La guerre imposée au pays de la charte du Mandé

Le maillon faible de la zone sahélienne

Maliens abasourdis, pétrifiés, inertes ? Comprenne qui pourra, la population malienne écoute un ORTM1 où les journalistes parlent sous le contrôle des nouvelles autorités.

La conquête des deux tiers du territoire en quelques jours ! C’est comme si le ciel leur tombait sur la tête avec cette agression guerrière qui s’apparente à une forme de recolonisation déguisée, c’est-à-dire la confiscation d’un territoire et de ses ressources au profit d’un petit nombre d’individus belliqueux. Nous sommes loin du cliché à la « Joseph Peyré » des mystérieux hommes bleus parcourant le désert en faisant paître leurs troupeaux au gré de pâtures sauvages.

Sur ces terres de savane d’Afrique qu’est le Mali, l’expression populaire affirme que le chiffre symbole de la femme est 4, celui de l’homme est 3. Ainsi un homme agressé peut pardonner jusqu’à trois. Au-delà, il se doit de réagir. Sans justifier aucunement les tergiversations opportunistes de certains militaires et politiques qui tels des vautours valsent au-dessus du Mali dont ils guettent l’agonie, nous devons rappeler les traditions de tolérance pratiquées dans ce Sahel convoité aujourd’hui. Les différentes populations ont intégré le christianisme, l’Islam sans pour autant abandonner leurs coutumes. Les conflits se règlent par le sanakouya2, les messagers traditionnels tels les griots ou par diverses tractations et négociations.

Pour des personnes extérieures il faut voir, comprendre et entendre la population avant de prendre position. Que s’est-il passé ? À partir d’une apparence de vérités telles des velléités d’une libération nationale revendiquée par certains Touareg contre un État supposé oppressif, et qui finalement, au regard de la réalité du terrain, sont des contre-vérités trop vite relayées par les médias, le but est de couvrir des agissements criminels : pillages, viols, tortures, meurtres, sans compter la paralysie totale de la vie sociale et économique avec pour conséquences malnutrition, carence éducative, manque de soins, destructions fanatiques, faillite du pays, etc… La complexité inédite des événements survenus au Mali depuis le 17 janvier 2012 est un enchevêtrement de décisions contradictoires aboutissant finalement à admettre la nécessité d’une aide extérieure.

Les revendications touareg plus ou moins vives selon les périodes coloniales ou postcoloniales ont pris plusieurs fois la forme de rébellions (cf. différents accords3). Le conflit né le 17 janvier 2012 a changé d’échelle : la fin de la guerre en Libye a permis aux Touareg vivant dans ce pays de rejoindre le Mali avec d’importants stocks d’armes modernes. Ansar Dine, Mujao, AQMI, mouvements extrémistes islamistes se sont alliés aux Touareg. La plupart de leurs combattants, soutenus par le Qatar et l’Arabie Saoudite, proviennent de pays étrangers (Pakistan, Afghanistan, Algérie, Égypte, etc…). Paradoxalement, ces deux pays sont aussi de véritables fers de lance modernes des pays occidentaux qui, eux, fuient la guerre frontale. Le projet islamiste est l’institution de la Charia dans cette région. Précisément cette dernière rébellion touareg est venue à point nommé dans un contexte de crise qui attise toutes les convoitises. Elle est donc instrumentalisée pour d’évidentes questions de géostratégie illustrée par la guerre de Libye.

Le putsch du 22 mars 2012 a précipité la conquête fulgurante des trois principales villes Kidal, Gao et Tombouctou.

