L'Afrique à la Cité des Sciences et de l'Industrie

Cette exposition temporaire a été réalisée par l’équipe de journalistes de Sciences-actualités, dirigée par Alain Labouze et Isabelle Bousquet-Maniguet, conseillée par Georges Courade de l’IRD, administrateur de la CADE et par Jan Polcher du CNRS. Elle disposait d’un espace restreint de 300 m2 pour se déployer. Les choix ont donc porté sur la réalisation de panneaux autour de quatre thèmes : le défi alimentaire, l’accès à la santé, l’exploitation des richesses potentielles et l’avenir des sociétés. A cela se sont ajoutés 4 films : la calebasse et le pluviomètre (30 mn), les TIC au Sénégal (18 mn), le ventre de Douala (20 mn) et Nepad : l’Afrique d’abord (10 mn). Le premier film était projeté en permanence et bénéficiait par conséquent d’une meilleure visibilité. Un arbre à proverbes et des objets (sculptures et peintures de Ndary Lo, de Niko, d’Emile Yombi et d’Ismaïl Diabaté) venaient apporter une note vivante d’art et d’oralité à cette exposition où science et technologie étaient premières. La disposition des lieux obligeait à lever les yeux sur les proverbes, qui n’ont pas été forcément lus. Huit experts (Alioune B. Camara, Georges Courade, Michel Griffon, John Kilama, Solange Koné, Jean-Paul Moatti, Bonaventure B. Ondo et Jan Polcher) ont exposé succinctement leur point de vue sur des bornes d’écoute (1). Des quiz permettaient au visiteur de vérifier ses connaissances et appréciations de l’Afrique.

(1). Alioune B. Camara : « Tant qu’on n’améliorera pas l’éducation, on ne créera pas les conditions du développement… » ; Georges Courade : «Pour un développement de l’Afrique, la recherche doit être à l’écoute de la demande sociale… » ; Michel Griffon : « La conjonction des savoirs locaux et de l’écologie moderne peut entraîner une révolution agricole en Afrique… » ; John Kilama : « Sans l’appui des gouvernements africains, la science et la technologie ne peuvent pas contribuer au développement de l’Afrique… » ; Solange Koné : « Je voudrais crier mon indignation sur la façon dont la question sanitaire est traitée en Afrique… » ; Jean-Paul Moatti : « Pour lutter contre la pauvreté en Afrique, il faut changer les conditions de financement de la santé… » ; Bonaventure B. Ondo: « Si demain un Africain inventait le vaccin contre le paludisme et devenait prix Nobel, cela changerait l’ordre du monde ! » ; Jan Polcher : « le réchauffement climatique rend encore plus urgent les recherches pour améliorer l’accès à l’eau… ».

Le public pouvait s’enregistrer à l’aide d’une webcam pour donner son sentiment sur l’avenir du souscontinent subsaharien. Visiter l’ensemble et visionner les films et les avis d’experts supposait d’y passer deux heures, ce que fort peu de visiteurs ont réussi à faire. Jugements et prises de position sont donc déterminés par ce qui a été effectivement vu et entendu.

L’exposition voulait montrer de manière objective et lucide les atouts et les problèmes du sous-continent, tout en indiquant en quoi la science et la technologie pouvaient aider à son développement. Le titre « Quand l’Afrique s’éveillera… » annonçait le parti pris optimiste sur le devenir de l’Afrique subsaharienne. Les questions politiques (politics) ont été toutefois tenues à l’écart alors que les politiques publiques (policies) dans des domaines aussi cruciaux que l’alimentation et l’agriculture, la santé ou la politique énergétique ont été traités dans l’espace limité accordé. Ce qui était présenté n’a cependant pu aller dans les détails, ni montrer la dimension proprement politique des problèmes de construction étatique, notamment, que doit affronter l’Afrique. Films et avis d’experts ont indiqué contraintes, obstacles et pistes pour le développement du souscontinent. Des proverbes ont été sélectionnés pour faire partager la vision africaine du monde.

Réalisée de juin à novembre 2007 par une dizaine d’enquêteurs, à différents moments de la semaine, l’enquête conduite par la CADE, en collaboration avec la Cité des Sciences, a porté sur 200 personnes, sans que l’on puisse dire si cet échantillon est véritablement représentatif du public qui a visité l’exposition au sens statistique du terme. Elle avait pour objectif de mesurer l’impact de cette exposition sur des visiteurs considérés comme du grand public, près d’un demisiècle après l’indépendance des pays d’Afrique subsaharienne.

