Le Sahel dans l’oeil du cyclone Rébellion des Touareg, enlèvements d’AQMI, putsch des militaires au Mali

Coup de tonnerre au Mali : le 22 mars, à Bamako, des militaires avec à leur tête le capitaine Amadou Sanogo ont envahi la radio-télévision nationale, attaqué le palais présidentiel et mis en prison une partie des membres du gouvernement, pendant qu'au Nord, les combattants indépendantistes Touareg prenaient le contrôle de l'ensemble des chefs-lieux - Kidal, Gao, Tombouctou - instaurant une partition de fait du pays à partir du 31 mars.

Au départ, une simple mutinerie de type corporatiste, les soldats se plaignant de la corruption de leurs chefs et du manque de moyens pour la troupe. Mais les jeunes officiers et sous-officiers qui ont formé le Comité national pour le Redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE) enrageaient surtout de ne pas disposer de la formation et de l’équipement pouvant leur permettre de venir à bout de la nouvelle rébellion touareg dans les régions de Kidal, Gao et Tombouctou, au nord du pays, et donc d’assurer la sauvegarde de l’intégrité territoriale du pays.

Depuis une première attaque le 17 janvier 2012, qui avait débouché sur le massacre d’une partie de la garnison de Aguelhok, les moudjahidine du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) – parfois allié au groupe islamiste Ançar Dine – ont multiplié les coups de main victorieux contre une armée malienne démoralisée et dotée de moyens insuffisants dans une région immense (1 200 kilomètres de frontière avec l’Algérie, 900 km avec la Mauritanie…). Leurs chefs affirment que les accords conclus depuis trente ans avec le pouvoir central demeurent sans effet, l’Etat ayant démissionné au Nord-Mali. « Nous disons à la communauté internationale « Donnez-nous l’indépendance, et vous verrez : ce sera la fin d’AQMI, des enlèvements d’Occidentaux et du trafic de drogue », affirme Mahmoud Ag Aghaly, le président du bureau politique du MNLA.

Echec d’un modèle

Avec la chute d’Ahmadou Toumani Toure, dit « ATT », qui devait terminer son second et dernier mandat de président le 29 avril, c’est un peu aussi l’échec d’un modèle de démocratie sahélienne, incarné par un général qui, déjà en 1992, avait choisi de se mettre aux côtés de la population, pour la protéger des excès d’un autre militaire, le président Moussa Traore ; puis avait sagement regagné sa caserne quelques mois plus tard, et n’était revenu au pouvoir – en tant que civil, et par la voie des urnes – qu’en 2000.

« ATT », outre ses qualités de médiateur et de négociateur – y compris, un temps, avec les Touareg – avait incarné (même si l’Etat, désarmé par le FMI, n’y était pas pour beaucoup !), l’accès à un certain dynamisme économique, avec l’ouverture de chantiers tous azimuts, des progrès sociaux et sanitaires, un respect de la démocratie unanimement salué, le souci de moderniser des institutions et de préparer un nouveau code de la personne et de la famille…

Mais l’ex-général croyait pouvoir laisser « du temps au temps », pour régler la question touareg, qu’il affectait de considérer comme immuable : « Nos aînés l’on gérée ; nous la gérons ; et nos cadets continueront à la gérer … ». Il n’empêche : c’est toujours, cinquante ans après l’accession du pays à l’indépendance, la « question nationale » et celle de l’Etat au Mali qui sont posées, avec le spectre de la partition qui resurgit, et la tentation de se replier sur un « Mali utile ».

En outre, le président malien avait toujours considéré que la « guerre » d’AQMI, sur ce même théâtre du Nord-Mali, n’était pas la sienne, mais celle de l’Algérie, la véritable matrice des groupes islamistes : le FIS, les GIA, le GSPC, enfin AQMI. La chute de son régime, tout comme auparavant le déclenchement de la rébellion touareg à laquelle elle est liée, semble un « dégât collatéral de la crise libyenne », qui a « catalysé les velléités d’indépendance de l’Azawad », selon la formule de Mahamadou Issoufou, le président du Niger voisin – qui n’a cessé d’être préoccupé ces derniers mois par la situation au Mali et dans toute la région.

Zone de tous les trafics

Une mission d’évaluation de la Commission et du Service diplomatique de l’Union européenne, en déplacement au Niger en janvier dernier, pour y préparer le lancement d’une opération d’assistance à ce pays, a justement listé les risques menaçant l’ensemble des Etats du Sahel dans un rapport sorti le 19 mars dernier.

1. L’activisme d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), avec notamment l’enlèvement d’Occidentaux, a réduit le tourisme drastiquement.

2. L’influence croissante de Boko Haram (BH), le mouvement islamiste actif au Nord Nigeria, qui a essaimé au Tchad, Niger, Mali, et entretient des contacts avec AQMI.

