Les Pontins

Lundi 14 mars, dans le cadre du séminaire du CEMAF « Transmission de l’État colonial », Jean Hervé Jézequel intervint sur le thème « Les élites politiques en AOF et la question de la transmission de l’Etat », essentiellement à partir de sa thèse « Les mangeurs de craie », dans laquelle il analyse le parcours des 2 500 diplômés de l’école William-Ponty, et plus particulièrement de la moitié d’entre eux qui furent instituteurs. Les noms d’Hamani Diori, Mamadou Dia, Modibo Keïta, Ouzin Coulibaly, Houphouët-Boigny (en section préparatoire à la médecine pour ce dernier), parmi bien d’autres, illustrent l’importance de cette école dans l’histoire de la décolonisation, mais le bien plus vaste travail descriptif mené par M. Jézequel permet d’ébaucher une histoire sociale des acteurs de la décolonisation.

Refusant tant le paradigme de la décolonisation comme conquête du pouvoir par une élite modernisatrice que celui de la transmission négociée à une élite choisie par le colonisateur, M. Jézequel cherche d’abord à expliquer, plutôt que de la naturaliser, l’émergence de ces instituteurs en politique, à partir de la marginalité politique dans laquelle vécurent les Pontins, « bambins barbus » et « meneurs de galopins », dans une colonie où le pouvoir s’organisait autour du Commandant de Cercle, du Garde-Cercle et de l’interprète, durant toute la première moitié du siècle.

L’hégémonie des Pontins sur les postes offerts à l’élection à partir de 1950 et plus encore après la loi-cadre Defferre, allant d’un minimum de 25 % jusqu’à 70 %, révèle le changement qu’a constitué la territorialisation d’une politique indigène jusque-là menée essentiellement à l’échelon local. Ce qui a transformé de handicap en atout les fréquentes mutations professionnelles des Pontins, exigeant des hommes capables de penser les nouveaux espaces du politique.

Après avoir insisté sur l’hétérogénéité tant de leur recrutement que de leur parcours professionnel ultérieur, M. Jézequel explique que les Pontins ont pu croiser des secteurs sociaux divers (politiques, syndicaux, entrepreneuriaux, chefferies) et représenter ainsi des intérêts très différents voire divergents sans perdre un certain sentiment d’appartenance collective, devenant ainsi centraux dans le processus de cristallisation des élites politiques et d’assimilation réciproque entre blocs dirigeants hétérogènes qui caractérise l’émergence des nouvelles couches dirigeantes issues de la décolonisation.

Yannick Le Corfec