Plusieurs raisons sont à l’origine du calvaire que vivent aujourd’hui les populations du septentrion malien :

  1. Dans la zone touareg - Algérie, Mauritanie, Libye, Burkina, Niger… - le Mali, qui officiellement compte 400 000 nationaux parmi les 1 700 000 Touareg du Sahel, est le maillon faible de par son extrême pauvreté aggravée par certaines maladresses du président Amadou Toumani Touré dit ATT. En effet, étranglé depuis les années 80 par les politiques d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale et qui ont spolié paysans, ouvriers et villageois, le Mali d’aujourd’hui est devenu une coquille vide de par la guerre et la partition dans le Nord.
  2. Le pays est pris en étau par l’instrumentalisation du problème touareg récurrent à l’ensemble du Sahel.
  3. Le positionnement des pays voisins, l’instabilité de la classe politique, la vacance du pouvoir légitime et l’impuissance de l’armée. La déroute de l’armée malienne sous-équipée, la dispersion des armes provenant de Libye, le développement du commerce de l’armement du nord du Mali ont facilité la prise des villes du nord du Mali, Kidal, Gao et Tombouctou, par le MNLA et ses alliés d’alors : les groupes islamistes radicaux Ansar Dine, MUJAO, AQMI...
  4. Le Mali et ses Touareg constituent ainsi un théâtre où se jouent des intérêts géostratégiques basés sur un riche potentiel minier et climatique (énergie solaire). L’accès à la base militaire de Tessalit demandé par la France ou les Etats-Unis, les récentes découvertes provoquent de fait une compétition entre pays riches et pays émergents tels la Chine ou l’Inde.
  5. La maîtrise des frontières, la question des otages, le refus de ATT de ratifier les accords de réadmission des migrants…

Toutes ces raisons qui semblaient primer sur la lutte contre les narcotrafiquants ou l’islamisation radicale de la région ont conduit certains Occidentaux à s’associer avec quelques Touareg racistes et esclavagistes (envers les Négro-Africains) pour revendiquer un Azawad qui n’existe que dans leurs rêves. Ce soutien irréfléchi de l’Occident au mépris des populations locales nous conduit aujourd’hui à un désastre humanitaire sans précédent et à la déstabilisation d’une grande partie de l’Afrique.

Les Maliens s’en étonnent et sont sidérés de voir de telles attitudes de la part de pays qui clament haut et fort leur attachement aux droits humains. Gageons qu’avec le changement de gouvernement en France, l’honneur du pays des droits de l’Homme sera rétabli et que nous trouverons d’autres voies et moyens pour résoudre nos problèmes économiques.

Pour l’historique, il faut savoir que les Touareg qui ont pris les armes sous l’appellation de MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) ne représentent qu’une faible minorité (environ 2 à 3 %) de la frange touareg, qui elle-même est de 2,4 % de la population totale de cette région qui coexiste pacifiquement avec les Sonrhaïs, les les Peulhs, les Dogons, etc… La mixité des populations rend difficile un compte précis et par ailleurs, au gré de leurs déplacements les mêmes individus touareg peuvent avoir quatre ou cinq nationalités. Malgré les pratiques coutumières de razzias et de rébellions des Touareg dans les pays de la sous-région sahélienne, le brassage des populations jusqu’à présent était une des spécificités du Mali et en faisait la fierté. Ces derniers temps face aux soulèvements et pour apaiser le climat social, les autorités maliennes avaient favorisé les Touareg au détriment parfois du reste de la population. Ils bénéficiaient d’une position dans la vie politique sans commune mesure avec leur importance démographique (0,92 % de la population du Mali...en 2009). Des cadres touareg géraient et contrôlaient les crédits accordés pour le développement de la région par ailleurs démilitarisée.

Le but poursuivi par les islamistes est très différent de celui des rebelles touareg : alors que ceux-ci revendiquent une partition du Mali pour établir un Etat touareg comprenant les deux tiers du pays, les islamistes la refusent; leur but est d’imposer la Charia, si besoin est par la force, dans l’ensemble du territoire malien et transformer ce pays en Etat islamique. Les forces en présence sont très inégales, il y a des rivalités internes. Les véritables maîtres du nord du Mali sont les seuls islamistes.

La situation est confuse depuis le putsch militaire du 22 mars contre le gouvernement malien.