3. Le risque de contagion au Niger de la rébellion touareg du Nord-Mali.

4. Les réseaux de trafic en tous genres, facilités par la libre circulation dans les confins désertiques d’Algérie, Libye et des pays du Sahel : armes, drogues, trafic humain… « Plusieurs réseaux criminels dans la région utilisent des groupes d’anciens combattants Touareg et Toubou pour le transport et les escortes ».

5. Les anciens combattants pro-Kadhafi revenus de Libye « avec une bonne connaissance du terrain et de bonnes compétences militaires, veulent rester armés, prêts à s’engager dans le banditisme ou d’autres activités criminelles ».

6. Les volumes d’armes, de munitions et d’explosifs en circulation ont augmenté dans l’ensemble du Sahel depuis le conflit de 2011 en Libye.

7. Pour le seul Niger, on estime à 200 000 le nombre de travailleurs de retour de Libye, dans une région extrêmement pauvre, où les villageois ne subsistaient que grâce aux sommes envoyées par les travailleurs immigrés.

Les personnes déplacées ou réfugiées au Burkina, en Mauritanie, au Niger du fait des combats opposant des combattants touareg à l’armée malienne sont également estimées à 200 000. En outre, une crise alimentaire est en vue, avec une nouvelle sécheresse : 5 à 7 millions de personnes, selon le PAM, ont besoin d’une assistance immédiate. Pour la FAO, jusqu’à 20 millions d’habitants du Sahel risquent de manquer de nourriture d’ici septembre, le début des prochaines récoltes – dont on sait qu’elles seront insuffisantes. L’ONG Action contre la faim (ACF) estime que 2012 est « l’année de tous les dangers pour le Sahel » : c’est l’effet cumulé de la baisse de la pluviométrie, de la fréquence croissante des épisodes de temps sec, de l’augmentation générale des prix des denrées de base, et des crises libyenne, ivoirienne … et maintenant malienne. ■

Philippe Leymarie

Des Touareg qui ne veulent pas la guerre …

C’était avant le putsch des militaires à Bamako : deux éminents représentants l’un de la communauté touareg proche de la Présidence de la République, l’autre de la communauté arabe de Tombouctou, rendaient visite au bureau de la CADE, à Paris.

L’un et l’autre ont eu un passé de combattant pour la cause touareg au Mali. Cette lutte avait débouché, en 1994, sur la signature d’un pacte national qui prévoyait une meilleure intégration des Touareg. Ils ont alors bénéficié de nombreux projets dont certains se sont concrétisés (accès aux services sociaux, à la santé, à l’école, etc.). Il y a eu également le lancement de projets structurants, pour désenclaver ces régions du Nord-Mali, comme la route qui va de Gao à la frontière du Niger, la réalisation d’un barrage qui permettra la mise en valeur de 100 000 ha (quand il sera réalisé), le développement de l’exploitation des ressources minières.

La composante touareg de ces régions ainsi que la communauté d’origine arabe, ont-ils affirmé, sont conscientes que le gouvernement malien fait des efforts. De leur point de vue, une rébellion ne se justifie plus, même si certains ont nourri à nouveau l’idée d’indépendance, encouragés par les ex-combattants touareg enrôlés par Kadhafi qui les ont rejoints. Ils pensent désormais qu’ils ont les moyens d’instaurer un Etat indépendant au nord du Mali.

Le gouvernement malien, qui avait privilégié le dialogue pour trouver un accord avec la communauté touareg n’était pas préparé à faire face à cette situation. Il y a une occupation de fait d’une partie du territoire malien, et si rien n’est fait, ces rebelles pourraient réaliser leur objectif. Il s’y ajoute la présence incontrôlée et déséquilibrante d’AQMI, qui a provoqué la mort du tourisme et des divergences entre les pays frontaliers de cette zone sur la manière d’y ramener l’ordre.

Ces Touareg rebelles sont tellement mobiles que le Mali seul ne peut pas régler le problème. Il y a eu des tentatives de la part des forces maliennes pour attaquer les rebelles mais des soldats ont été égorgés, et à chaque intervention l’armée malienne a été laminée. On ne donne pas les moyens au Mali d’agir. On demande l’aide des Algériens, des Mauritaniens et même des Français qui sont déjà intervenus. Si ce problème perdure il y a risque de guerre civile. Déjà des femmes de militaires tués au Nord ont marché sur la présidence à Bamako et ont attaqué des pharmacies appartenant à des Touareg. S’il n’y a pas d’élections, ce sera pire encore. Il faut absolument amener le gouvernement malien à négocier avec les rebelles et les pays limitrophes… ■

Dany Toulouse