Le rôle des puissances émergentes dans les transformations économiques de l’Afrique : risques et opportunités

Conférence de Philippe Hugon à l’Académie de sciences d’Outre-Mer, le 23 mars 2012.

Invité par l’académie des Sciences d’Outre-Mer à exposer ses vues sur le rôle des puissances émergentes dans les transformations économiques de l’Afrique, Philippe Hugon a centré ses propos sur la Chine et l’Inde et montré, en termes économiques et géopolitiques, combien ces deux pays ont changé la donne en Afrique. Il ne fait pas de doute que la forte croissance économique enregistrée depuis 2000 est à rapprocher des profondes transformations des échanges extérieurs : orientés majoritairement jusqu’à cette date vers les pays du Nord, ils dépassent maintenant 40 % de leur montant avec les pays du Sud. Avec la Chine entre 2000 et 2011, ils sont passés de 10 milliards $ à 130 milliards $. Dans la même période, avec l’Inde, l’évolution est comparable, passant de 5 à 62 milliards $.

Certes pays par pays, le tableau diffère et tandis qu’avec les pays pétroliers les échanges sont souvent déficitaires pour la Chine, avec les autres la balance commerciale lui est favorable.

Si les relations de la Chine et de l’Inde avec l’Afrique sont anciennes et marquées dans l’époque récente par le pacte de Bandoeng, elles explosent depuis peu sur le plan commercial. Au plan démographique, il est difficile d’apprécier l’effet de ce resserrement des relations sur les migrations chinoises vers l’Afrique en l’absence de statistiques mais on peut dire que les migrants d’origine indienne s’intègrent mieux que ceux d’origine chinoise.

Dans le contexte de la mondialisation, les relations de la Chine et de l’Inde avec l’Afrique ont ouvert les économies africaines aux entreprises multinationales. Aux facteurs endogènes de croissance (progression des classes moyennes, urbanisation, plus grande stabilité politique …) s’ajoutent maintenant des facteurs exogènes avec le règlement de la dette, qui va de pair avec l’assainissement des finances publiques, et surtout la croissance parallèle de la demande mondiale et des investissements directs extérieurs (dont le montant a été multiplié par 6 depuis 2000).

Pour caractériser les relations entre Chine et Inde d’une part et Afrique d’autre part, Philippe Hugon a mis en exergue la soif de matières premières des deux premiers et de terres de l’Inde qui, dans ce dernier cas, est à mettre en rapport avec la grande disponibilité de terres arables africaines (60 % des disponibilités mondiales). Il a évoqué aussi les effets pervers de cette soif en termes de conflictualité et de contrats léonins. Il a souligné la différence d’approche des entreprises chinoises et indiennes, les premières soutenues par leurs autorités publiques et faisant peu appel à la main d’oeuvre locale tandis que les secondes ressortissent au secteur privé.

Quand à l’aide, il est difficile de l’apprécier car ni l’Inde ni la Chine ne se réfèrent aux critères de l’OCDE. A noter l’appui de l’Inde à la politique africaine d’intégration régionale et, en ce qui concerne la Chine, sa préférence marquée pour les relations bilatérales, à l’exception de la lutte contre Al-Qaïda ou la piraterie somalienne.

Les deux pays émergents mettent leurs relations commerciales au service d’une politique d’influence à l’égard des pays africains où ils ont développé leurs intérêts. Le conférencier s’est interrogé sur les effets de cette croissance des échanges sur le développement de l’Afrique : effets à long terme bénéfiques pour la stimulation de la croissance en Afrique, ou effet d’aubaine pour les pays bien pourvus en richesses convoitées ? Cela dépendra des choix politiques des pays africains. Faut-il redouter, pour nos pays comme pour nos entreprises, l’emprise grandissante qu’exercent ces deux pays émergents sur l’Afrique ? La nouvelle donne offre des opportunités dont il leur appartiendra de les saisir.

La conférence de ce fin connaisseur de l’Afrique a mis en lumière l’entrée de l’Afrique dans la mondialisation, avec ses chances et ses risques. Elle a proposé de nombreuses pistes de réflexion et contribué à mieux faire comprendre les enjeux de l’engagement de la Chine et de l’Inde sur le sol africain.■

Jean-Loïc Baudet