Le Kenya, une histoire politique troublée

L’irruption de la violence dans ce pays, à l’occasion de la publication des résultats - contestés - du scrutin présidentiel du 27 décembre 2007, prend à contre-pied les commentateurs. Ce pays dont on se plaisait à vanter les performances économiques, le dynamisme national dopé par le tourisme, « les perspectives alléchantes de la bourse de Nairobi » (Le Monde du 5 janvier) pouvait être cité comme un exemple de réussite et de stabilité.

Où sont les racines du mal ?

Remontons dans le temps. Pendant le premier millénaire avant notre ère, les hauts plateaux près du lac Victoria ont vu s’y établir des agriculteurs bantous, entre autres des Kikuyu, des Kamba et des Luyia. Sautons les siècles pour voir s’installer au XIème siècle des populations nilotiques venues du Nord, qui ont introduit l’élevage de bovins et créé de puissants royaumes. Les Massaï, pasteurs guerriers nilotiques arrivés de la région du lac Turkana, laissent les riches terres volcaniques des plateaux aux Bantous et s’établissent dans les plaines du centre et du Sud, créant un vaste territoire s’étendant du nord-est du lac Victoria à la latitude de l’île de Zanzibar.

Révoltes pour les terres

L’influence britannique commence à s’exercer en 1873 et à la fin de la première guerre mondiale les hauts plateaux constituent une colonie de peuplement. En 1919, les populations autochtones, les Kikuyu, les Kamba et les Luo, gravement affectés par la famine, se révoltent à plusieurs reprises contre l’accaparement de leurs terres. Le Kenya devient colonie britannique en 1920. Se créent alors de nombreuses associations de Kikuyu, qui luttent contre la mainmise britannique. Telle en 1952 une société secrète, les Mau-Mau, qui revendiquent par la violence la restitution de leurs terres et de leurs droits. Une sévère répression affecte sans distinction l’ensemble des Kikuyu (13.000 massacrés, 80.000 internés). L’état d’urgence alors décrété ne fut levé qu’en 1960. Leur leader, Jomo Kenyatta est condamné à sept ans de prison « pour complicité présumée avec les Mau-Mau ». L’administration britannique engage toutefois des réformes favorisant l’émergence d’une classe moyenne et encourageant les autochtones à se lancer dans les cultures d’exportation. En 1957, les petits planteurs africains sont autorisés à élire huit représentants au Conseil Législatif de la colonie.

Cependant le mouvement indépendantiste se structure. La Kanu (Union nationale africaine du Kenya), fondée en 1960, s’appuie sur les deux principales ethnies, les Kikuyu et les Luo. Jomo Kenyatta en prend la direction avant de devenir à l’indépendance, en 1963, président de la nouvelle république. Il se révèle modéré, pro-occidental et progressiste. Mais il ne modifie pas fondamentalement la structure foncière du pays, les terres rachetées aux colons étant redistribuées selon des critères tribaux. L’élite kenyane émergente est en majorité formée de Kikuyu, très nationalistes. La Kanu, hégémonique, devient parti unique en 1969. Le pays bénéficie d’une réelle stabilité et attire les investisseurs étrangers, engendrant ainsi une forte croissance, malgré l’absence de multipartisme.

Avant son décès en août 1978, Kenyatta désigne Arap Moi pour lui succéder, en raison de son appartenance à une ethnie minoritaire, les Kalenjin. Ce dernier engage un programme de réformes et de lutte contre la corruption et le tribalisme dans la vie politique, tout en renforçant le pouvoir de l’armée. Mais il fait bénéficier les Kalenjin et les Massaï, leurs alliés, d’avantages disproportionnés en leur attribuant les postes-clés dans l’administration. Comme l‘opposition se renforce, Arap Moi consolide le régime de parti unique. Toutefois sous la pression populaire et celle de la communauté internationale, il rétablit le multipartisme en I991. Dès lors des conflits sont provoqués entre Kikuyu et Kalenjin dans la vallée du Rift (1.000 morts et 250.000 déplacés). Malgré tout, Moi est réélu en 1992, mais avec seulement 35 % des suffrages. A partir de cette date, les affrontements intercommunautaires se multiplient. Des dizaines de milliers de Kikuyu sont chassés de la vallée du Rift et des centaines de fermiers Luo contraints à quitter leurs terres. Entre 1997 et 1998, des Kikuyu et des Kamba subirent des attaques entraînant la mort de plusieurs centaines d’entre eux et l’exode de 150.000 autres. Arap Moi qui briguait un cinquième mandat est réélu en janvier 1998, au terme d’un processus électoral entaché de nombreuses irrégularités.

Maquillage ethnique

En décembre 2002, le Kenya se donne un nouveau président, Mwai Kibaki, 71 ans, deux fois candidat malheureux à la présidentielle. Ce vétéran politique a servi le pouvoir en place avant de passer à l’opposition en 1991, lors de l’entrée en vigueur du multipartisme. Appartenant au groupe des Kikuyu, numériquement le plus important, il porte les couleurs de la NARC (Coalition nationale Arc en Ciel), qui rassemble une dizaine de partis et des dissidents vedettes de la Kanu. Le 30 avril 2005, le nouveau président ouvre la Conférence sur la réforme de la Constitution, semblant décidé à devenir l’artisan d’une avancée démocratique pour son pays.

L’élection présidentielle de 2007 révèle les rivalités exacerbées entre Kibaki et Raila Odinga, Luo de l’Ouest, leader du principal parti d’opposition, l’ODM (Mouvement Démocratique Orange). Autour de l’ODM gravitent de nombreuses ethnies « dont les leaders jouent depuis quatre décennies un jeu complexe d’alliances et de trahisons au gré de leurs fortunes personnelles, maquillées sans vergogne en confrontations ethniques » (Le Monde du 5 janvier). « Depuis le début du multipartisme au Kenya, l’appartenance ethnique s’est révélée nettement plus importante que les idéologies pour déterminer les loyautés politiques » poursuit le même journal.

La crise politique ne doit donc pas masquer la crise sociale, que traduisent de grandes inégalités allant jusqu’à la misère, même parmi les Kikuyu. De véritables gangs à composition ethnique, souvent manipulés par les responsables politiques, se livrent à de nombreuses exactions pour le contrôle des bidonvilles. Les fondements des troubles actuels sont donc complexes. Mais l’histoire nous apprend que les questions foncières en constituent le socle et que les rivalités ethniques en découlent.

Pour l’heure, il y a cependant des raisons d’espérer. La crise a provoqué une forte mobilisation internationale, bien que tardive. En particulier l’Union Africaine et plusieurs chefs d’Etat africains s’impliquent dans un processus d’intermédiation. On a vu également s’exprimer la société civile à travers un rapport publié par une coalition d’organisations africaines, notamment des droits de l’homme, intitulé « Le compte à rebours vers la fraude : les 30 heures qui ont détruit le Kenya », qui témoigne des irrégularités du scrutin du 27 décembre. Il reste à espérer qu’une nouvelle page de l’histoire du Kenya s’ouvrira après cette crise, qui permettra à ce pays à fort potentiel de poursuivre, sereinement et démocratiquement, son développement.■

Philippe Mathieu 

Une grande partie des sources de cet article provient de l’Université de Laval.