Lu pour vous 104

Le Sénégal au crépuscule de l'Afrique coloniale, une "aventure ambigüe" à contre-courant

Présence africaine vient de nous livrer la suite* de l’« aventure » que Roland Colin avait commencé de nous raconter en 2004 dans son Kènèdougou au crépuscule de l’Afrique coloniale. Mais il ne s’agit plus cette fois d’une aventure « ambiguë », même s’il l’a partagée avec Cheikh Hamidou Kane. Il s’agit bel et bien d’un embarquement dans une pirogue qu’il a faite sienne, le jeune Sénégal au soleil de la liberté, qui va naviguer non plus à contre-courant mais dans les flots tumultueux et rapides des indépendances. Tous ses amis attendaient avec impatience ce deuxième tome des souvenirs de Roland, certains d’y trouver non seulement matière à enrichir l’histoire de la séparation à l’amiable de la France et du Sénégal, mais le récit de son engagement et de celui de sa femme, avec l’équipe du Père Lebret et quelques autres amis, auprès des nouveaux responsables africains.

Cet ouvrage de 405 pages, illustré de photographies, préfacé par le grand historien Élikia M’Bokolo est modestement présenté comme un « Journal de bord des années 1955-1980. Il l’est pour les journées de décembre 1962 qui furent celles de la « rupture » entre Dia et Senghor et qui sont le pivot, le cœur de ce livre. Car si Roland n’était pas au Sénégal, mais dans sa chambre du sanatorium de Passy, au pays du Mont-Blanc, il a suivi heure par heure les péripéties de la crise de décembre 1962. Ce recul par rapport à l’événement l’a sans doute aidé à voir dans ce drame non pas un banal coup d’État, mais le dénouement d’un dilemme historique entre deux conceptions de la démocratie et du développement. Ce fut un piège dans lequel les deux accoucheurs du nouveau Sénégal ont été conduits par deux itinéraires qui, au fil des mois, sont devenus inconciliables : celui de Mamadou Dia et de la légitimité politique incarnée par le parti et par les forces de la société mobilisées pour le développement et la construction d’un Sénégal décolonisé, d’une part, celui de Senghor et de la légitimité constitutionnelle et parlementaire incarnée par ceux qui ne voulaient pas d’une rupture trop brutale avec l’héritage colonial et qui voulaient être certains de conserver l’appui de la France, d’autre part.

Roland Colin raconte comment de 1955 à 1962, le Sénégal et les autres territoires de l’Afrique de l’Ouest sont passés de la loi-cadre à l’indépendance. Le tempo est moins haletant, mais le récit est passionnant. Il nous plonge au cœur des débats qui furent ceux des responsables africains de l’époque, face aux hésitations et aux manœuvres des gouvernements français qui, de l’autonomie à la Communauté, tentèrent de conjurer l’indépendance, face au choix de l’unité africaine et de la création d’une Fédération de l’Afrique de l’Ouest. Il nous fait partager le formidable espoir que souleva le Congrès du PRA (Parti du Regroupement Africain) de Cotonou de 1958, la naissance de la Fédération du Mali en janvier 1959, suivie du Congrès de l’UPS (Union Progressiste Sénégalaise) à Dakar, en février. Mais il me semble que l’apport le plus précieux fait par Roland à l’histoire de cette période est ce qu’il nous livre du développement conçu comme une politique dont il fut la cheville ouvrière, qui fut choisie par Mamadou Dia, réfléchie et définie avec le Père Lebret et ses amis d’Économie et Humanisme, mise en œuvre par la mobilisation de l’État et de la société civile.

L’autre versant de cette histoire qui sera celui de l’arrestation, du procès et de la séquestration de Mamadou Dia, est d’une tonalité différente. Roland a quitté le Sénégal, mais il est resté fidèle à Mamadou Dia et aux idées qu’il défendait, à l’idéal qui l’animait. Il raconte les démarches, les interventions, les déplacements qu’il fit pour le sortir de sa « geôle torride » de Kédougou, aux marches extrêmes du Sénégal oriental, ce qu’il obtiendra du président Senghor, le 28 mars 1974.

Ces douze années d’une cruelle détention n’ont pas brisé le héros du « socialisme humaniste africain », « de la participation populaire au pouvoir de développement », dont Roland Colin s’est fait le griot après en avoir été le talibé. Il n’est que de lire la lettre qu’il a adressée au Président Senghor, deux ans avant d’être libéré, pour mesurer l’actualité du message qu’il laisse aux Africains. « Empêcher que l’Afrique des communautés ne soit bloquée par l’Afrique des appareils ».

Merci Roland.


Michel Levallois 

* SENEGAL NOTRE PIROGUE AU SOLEIL DE LA LIBERTE Journal de bord 1955-1980 Par Roland Colin, Présence africaine 2007, ISBN.978-2-7087-0782-5