L'épisode colonial dans la construction de l'Afrique de demain

Abel Kouvouama © CADE
Abel Kouvouama © CADE

Cycle « L’Afrique en mouvement » : Conférence-débat du 11 mai 2011 à l’université du Havre par Abel Kouvouama, anthropologue, professeur des universités, université de Pau et des pays de l’Adour

Après une courte introduction par Benjamin Steck de l’université du Havre, qui est impliqué depuis le début dans ce cycle de l’« Afrique en mouvement », Abel Kouvouama se lance dans sa présentation sur le ton d’une conversation détendue avec un auditoire, certes plus clairsemé que lors des 2 autres conférences sur l’épisode colonial, mais tout aussi suspendu aux lèvres du conférencier.

Vous trouverez ci-après un large extrait du texte écrit de cette conférence dont l’intégralité est consultable sur notre site. La version audio est également consultable sur internet (liens de consultation en fin d’article).

« … En abordant le thème de cette conférence, je dirai en introduction qu’il existe une pluralité de regards sur les sociétés africaines aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Afrique. Ces regards rassemblent, à partir de l’idée d’Afrique et de son désir, trois ordres de courants reposant tantôt sur des idées reçues ; tantôt sur des représentations imaginaires ; ou encore de manière plus concrète, sur des réalités vécues ; à savoir, celles des territoires à la fois scandaleusement riches en ressources du sol et du sous-sol qui ne profitent pas toujours à la majorité des populations exploitées. Tous ces trois regards participent, dans leurs aspects contradictoires, de « l’invention de l’Afrique », pour reprendre l’expression de Valentin Mudimbé. Cet exposé s’emploiera d’une part à expliquer comment les sociétés coloniales et les sociétés colonisées font partie d’une même matrice historique de laquelle peuvent se lire aussi bien le phénomène de domination coloniale que de contestation de l’ordre colonial par les populations africaines ; en d’autres termes, ce sont des totalités socio-politiques enchevêtrées dont le dénominateur commun est l’avant et l’après « situation coloniale ». Il s’agit d’autre part, de voir comment s’inventent aujourd’hui cette Afrique dans les champs du politique, de l’économique, du religieux et du culturel.

On peut partir de l’analyse plurielle des sociétés africaines pour avancer ces idées directrices : premièrement, audelà de l’unité du concept de « société africaine » subsaharienne (au singulier) qui tente de souligner pour la plupart d’entre elles, la même expérience historique du fait colonial (à l’exception de certaines comme l’Ethiopie), les sociétés africaines sont plurielles dans leur historicité concrète. Deuxièmement, l’analyse des constructions de la démocratie dans les sociétés africaines subsahariennes se doit d’appréhender la question de l’individu en acte, sous la double articulation des logiques individuelles et des logiques communautaires s’appuyant aussi bien sur le contrat social que sur l’appartenance à une parenté de sang et d’alliance matrimoniale. Troisièmement, en partant de la production des rationalités contextualisées, on peut dans une certaine mesure postuler l’idée d’après laquelle, l’expérimentation de la démocratie (espace public) dans les sociétés africaines subsahariennes impliquant le religieux (espace privé) se donne à voir comme un des lieux propices à la formation de nouvelles subjectivités politiques et croyantes propices à l’émancipation des individus. Quatrièmement, en tenant compte de l'histoire mouvementée de l'Afrique du fait de la domination esclavagiste et coloniale, on peut considérer comme grille de lecture adéquate de l'histoire discontinue des sociétés africaines coloniales et postcoloniales, celle du blocage du processus d'évolution de ces sociétés du fait de la surimposition coloniale, ainsi que de télescopage des logiques rationnelles exogènes et endogènes qui inclinent à parler d’un enchevêtrement des historicités, des croyances, des pratiques et des systèmes dans les différentes recompositions sociales, économiques, culturelles et politiques.

