Cycle II : « la capacité d'entreprendre en Afrique »

N° 142: « Bâtir des entreprises de croissance et des champions en Afrique »

Sommaire

Introduction par Jean-Loïc Baudet

(Président de la Cade)

La Cade clôture, avec ce forum, son cycle sur « La libération de la capacité d’entreprendre en Afrique » entamé en 2009. Avec les deux tables rondes qui vont suivre, elle compte apporter une pierre de plus à la présentation du sujet et marquer un temps fort de l’activité nouvelle de la Cade dans le domaine de l’économie. Avant d’évoquer l’avenir, J.-L. Baudet revient sur ce qui a fait le succès de ce cycle : le choix du thème qui a permis de drainer un nouveau public et l’engagement de Roland Portella, inspirateur et animateur de ce cycle de six rencontres débats. Qu’il en soit remercié.

Concernant les thèmes abordés dans ce cycle, en Afrique, on a longtemps laissé à l’Etat le soin d’administrer les pays nouvellement indépendants dans des conditions censées favoriser l’activité économique. Aux Etats africains était dévolue la responsabilité d’assurer les services publics, d’investir et de créer un climat de stabilité favorable à l’entreprise ; aux Etats du Nord, celle d’aider les Etats africains à se construire et à mener des actions de développement. Cette donne reposait sur un schéma de dépendance économique où l’exportation de matières premières jouait un rôle déterminant dans l’économie. L’endettement et la mondialisation ont porté un rude coup à ce schéma de développement avec la restriction des moyens de l’Etat découlant des politiques d’ajustement structurel et avec l’arrivée sur le continent de nouveaux acteurs économiques de pays émergents ou non. C’est alors que s’est faite jour une prise de conscience qu’il n’y a pas de développement sans création de richesses et qu’il n’y a pas création de richesses sans entreprises. Sous la pression de sa jeunesse en quête d’emplois, les pays africains se tournent vers le secteur privé pour créer de la valeur ajoutée et répondre aux besoins d’un marché intérieur en expansion.

Il revenait à la Cade de se saisir de ces évolutions et d’étendre ses investigations à ces nouveaux phénomènes. Elle l’a fait d’autant plus volontiers que parallèlement, elle souhaitait se rapprocher de la diaspora africaine et, pour cela, mieux répondre à ses attentes. Cette diaspora sensible à la détresse de ceux qui sont restés dans leur pays d’origine manifeste sa solidarité en prenant des initiatives susceptibles de les sortir de leur situation de pauvreté et de contribuer au développement local. Le thème de « La libération de la capacité d’entreprendre en Afrique » a trouvé un écho positif dans la diaspora et a drainé vers la Cade un nouveau public intéressé par cette dynamique. Chefs d’entreprises, experts, consultants, toutes les bonnes volontés ont témoigné de leurs expériences, de leurs difficultés, de leurs espoirs.

Pour l’avenir, la réussite de ce cycle amène la Cade à envisager une suite qui tienne compte de l’intérêt suscité par le thème de l’entreprise, mais qui élargisse ce champ d’investigation aux signes d’un essor économique détecté et montré par les acteurs de la scène africaine. Il y a lieu de regarder avec attention ces nouveaux secteurs d’activité aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée, notamment en matière de formation, de recherche, d’options financières, etc.

J.-L. Baudet invite les acteurs et les témoins de cette nouvelle donne à rejoindre la CADE et Roland Portella qui aura à coeur d’animer ce nouveau domaine d’activité. Il donne la parole à ce dernier pour faire le bilan de ce cycle et pour animer, comme il sait le faire, ce forum. ◘

intervention de Roland Portella

R. Portella part d’une anecdote. Un chef d’entreprise africain d’une PME bien établie, ayant eu connaissance de la tenue du forum, l’a appelé pour dire qu’il ne souhaitait pas que son nom soit cité par peur d’une augmentation de la pression fiscale sur son entreprise. Il paie normalement ses impôts mais considère que l’environnement est tellement difficile que dès qu’une entreprise émerge, elle est soumise à des pressions de l’administration auxquelles il est difficile de résister. Pour R. Portella, c’est un problème de fond, d’autant que l’avenir repose aujourd’hui sur les entreprises moyennes de croissance.

Il existe en gros quatre catégories d’entreprises en Afrique : les entreprises informelles, les petites PME, les grosses PME qui commencent à monter en puissance et les grands groupes. Il y a des grosses entreprises africaines qui émergent auxquelles les cabinets internationaux s’intéressent, qui arrivent à attirer des capitaux et qui parviennent maintenant à innover. Il y a aussi des filiales de grands groupes. Les entreprises moyennes sont la catégorie la plus délaissée. Les débats ont fait émerger cinq grands thèmes.

