Les télécoms en Afriques : enjeux économiques et mutatons sociales

Téléphone Portable

L’Institut français des relations internationales (IFRI) a tenu le 7 février un court mais intéressant colloque sur « Les télécoms en Afrique : enjeux économiques et mutations sociales ». Y ont participé sous la présidence d’Hélène Quénot-Suarez, chercheur attaché au programme d’Afrique subsaharienne de l’IFRI : Marc Rennard, directeur exécutif de AMEA/ Orange, Jean-Michel Huet, directeur associé Emerging Markets, BearingPoint, Laura Recuero-Virto, chercheur à l’OCDE, Annie Chéneau-Loquay, directeur de recherche au CNRS de Bordeaux.

Associant, comme le fait généralement l’IFRI, les trois secteurs, public, privé et recherche, cette réunion a montré l’extrême rapidité des changements intervenus en Afrique depuis quelques années avec l’explosion quantitative du nombre des mobiles, passé de 600 000 en 1995 à 300 millions aujourd’hui. Cette explosion crée, comptetenu également de la croissance démographique attendue, un marché particulièrement attractif, notamment pour tous les pays qui, pour des raisons historiques, ont gardé des liens privilégiés avec l’Afrique, ce qui n’empêche pas la concurrence des entreprises des nouveaux Etats et notamment des BRICS.

On assiste à une véritable appropriation par les Africains du portable et de son utilisation à des fins d’autant plus nouvelles que les économies restent très largement informelles. En plus des usages classiques d’information et d’échange, de nombreux petits métiers se sont créés autour des portables, achat, vente, réparation, recharge des mobiles et des cartes. Les publicités entourant le mobile et ses utilisations, sont devenues de véritables « marqueurs du paysage urbain ». En milieu rural, « la parole du téléphone » induit également de profonds changements sociétaux. Des services financiers comme le mobile banking se développent très rapidement dans certains pays comme le Kenya. En revanche les nouvelles utilisations liées au secteur de la santé ou de l’éducation, si elles touchent davantage de pays, restent encore largement l’apanage des institutions publiques.

Pour les fournisseurs d’accès, l’aubaine tient au nombre, à la « virginité » des marchés et au fait que les services par cartes SIM sont prépayés. Ces opérateurs représentent actuellement une très forte capitalisation, une source d’emploi local très importante et des rentrées fiscales considérables pour les gouvernements. Des kiosques de téléphone mobile se sont ouverts par centaines dans des grandes villes comme Dakar et par milliers dans des mégapoles comme Lagos, Kinshasa ou Johannesburg. Cette activité implique néanmoins une négociation constante avec les autorités de tutelle qui sont parfois plus soucieuses de passer des contrats que de tenir compte des limites de rentabilité de cette « poule aux oeufs d’or ». C’est ainsi qu’un certain nombre de pays ont du réduire le nombre de leurs opérateurs tandis q u e , d a n s d’autres, les opérateurs se restructurent ou mutualisent leurs installations qui représentent toujours un coût élevé.

Si le portable est encore appelé à se développer, comme l’a fait la radio, le problème posé à l’Afrique pour s’équiper d’une technologie internet à haut débit, à terme indispensable, est encore loin d’être réglé. En effet, même si le pourtour du continent est aujourd’hui entièrement câblé en haut débit, le nombre des accès à terre est encore limité et les distances à parcourir sont énormes pour desservir des régions reculées, comme l’est par exemple le Niger. Dans ce contexte, la solution des connexions sans fil demeure évidemment intéressante, de même que l’utilisation des satellites qui couvrent l’Afrique mais s’adressent encore à une clientèle spécifique d’institutions ou de sociétés disposant d’importants moyens.

La discussion a permis de préciser un certain nombre de points sur les contenus, qui existent largement en nombre et en qualité en Afrique, sur le rôle des portables dans le développement des métiers du journalisme et également d’appoint dans la surveillance des élections. A la différence du Maghreb, les réseaux sociaux sont encore embryonnaires en Afrique noire, de même que la cybercriminalité, même si certains groupes ont déjà une réputation déjà établie. En revanche la TNT n’apparait pas comme une priorité compte tenu de son coût et du fait que les télévisions, contrairement aux téléphones portables, sont très peu présentes en dehors des centres urbains.

Sans constituer une panacée, ni faire perdre de vue la nécessité d’autres investissements en matière d’infrastructures, de productions agricoles ou industrielles, de santé et d’éducation, les TIC peuvent, du fait de leur très large appropriation par les Africains eux-mêmes et de leur facile mise en oeuvre, jouer un rôle de levier et ouvrir la voie à d’autres opportunités dans le développement du continent africain… qui comptera 2 milliards d’habitants en 2050. L’enjeu est que les Etats eux-mêmes régulent, avec d’autres autorités indépendantes toutes plus ou moins liées à l’UIT et notamment, l’ « Internet Corporation for Assigned Names and Number » (ICANN) qui en ont l’expérience, un marché en pleine expansion.■

Raymond Césaire