1.Sur le plan socio-historique et culturel, on peut retenir les principales dates marquantes de l’épisode colonial :

→ 1830 – 1960 : justification du « bien-fondé » de la colonisation sous le vocable de la « mission civilisatrice ». Mais à la domination coloniale font écho les luttes anti-coloniales des populations et des élites africaines.


→ 1945 : influence en Afrique du marxisme, du panafricanisme, de la négritude et d’une pluralité d’événements socio-politiques complexes :

  • 1945, fin de la seconde guerre mondiale avec la défaite du fascisme, défaite à laquelle les pays africains ont contribué.
  • 1947, autour d'Alioune Diop avec la création en France de la revue Présence Africaine, va se développer un courant critique qui, à partir d'une tentative d'unification des sciences sociales et humaines, s'est fixé un double objectif, à savoir :

a) La revalorisation des cultures et civilisations africaines, riches et variées, ainsi que du passé de l'Afrique, dans un discours panafricaniste et « nationalitaire », selon le mot du sociologue Anouar Abdel Malek.

b) La réappropriation scientifique du discours des sciences sociales qui privilégie le vécu et le devenir historique des populations africaines. Ainsi, des pans entiers de l'histoire politique, économique, sociale, religieuse et culturelle de l'Afrique sont soumis à une nouvelle lecture par les élites africaines (L.S. Senghor, Osendé Afana, Madjemout Diop, etc.), puisque c'est l'homme africain, et de façon plus générale, l'homme noir avec sa culture et sa civilisation qui est réévalué1. Qu'il s'agisse de l'approche marxiste (avec Osendé Afana), néo-marxiste (avec Samir Amin), ou de l'approche classique libérale (avec Mamadou Dia), la réflexion des élites africaines et européennes va mettre en relief les problèmes du sous-développement et de la dépendance auxquels s'ajouteront ceux des mécanismes de la domination impérialiste. En somme, les approches marxistes et néo-marxistes vont dominer tout le champ théorique et politique en Afrique et en Europe occidentale et dans les Amériques.

Ainsi, le mouvement de décolonisation du continent africain se fait sous l'influence de l'idéologie marxiste et des idéologies de revalorisation culturelle (négritude) ainsi que de la construction de l'unité politique du monde noir (panafricanisme). L'analyse économique privilégie les conséquences de l'expansion du capitalisme sur des sociétés "précapitalistes" africaines. La prise en compte des aspects économiques, démographiques et sociaux a conduit de nombreux analystes à recourir à une démarche comparatiste ayant abouti à l'élaboration de nouvelles notions comme celles du “sous-développement” et de la “dépendance”2. Certains ont conclu ainsi à une “croissance sans développement” de ces pays par le fait même qu'elle a été engendrée de l'extérieur par les pays du “centre”, ceci au détriment d'une véritable alternative de développement “autocentré et autodynamique”3.

De son côté, le sociologue français Georges Balandier inaugure une nouvelle démarche dynamiste et critique en affirmant que les sociétés africaines ne sont pas en dehors de l’histoire ; mais qu’elles ont une histoire "traditionnelle" et "moderne", dynamique et contradictoire inscrite dans ce complexe qu’il qualifie de « situation coloniale » formulée en ces termes :

« Toute étude concrète des sociétés affectées par la colonisation s’efforçant à une saisie complète ne peut cependant s’accomplir que par référence à ce complexe qualifié de situation coloniale. C’est en approfondissant l’analyse de cette dernière, en repérant ses caractéristiques selon le lieu de l’enquête, en examinant les mouvements qui tendent à sa négation qu’il devient possible d’interpréter et de classer les phénomènes observés. Cette reconnaissance de la situation résultant des rapports entre la société coloniale et la société colonisée requiert du sociologue un continuel effort critique le mettant en garde contre les risques d’une observation trop unilatérale » (G. Balandier, Sociologie actuelle de l’Afrique Noire, dynamique sociale en Afrique, Paris, PUF, 1ère édition 1945, 2ème édition 1963, p. 364).