  1. L’entrepreneur africain doit se débattre pour donner une nouvelle visibilité à ce qu’il fait. Il y a des entrepreneurs qui sont passés du stade du nomadisme (c’est-à-dire d’un excès de diversification qui les rend peu visibles) à des stratégies bien identifiées avec des moyens de production adaptés. Mais il faut les accompagner aussi bien financièrement que par des services non financiers : compagnonnage, systèmes d’information, formation, stratégie à mettre en place pour produire de la valeur ajoutée. On leur demande aussi aujourd’hui de mieux se comporter en réinvestissant ce qu’ils gagnent dans l’outil de production.
  2. L’entrepreneur africain est trop seul et a besoin de modalités de consolidation avec des partenaires. Il ne dispose pas assez d’outils d’accompagnement. Ce qui marche, ce sont les réseaux pour être en capacité de faire pression sur l’Etat dans le domaine fiscal et pour le développement des infrastructures. C’est particulièrement vrai pour les petites entreprises.
  3. Les entreprises peuvent difficilement se développer sans infrastructures adaptées au niveau des Etats aussi bien qu’au niveau sous-régional. Il est souvent plus facile de commercer en direction de la Chine ou de l’Europe qu’à l’intérieur du sous-continent. C’est une perte de compétitivité énorme.
  4. En ce qui concerne les entrepreneurs agricoles, ils sont confrontés à la spéculation sur les terres et des efforts sont à faire en terme de professionnalisation. L’entrepreneur agricole doit pouvoir disposer d’observatoires économiques et d’informations claires sur les marchés.
  5. Les relations PME africaines-grands groupes sont rendues difficiles si les PME ne sont pas à niveau. Il se pose des problèmes de certification. Des bourses de sous-traitance sont en train d’être créées qui permettent aux PME de se mettre en réseau afin de monter en gamme au niveau de la qualité.

Une dynamique se met en place : les pays émergents estiment que la croissance est molle en Europe et qu’il faut investir dans les pays en développement car ils pensent que dans les décennies à venir la véritable croissance sera en Afrique. Les entreprises de haute technologie, indiennes ou asiatiques, s’intéressent au partenariat avec des entreprises moyennes de croissance en Afrique où existe une demande croissante de nouveaux consommateurs de technologies. Par rapport à une entreprise classique, une entreprise de croissance a la particularité d’avoir des taux de croissance de 15 à 30 % (contre 3 à 7 %). C’est la raison pour laquelle elles sont particulièrement aidées au niveau international. Elles sont créatrices d’emplois, leur petite taille leur confère de la souplesse et elles sont aptes à prendre des risques.

R. Portella cite quelques chiffres. Au Nigeria, sur 1.000 PME identifiées, 120 ont un fort potentiel de croissance (bon business-plan, marché porteur, outils de production adaptés) ; au Maroc, elles sont 50 sur 300 ; au Ghana, 40 sur 300, au Cameroun, 30 sur 400, au Sénégal, 25 sur 150 et au Gabon, 10 sur 90, (d’après les chambres de commerce). Ce sont ces entreprises positionnées sur des créneaux porteurs : technologies de l’information, biotechnologies…qui intéressent les pays émergents. Pour ces entreprises moyennes de croissance, ce qui leur faut c’est une visibilité sur les marchés. Elles comportent cependant des risques en particulier si elles n’ont pas su mettre de garde-fous vis-à-vis des fonds d’investissement et en se diversifiant de façon excessive comme ce fut le cas pour une entreprise de télécommunication qui n’a pas pu mettre en valeur son invention et qui a implosé.◘

Philippe Mathieu

Conclusion

par Jean-Marc de Bournonville,

Directeur général adjoint du groupe Gras Savoye SA

L’un des facteurs essentiels de la compétitivité des entreprises africaines, c’est bien sûr l’intégration régionale. L’Afrique a besoin d’une aide publique bien ciblée, mais il ne faut pas oublier la nécessité de construire un secteur privé fort et structuré. Le partenariat va se renforcer partout, car les ressources de l’entreprise sont contraintes et les demandes des clients de plus en plus sophistiquées. La difficulté de recherche de partenariat est de bien positionner sa valeur ajoutée, de bien se connaitre et de bien se comprendre. Savoir aussi que la stratégie des groupes est plutôt une stratégie de zones qu’une stratégie de pays.

Les groupes importants ont de plus en plus de contraintes de conciliation, ce qui peut déséquilibrer la nature des partenariats. Le banquier ou le prêteur exigent un métier, un savoir- faire, un marché bien définis et la personne qui convient pour le réaliser. L’investisseur, quant à lui, recherche la sécurité et la confiance : sécurité physique, sécurité des biens, sécurité juridique et sécurité foncière qu’il ne faut pas négliger.

Reste à considérer le facteur temps. Le temps des politiques est différent de celui des entrepreneurs, car ils agissent dans le temps court, alors que les investisseurs ont besoin de plus de temps pour prendre leurs décisions.

J’ajouterai enfin qu’il ne faut pas négliger le partenariat avec nos régions françaises qui, à l’exemple de la Bretagne, s’intéressent beaucoup à l’Afrique.◘

et par Arlette Tonye,

avocate, gérante d’Overscore avocats,

auteur de « Pratique juridique des financements structurés en Afrique »,l’Harmattan, juillet 2010.

En parlant des entreprises de croissance, chacun cherche à donner du contenu à cette expression. Faut-il se référer au chiffre d’affaires de l’entreprise, à la progression de la masse salariale, aux dépenses consacrées à l’innovation ou à tout autre élément ? Quand on aura élaboré le statut de ce qu’est l’entreprise de croissance, on pourra renvoyer précisément à tel ou tel type de financement.

Quant aux garanties, ce ne sont même plus les garanties de l’entreprise elle-même qui sont exigées, mais celles qui concernent les entrepreneurs eux-mêmes. On se retrouve dans un contexte de droit civil où, par exemple, l’homme en attente de crédit à Paris va demander à sa femme de se porter caution au pays. Il y a donc des préalables qu’il faut poser : élaborer des garanties qui soient celles de l’entreprise elle-même et non celles de la personne de l’entrepreneur. Nous attendons des avocats d’affaires des décisions qui soient inhérentes au projet lui-même et seulement au projet.■

Jean Roch