L’Afrique humiliée

L'Afrique humiliée, par Aminata Traoré, Fayard, 2008

Une nouvelle fois, après l’Étau, 1999, Le viol de l’imaginaire, 2002, et sa Lettre au président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général, 2005, Aminata Traoré crie pour l’Afrique humiliée(1).

« Lisez ce livre. Vous serez édifié quant à la responsabilité, dans la genèse des crimes dénoncés, de la France de la finance et du commerce, de l’Europe impérialiste, du capitalisme mondialisé, du colonialisme de naguère et de l’échange inégal d’aujourd’hui. Toute l’élite africaine qui est aux affaires depuis des décennies ne peut que reconnaître avec Aminata qu’on nous a fait évoluer dans un monde qui marche à l’envers, en imposant à nos paysans de produire pour un marché qui rétribue mal leur travail ; un monde où, au nom de la rigueur et de l’efficacité, le couperet des institutions internationales de financement tombe sur des économies surendettées et même sinistrées ».

Ces lignes ne sont pas d’un quelconque thuriféraire féministe ou altermondialiste, elles sont de Cheik Hamidou Kane, ce grand intellectuel et écrivain noir, qui fut ministre du plan et de la coopération du Sénégal, puis directeur régional de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest.

N’en déplaise aux sceptiques, Aminata Traoré n’enfonce pas des portes ouvertes. Dans ses trois premiers chapitres, « L’ennemi subsaharien », « L’insulte », « Le dilemme français », elle nous livre sa perception du vécu africain, ce vécu tragique auquel nous avons notre part de responsabilité, celui de « la gifle que la président français a infligée au continent noir le 26 juillet à Dakar », celui des  sans papiers, des expulsés, des émigrants naufragés de la mer et du désert. Si elle revient ainsi à la charge, c’est pour « démontrer qu’il n’y a point d’issue à la lutte contre la paupérisation de l’Afrique, la corruption, les conflits et l’émigration en dehors d’une critique honnête et rigoureuse des modalités et des conséquences de l’ouverture au marché mondial. »

Suivent le récit simple et terrible d’une mondialisation cousue de fil blanc, pas seulement à cause du coton malien, mais d’un choix néolibéral qui enferme l’Afrique dans son rôle de pourvoyeur de matières premières et l’évocation d’une jeunesse sacrifiée, sans avenir, victime du naufrage de la migration. L’analyse se fait plus incisive lorsque Aminata Traoré dénonce la sous-traitance de la violence aux pays du Maghreb, chargés par l’Union méditerranéenne de surveiller ses frontières, le non - être et le vide politique des pays africains, les États exsangues, les démocraties vidées de leur substance par des financements et par des programmes d’aide imposés, l’arme du financement, tout ce qui fait les affaires des bailleurs avant de répondre aux besoins propres des bénéficiaires. «  À qui profite la croissance en Afrique ? » demande-t-elle. Les deux chapitres sur la nature de l’Europe et le co-développement montrent à quel point, en cinquante ans, depuis le premier accord UE-ACP de 1957, l’ultralibéralisme et la mondialisation ont dénaturé les politiques de coopération et de partenariat euro- et franco-africains.

Dans « Femmes en lutte » et « Le choix de la dignité et de l’espérance », Aminata Traoré nous confie sa vision d’un monde qui est « rencontre avec l’Autre », sa foi dans la possibilité de construire une Afrique qui soit un membre à part entière du Tout-Monde(2), à partir de ses jeunes et de ses richesses culturelles qu’elle doit se réapproprier.

J’ajoute que la crise financière et économique qui secoue le monde et remet en question les évidences néolibérales, ainsi que l’immense espoir suscité par l’élection de Barak Obama donnent au discours d’Aminata Traoré une résonance particulière, celle de l’utopie qui serait en train de devenir réalité.

Michel Levallois

1) voir l'éditorial du n° 81 de La Lettre de la Cade d'avril 2005.
2) L'intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau et 2009 Galaade-Auteur de vue.