Le public enquêté : disponible pour mieux comprendre

54 % des enquêtés étaient des femmes et 46 % des hommes, les hommes étant plus âgés que les femmes. Les jeunes adultes nés après la décolonisation et l’indépendance étaient majoritaires. Ils n’avaient pas vécu en direct l’histoire coloniale de la France.

On peut donc supposer que les présupposés de type coloniaux ne pouvaient obscurcir leur vision de l’Afrique subsaharienne.

Les résidents de Paris et de la région parisienne forment une cohorte de 52 % des enquêtés et les citadins français en représentent 78 %. Les Européens non Français et les ruraux français avoisinaient les 10 % chacun. C’est dire si les résultats sont l’expression du regard des citadins hexagonaux. Un enquêté sur vingt, seulement, est originaire d’Afrique subsaharienne et des DOM-TOM.

Cadres et enseignants sont majoritaires (48 %). Parmi les scolaires et étudiants, les filles sont deux fois plus nombreuses que les garçons. Employés et ouvriers ne sont que 15 %. Bref, l’exposition a été fréquentée par des personnes « généralement bien informées » ou « désirant se former », majoritairement.

47 % des visiteurs avaient visité l’Afrique. 36 % en avaient une connaissance indirecte, mais près d’un quart avait de la famille là-bas. Ceci corrige le sentiment de faible fréquentation de gens ayant une relation culturelle forte avec le souscontinent.

48 % sont venus spécialement voir cette exposition, alors que la Cité n’avait pas fait grand battage autour d’elle dans les moyens de transport en commun par exemple ou à l’entrée de la Cité. Le bouche-à-oreille a certainement fonctionné et la Cade a informé ses correspondants. 33 % sont venus par hasard. Enfin, 38 % étaient en famille, 17 % en groupe et 22 % en individuel. La majorité des personnes enquêtées (59 %) a passé plus de 40 mn dans l’exposition, ce qui est relativement conséquent et montre l’intérêt qu’ils lui ont accordé.

Une meilleure connaissance de l’Afrique

80 % des enquêtés estiment avoir acquis une plus grande connaissance de l’Afrique à la suite de cette visite, 13 % ont modifié leurs idées antérieures et 10 % avouent avoir découvert ainsi le continent subsaharien. Panneaux et films ont recueilli un franc succès. Les avis des experts et les proverbes ont été moins écoutés et moins vus. Les films, « Le ventre de Douala » et « La calebasse et le pluviomètre » ont connu la meilleure écoute avec 51 et 44 % des visiteurs. « Les Tic au Sénégal » a été visionné par 30 % d’entre eux. Les panneaux portant sur le défi alimentaire, le droit à la santé et les richesses du continent ont retenu l’attention de plus de 75 % des enquêtés. 62 % ont regardé ce qui était dit sur les sociétés africaines.

Si un visiteur sur deux n’a vu aucun expert, ce sont les avis de Solange Koné, Bonaventure Mvé Ondo, Alioune B. Camara et Georges Courade qui ont été le plus écoutés par ceux qui ont jugé utile de le faire

Une vision complexe et lucide du développement de l’Afrique

60 % des visiteurs ont retenu que le développement de l’Afrique subsaharienne était complexe, 45 % sont optimistes et 40 % en sont sortis avec une image positive, ce qui est remarquable par rapport aux informations véhiculées par les grands médias écrits et audiovisuels. Les commentaires des visiteurs recueillis permettent de préciser les opinions.

Dans le classement des problèmes à venir du continent, défis alimentaire et sanitaire arrivent en tête. La pandémie de Sida mobilise toujours l’attention et la faim reste l’apanage de l’Afrique pour l’audiovisuel français qui oublie que malnutrition et sous-nutrition touchent encore plus de personnes en Asie du Sud (Inde comprise). Viennent ensuite corruption et pillage du continent. On sait que la Banque mondiale a mis en tête de son agenda la corruption et que les alter-mondialistes s’inquiètent beaucoup après les anciens tiers-mondistes du pillage du continent. Curieusement, la formation, la surpopulation ou la dictature ne figurent pas en tête du palmarès. Et l’on est surpris de voir que les visiteurs, en majorité femmes, ne mettent pas en avant la situation personnelle, économique et sociale des femmes, l’un des objectifs importants du millénaire du développement (OMD). Les guerres et les dictatures recueillent un score modeste, alors qu’il s’agit du combat essentiel de certaines ONG françaises ou de certaines vigies médiatiques, qui parlent d’abondance de génocides. Maturité du public de l’exposition ? Sans doute, si l’on voit qu’il ne s’inquiète pas.