Quelles sont les conditions historiques, sociales et politiques qui caractérisent la situation coloniale ? On peut y repérer quatre éléments :

  • C’est la domination imposée par une minorité étrangère « racialement » et culturellement différente au nom d’une supériorité « raciale » (ou ethnique et culturelle dogmatiquement affirmée) à une majorité autochtone matériellement inférieure.
  • C’est la mise en rapport de « civilisations » hétérogènes, à savoir, une civilisation à machinisme, à économie puissante, à rythme rapide et d’origine chrétienne s’imposant à des civilisations techniques complexes, à économie retardée, à rythme lent et radicalement non chrétienne.
  • C’est le caractère antagoniste des relations intervenant entre la société coloniale et la société colonisée et qui s’explique par le rôle d’instrument auquel est condamnée la société colonisée.
  • C’est la nécessité pour maintenir la domination coloniale, de recourir non seulement à la force mais encore à un ensemble, dit Balandier, de pseudojustifications et de comportements stéréotypés… »

Le conférencier développe ensuite d’autres aspects dont le rôle de la littérature. Il illustre la fin de ses propos en faisant écouter un morceau de musique et appuie sa démonstration d’homme de terrain par une action physique (il a quitté sa chaise et dansé sur l’estrade) en prononçant l’axiome : « il faut déhancher le concept ».

Quelques moments d’échanges avec la salle ont terminé la rencontre.

Jean Brice Simonin

Bibliographie de la conférence :

1 Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Paris, Présence Africaine, 1954.
2
Osendé Afana, L'économie de l'Ouest africain, perspectives de développement, Paris, Maspero, 1966.
3
Samir Amin, Le développement du capitalisme en Côte d'Ivoire, Paris, Ed.de Minuit, 1967.
4.1
Elikia Mbokolo, Historicité et pouvoir d'Etat en Afrique Noire, Réflexion sur les pratiques d'Etat et les idéologies dominantes, in Revue Relations Internationales n° 34, 1983.
4.2
Pambou Tchivounda, Essai sur l'Etat africain post-colonial, Paris L.G.D.J.P, Dakar, NEA 1982.
5.1
Lanciné Sylla, Tribalisme et Parti unique en Afrique Noire, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.
5.2
Emmanuel Terray, L’Etat contemporain en Afrique, Paris, 1986.
5.3
Jean-François Bayart, L’Etat en Afrique, la politique du ventre, Paris, 1989.
6.1
O. Dieng, L'armée et le pouvoir en Afrique noire : les coups d'Etat militaires, thèse de 3e cycle E.H.E.S.S, Paris, 1978.
6.2
M. Kourouma, Etude du présidentialisme en Afrique noire francophone à partir des exemples guinéens et ivoiriens, thèse de Doctorat d'Etat, Paris, 1978.
7
Abel Kouvouama, Citoyenneté, ethnicité et ethnocentrisme: les enjeux de la démocratie en Afrique in, Patrice Yengo, (dir.), Identités et démocratie, Paris L'Harmattan, 1997, pp.268-281.
8
Philippe-Joseph Salazar, Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle, in Jean-Godefroy Bidima ,(coord), Rue Descartes n°36. Philosophies africaines : traversées des expériences, Revue du Collège international de Philosophie, Paris, Puf, 2002, pp.178-179.
9
Eboussi-Boulaga F., Les Conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre, Paris Karthala, 1993.
10 Abel Kouvouama, Modernité africaine. Les figures du politique et du religieux, Paris, Ed. Paari, 2002.
11 Jean-Godefroy Bidima. La palabre. Une juridiction de la parole, Paris, Michalon, 1997.

Liens de consultation :

Le texte sur notre site :
http://afrique-demain.org/lafrique-enmouvement

La conférence et les documents liés sur les sites habituels du cycle :
CRDP : http://crdp.ac-rouen.fr/crdp76/
CDDP76 : http://cddp76.ac-rouen.fr/