ce qu’il faudrait savoir pour comprendre la crise profonde qui s’est déclarée depuis quelques années en France sur une question controversée de notre histoire « nationale » : a- t-elle ou n’a-t-elle pas à inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage dans notre patrimoine historique et culturel commun ? ».

 Il s’agit bien d’un « petit manuel » et non d’un ouvrage savant, (même si les 16 pages de notes et de références bibliographiques en font un précieux outil de travail), destiné aux citoyens que nous sommes, préoccupés par un certain nombre de questions dérangeantes liées au retour brutal dans le débat politique de nos affaires coloniales que beaucoup d’entre nous pensaient oubliées. Que faire de notre patrimoine colonial sans tomber dans la nostalgie ou la « repentance » ? Pourquoi cette prise de conscience de la question coloniale révélée par la violence des banlieues, « la fracture coloniale », les crises de l’outre-mer, la création du CRAN, le discours de N. Sarkozy à Dakar? Que penser des réponses législatives apportées par les lois mémorielles sur l’esclavage, la colonisation de l’Algérie ? Comment articuler Histoire et Mémoire ?

L’histoire coloniale existe, elle a même pris un nouveau et vigoureux départ depuis 1960 avec de nouveaux historiens, y compris africains. Mais un « tabou » fait d’amnésie - non pas d’ignorance - et de silence l’a maintenue à distance du champ de la grande histoire et à l’écart de l’école, si bien que nos concitoyens ont du mal à comprendre que cette réalité oubliée - refoulée - refasse brutalement irruption dans le débat public avec l’esclavage, la torture en Algérie, le « rôle positif de la colonisation ».

Le terrain ainsi déblayé, il est alors possible d’expliquer ce que doivent être les études postcoloniales, ces fameuses post colonial studies dont l’appellation anglosaxonne a parfois servi d’alibi pour ne pas les pratiquer en France. Pour l’auteur, l’histoire de l’épisode colonial doit être celle de l’aventure commune aux colonisateurs et aux colonisés, faite de « contacts étroits et réciproques », de rencontres, d’échanges, d’accommodements et de résistances. Ce qui impose de se détacher des clichés de la « bibliothèque coloniale » et, s’agissant du présent, de décrypter ce qui relève de cet héritage d a n s n o t r e p a t r imo i n e « national ». En fait, cette pratique plurielle de notre histoire coloniale permet de dépasser l’affrontement des mémoires douloureuses et contradictoires, le choc entre colonialistes et anticolonialistes.

Cette base théorique assurée, Catherine Coquery- Vidrovitch qui est aussi membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) montre comment cette approche clarifie les rapports entre Histoire et Mémoire et permet de sortir de la confusion entre Histoire et Politique qui a plombé le débat sur les lois mémorielles de ces dernières années. Son dernier chapitre consacré aux « faux concepts » qui polluent les « vrais querelles » sur les « abus coloniaux, « la fracture coloniale », le « communautarisme », « les arts premiers » est particulièrement instructif.

Car la « fracture coloniale » est plus qu’un simple héritage ; elle est une production contemporaine, résurgence d’une réalité, pas seulement d’un imaginaire. Elle est le signe de la non-décolonisation de la société française, c’est à dire de notre attachement à un « universalisme à la française », qui se dit républicain mais qui reste hostile à la différence. « Beaucoup s’en inquiètent plutôt que de comprendre qu’il s’agit d’une société en reconstitution, d’une modernité en partie postcoloniale ». L’historienne qui a vécu et vit encore pleinement les tragédies de son temps nous propose cette réflexion pour clore son propos: « La grande question de notre temps est en effet la contradiction et les interactions entre le global et le local, l’universel et le spécifique, qui, pour la première fois, se posent à l’échelle de la planète entière ».

Est-il besoin d’ajouter que les pages de ce « manuel » éclairent et justifient la position prise par la CADE de regarder l’Afrique coloniale comme un héritage que nous avons en commun et les Africains comme des contemporains avec qui nous vivons et partageons un même présent.

Michel Levallois