Dans le classement des problèmes à venir du continent, défis alimentaire et sanitaire arrivent en tête. La pandémie de Sida mobilise toujours l’attention et la faim reste l’apanage de l’Afrique pour l’audiovisuel français qui oublie que malnutrition et sous-nutrition touchent encore plus de personnes en Asie du Sud (Inde comprise). Viennent ensuite corruption et pillage du continent. On sait que la Banque mondiale a mis en tête de son agenda la corruption et que les alter-mondialistes s’inquiètent beaucoup après les anciens tiers-mondistes du pillage du continent. Curieusement, la formation, la surpopulation ou la dictature ne figurent pas en tête du palmarès. Et l’on est surpris de voir que les visiteurs, en majorité femmes, ne mettent pas en avant la situation personnelle, économique et sociale des femmes, l’un des objectifs importants du millénaire du développement (OMD). Les guerres et les dictatures recueillent un score modeste, alors qu’il s’agit du combat essentiel de certaines ONG françaises ou de certaines vigies médiatiques, qui parlent d’abondance de génocides. Maturité du public de l’exposition ? Sans doute, si l’on voit qu’il ne s’inquiète pas de la démographie galopante et de ses effets migratoires. Certainement, quand on voit qu’ilne va pas sur les traces d’A. Kabou qui prétend que les Africains ont des « mentalités peu favorables au développement ».

Seuls points sombres, le faible score autour du manque d’écoles et de la situation des femmes. Les avancées scientifiques les plus porteuses notées par le public relèvent du secteur santé (vaccins et traitement du Sida), de l’énergie (solaire), même si l’Afrique accuse un retard vertigineux dans ce domaine eu égard à son potentiel. Viennent ensuite les technologies simples, la prévisibilité climatique (hautement sophistiquée) et les nouvelles technologies de l’information. Aliments nouveaux et plantes améliorées (par voie naturelle ou biotechnologique) recueillent moins de suffrages, alors que les laboratoires suisses ou américains sortent des variétés de riz et maïs visant à combattre les carences en vitamine A des enfants par le biais de semences non reproductibles. Notre public reste réaliste !

Les dimensions oubliées de l’exposition selon les visiteurs

L’exposition n’avait pas pour objectif d’aborder tous les problèmes africains et elle se voulait un état des connaissances et une illustration de ce que pouvait apporter la science et la technologie au sous-continent. Les visiteurs ont cependant pris la peine de dire ce qui manquait à leur avis à cette exposition, reconnaissant, pour une majorité d’entre eux, que leurs attentes avaient été satisfaites. En voici une synthèse.

 

Par ordre d’importance, ce sont les problèmes politiques (dictatures, Françafrique, démocratie à l’africaine), la question de la guerre (civile, ethnique, etc.), de la corruption, de la formation et de l’éducation, du pillage des ressources qui arrivent en tête. La mondialisation (multinationales, dette, FMI, prix des matières premières, solidarité Nord-Sud, pression chinoise), les migrations et la fuite des cerveaux viennent en deuxième position. En troisième, se situent la condition féminine (et la polygamie), les religions et la culture, les infrastructures de transport, les épidémies et maladies (malaria, sida), les problèmes économiques et les questions environnementales (biodiversité, déforestation, pollution, etc.). Dans cette énumération des manques, on peut voir à la fois le reflet des représentations médiatiques les plus usitées et les craintes qu’elles génèrent, comme l’impact de l’activité militante de certaines associations. Le thème des droits de l’Homme reste pourtant mineur et l’explosion démographique et urbaine ne semble pas susciter un intérêt majeur comme cela serait le cas en milieu anglo-saxon. D’une manière générale, c’est la culture africaine qui semble constituer, avec le sens de la solidarité (sans que cette notion soit parfaitement comprise) l’apport le plus important de l’Afrique à l’Occident. La sagesse africaine (la philosophie de la vie), la qualité des relations humaines, le sens de la famille, le refus du matérialisme, l’hospitalité, le savoir-vivre (rapport au temps, insouciance, joie de vivre, sens de la fête) se situent en second. Ces assertions ne sont pas toujours dénuées d’essentialisme. Ce sont cependant des éléments très appréciés du style de vie africain qui ne serait pas « stressant » : le public n’imagine pas que les Africains puissent se sentir aussi déstabilisés qu’eux avec la crise, la paupérisation du continent et l’augmentation actuelle des prix des denrées de base. Au plan des ressources, viennent à égalité les apports en matières premières et en ressources naturelles, en même temps que les « savoirs ancestraux » dans le domaine médical ou agricole. On crédite volontiers les subsahariens de rapports apaisés à la nature et de respect de l’écologie, toutes choses qu’ils pourraient nous apprendre ! L’apport de l’Afrique en cerveaux et en main-d’oeuvre non qualifiée est volontiers oublié, tant la question migratoire semble occultée. Et l’on est étonné que le sport ne soit pas cité, alors que de nombreux sportifs subsahariens se sont illustrés dans le football et le tennis.■

 

L’Afrique a des choses à nous apporter

Pour le public de l’exposition, la solidarité (69 %), les tontines ou le micro-crédit (53 %) viennent en tête des atouts de l ’Afrique. L’ inventivité paysanne et la débrouillardise urbaine restent aussi des leviers pour l’avenir. Compte tenu de ces réponses, on ne s’étonnera pas que 90 % estiment que le continent subsaharien ait quelque chose à apporter à l’Europe.

