L'Afrique de Sarkozy - Un déni d'histoire

Bien que la critique du discours de Dakar ait été déjà faite, le décryptage apporté par ce petit livre dirigé par J.P. Chrétien va beaucoup plus loin. L’ignorance et l’arrogance continuent de « justifier » notre diplomatie et nos politiques de « coopération » ou d’immigration. Contre l’Afrique « qui ne connaît que l’éternel recommencement » et « l’homme africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire », chacun des cinq auteurs rappelle « la dimension historique dans laquelle s’inscrit le destin des peuples africains » et dénonce « cette régression culturaliste et différentialiste … »

Jean-François Bayart montre, que « les appels vibrants en faveur de la refondation franco-africaine, durant la campagne électorale » dissimulaient une grande continuité.

J.P. Chrétien réussit à tracer en 65 pages les grands moments de l’histoire de l’Afrique, depuis la préhistoire jusqu’aux indépendances. Il analyse également l’apparition d’une nouvelle historiographie qui reste largement méconnue. « L’opinion française vit… au rythme d’un balancier entre la culpabilité coloniale et l’arrogance humanitaire »…

Selon Achille Mbembé, l’Afrique reste pour les Français « un intarissable puits aux fantasmes … Des générations de Français ont été exposées à cette éducation coloniale ». Il appelle à « une pensée africaine de l’universel » servant de soubassement à « une politique du semblable et de l’égalité ». La politique officielle de la France en Afrique est devenue un immense fardeau moral aussi bien pour les Africains que pour les Français. Il est temps pour les uns et les autres de s’en libérer.

Pierre Boilley explique notre ignorance en analysant les programmes du secondaire et les sujets au concours d’agrégation sur vingt ans : « L’Afrique n’apparaît qu’en filigrane et toujours sous l’angle de l’histoire de la France et de l’Europe ».

Enfin, Ibrahima Thioub nous offre en contraste l’histoire vue d’Afrique et la synthèse des courants et débats de l’École historique de Dakar depuis une cinquantaine d’années. Si la première génération d’historiens s’était focalisée sur la traite atlantique des esclaves et sur la responsabilité de l’Europe, une nouvelle vague d’historiens inscrit « le système de la traite atlantique dans l’accumulation du capital en Europe, mais aussi dans la subordination à cette logique des régimes politiques africains. Dans l’analyse des rapports à l’ordre colonial, « un courant critique très précoce… insiste sur la complexité des stratégies d’accommodation à ladomination… La responsabilité des classes dirigeantes est engagée. Actuellement, « le récit historien africain met en scène de nouveaux acteurs jusqu’ici exclus de ses préoccupations » (les jeunes, les paysans, les femmes…) et de nouveaux thèmes (la maladie, la société civile, les mentalités…) plus proches de l’histoire contemporaine et immédiate.

Au-delà de l’analyse décapante d’un discours révélateur de nos visions partiales et de nos politiques au mieux paternalistes, c’est à un changement radical de notre regard sur l’historicité des pays africains, sur notre place, modeste, dans le monde et sur la nécessité de nouveaux rapports francoafricains entre semblables etégaux, auquel nous invite ce livre précieux.■

Dominique Gentil

« L’Afrique de Sarkozy – Un déni d’histoire », Jean-Pierre Chrétien (Dir.)– Paris,
Karthala, coll. « Disputatio », juin 2008, 204 pages. ISBN : 978-2-81110-004-9 Prix : 18 €

Le saviez-vous?

Grâce à un moment de détente à Nancy la semaine dernière, j’ai découvert que la célèbre maison Daum, pour ses 130 ans, a créé une collection d’objets en cristal coloré, sortie à l’automne, sur le thème de l’Afrique. Comme on peut le lire dans la brochure correspondante, « Exploratrice des civilisations depuis 1878, Daum a choisi …l’Afrique. Un continent en pleine effervescence qui ne cesse de surprendre le monde de l’art. »

La collection couvre trois domaines : des copies d’oeuvres d’art du musée des arts premiers, des sculptures animalières et des oeuvres d’artistes africains contemporains.

Les objets visibles dans la boutique de la place Stanislas, mais aussi rue de la Paix ou bd St- Germain à Paris, sont d’une stupéfiante beauté et dégagent une impression de vie saisissante.■

Pour le plaisir de l’oeil : www.daum.fr

JB Simonin

Parus

« Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy »
Sous la direction de Adame Ba Konaré, La découverte, 22 €, ISBN 978-2-7071-5637-2.
Le rôle de la Cade y est cité à propos de l’afropessimisme : « Ces stéréotypes, si difficiles à éradiquer, sont encore renforcés par la vision d’une Afrique de tous les malheurs. Cette représentation du continent est si bien partagée par l’opinion publique, les médias et les hommes politiques, qu’elle est peu remise en cause, sauf par quelques rares personnes, notamment celles participant en France au réseau de la Coordination pour l’Afrique de demain (Cade). »■

Afriques, année zéro » par Anne-Cécile Robert et Jean-Christophe Servant, L’Atalante, 14 €, ISBN 978-2-84172-442-0, compte-rendu dans la prochaine Lettre.

 Le rêve américain galvanise le continent .....
Pour ceux qui viennent de voter massivement pour Obama, le rêve est loin d’être flou. Il est, paradoxalement, très réaliste et se nourrit des difficultés quotidiennes. On peut ainsi comprendre que hors des États-unis, l’esprit de la fête et l’euphorie se soient emparés du monde cette nuit-là….■
Extrait d’un texte de Tanella Boni publié dans Direct Soir du Vendredi 21 novembre 2008, p.3