Georges Courade,
Vice-président de la CADE

Nous remercions vivement : le personnel de la Cité des Sciences et de l’Industrie qui a rendu possible cette enquête, mais aussi les personnes - Xavier Charoy, Michel Levante, membres de la CADE, Nora Beck, Françoise Gardes, Anne Laure Jutier, Sofia Karimi Nemch, Sophie Rech, Katharine Tancke, Theresia Toeglhofer de Sciences Po Paris, Adrien Brunetti de Université Paris Dauphine, Kandida Muhuri de l’Ecole EFFICOM de Paris, Samy Labeyrie de l’INSA de Lyon et Bacary Sagna de l'Université Paris 12 de Créteil, pour la qualité de leur travail.

Dans l'enquête

Ont été majoritairement mentionnées l’importance des richesses naturelles (minérales surtout) et des potentialités (28 citations), la jeunesse de la population du continent (12 citations). Cela entretient l’optimisme d’autant que le sous-continent est jugé dynamique, vivant et créatif et que les Africains et ceux qui s’intéressent à eux ont pris conscience des défis à relever. Le courage et la volonté de se prendre en charge sont soulignés par de nombreux visiteurs en même temps que l’espoir mis dans les futures élites et les nouvelles générations. Certains misent sur les nouvelles technologies (dont le mobile et l’énergie solaire) ou les nouvelles plantes (spiruline, etc.). Si l’augmentation de l’aide est souhaitée, peu s’en remettent à la coopération ou à l’aide internationale (Banque mondiale ou humanitaire). On compte sur les acteurs de terrain, les recherches sur l’eau, le climat, les médicaments et les sols, mais aussi sur l’adaptation locale des technologies transférées. On rappelle que le changement sera long et que la famille en sera le fondement. Si les jeunes sont porteurs d’avenir pour beaucoup, aucun(e) visiteur(se) n’a souligné le rôle que pourraient jouer les femmes, libérées de certains carcans ou oppressions. Les compétences, les initiatives et capacités africaines sont mentionnées. Et certains estiment que les solutions adaptées au contexte local existent déjà pour résoudre les problèmes qui se posent.

La complexité de la situation du sous-continent n’a pas échappé à de nombreuses personnes qui estiment que les Africains peuvent se prendre en charge si on leur en donne l’occasion et qu’on les laisse faire. D’autres se demandent cependant pourquoi la dépendance du continent et des individus reste si grande, les empêchant de le faire. La mainmise des grandes puissances et l’ampleur des inégalités entre riches et pauvres sont perçues comme des obstacles. Certains insistent sur la difficulté à faire bouger un continent qui requiert des solutions spécifiques. D’autres soulignent les problèmes de gestion et le manque d’organisation des gouvernements, ainsi que le fossé entre les discours politiques et les pratiques.

Les pessimistes pensent qu’il y a beaucoup à faire en même temps pour sortir de la pauvreté et que les chiffres sont alarmants, le pire attendant les générations futures. Sont mis en cause la corruption, le « pillage occidental » et l’ingérence étrangère, la mondialisation, le FMI, les disparités Nord-Sud ou les subventions agricoles. Les problèmes de santé (Sida notamment), le manque d’infrastructures, la pauvreté, l’expatriation des élites, la pauvreté des sols, des moyens de transport défaillants, l’absence de sens du business, le changement climatique en cours, des densités trop fortes ou des dirigeants peu conscients semblent des défis très difficiles à surmonter. Si l’on y ajoute les incompréhensions entre intellectuels africains et occidentaux et les préjugés, les problèmes ethniques, l’ampleur des migrations, bien des visiteurs ne voient pas comment l’Afrique peut s’en sortir, d’autant que l’aide ne va pas là où elle devrait et que le système économique n’est pas favorable (faible intégration économique et appartenance à la zone euro). Au total, certains en concluent que c’est une « situation sans véritable solution », qu’ «on ne sait pas par quoi commencer » ou même que c’est un « continent qui semble perdu d’avance ».