Les conséquences de ce putsch sont :

  • une carence du pouvoir légitime, le nouveau gouvernement prenant toutes ses décisions en en référant aux militaires,
  • une carence militaire dont on attendait vainement le redéploiement au Nord pour le libérer des troupes d’occupation,

et par ailleurs :

  • les tergiversations motivées par des ambitions politiques contribuent grandement au chaos,
  • des sanctions imposées par la CEDEAO et l’U.A. pour accélérer le retour à la démocratie parlementaire dans ce contexte ont créé la méfiance,
  • une proposition d’aide militaire internationale (CEDEAO, ONU) est catégoriquement rejetée par les artisans du putsch,
  • l’inaction de l’armée et l’inertie des autorités ont fait naître des mouvements de résistance populaire armée face à l’ennemi.

Aujourd’hui, les maîtres sont les islamistes radicaux qui utilisent les femmes comme butin de guerre. Le paradoxe de cette guerre soi-disant pour la Charia trouble les musulmans d’Afrique noire. Depuis une trentaine d’années, l’Afrique subsaharienne est l’objet d’un expansionnisme musulman dû à un appauvrissement constant. Les dirigeants et les citoyens tombent facilement dans le mirage des pétrodollars. Adopter la foi revient aussi à l’adoption d’us et coutumes qui n’ont aucun fondement dans l’Islam. La diaspora confrontée à une montée de xénophobie en Europe n’échappe pas à cette confusion. L’Africain noir trouvait son équilibre dans le syncrétisme qu’il a su faire avec l’apport de l’étranger occidental ou islamique. Vouloir imposer la Charia ramène des siècles en arrière et ouvre une voie de réflexion pour l’Islam noir avec ses spécificités. La Charia elle-même résulte d’une compilation d’interprétations tendancieuses postérieures à l’ère du Prophète.

Enfin, la présence de nombreux étrangers parmi les combattants comme des Pakistanais, des Afghans, des Egyptiens, des Algériens, des Libyens atteste du dépassement de la question touareg. Malgré leurs divergences, les Touareg et factions islamistes maintiennent le statu quo dans le nord du pays. Va-t-on assister en plein 21e siècle au nez et à la barbe du monde au retour des colonies et des caravanes de l’esclavage, sous couvert d’aspiration à l’indépendance ?

Il y a lieu d’observer et de s’interroger lucidement sur une implication indirecte de la France dans le conflit du moins à son origine. Pourquoi nos chaînes nationales ont-elles attendu plus de deux mois avant d’évoquer le conflit, pourquoi la France, acteur majeur de la guerre de Lybie n’a-t-elle rien fait ensuite pour mettre à l’abri les stocks d’armes ? Pourquoi les satellites d’observation français sont-ils tombés en « panne » au moment même où d’importants convois d’armements quittaient la Libye en direction du Mali ?

Enfin pourquoi les rebelles touareg regroupés au sein du MNLA sont-ils reçus avec tant d’égards par les autorités ? Pour éviter une déstabilisation dangereuse de la sousrégion, dommageable pour tous, une action conjointe du Mali, de la France et de l’Union européenne à l’ONU serait-elle bienvenue pour assurer et garantir l’intégrité et la souveraineté du pays ?

Sans rejeter l’aide de la communauté internationale, beaucoup de Maliens, militaires ou civils, restent sceptiques quant aux conséquences d’une intervention internationale.

On ne peut donc terminer cet article sans relater leurs appréhensions à cet égard : Pourquoi notamment les militaires se méfient-ils de l’arrivée de la CEDAO sur le sol malien ?

  • L’arrivée des troupes de la CEDEAO au Mali enlèverait toute chance au capitaine Sanogo et à ses hommes de garder le contrôle des opérations militaires alors que leur but est, au contraire, de diriger la guerre et de réduire la CEDEAO à un soutien logistique et aérien.
  • Ces troupes qui seraient probablement dirigées par un général nigérian ou tchadien, financées par les puissances occidentales, ne traiteront qu’avec des officiers maliens hautement qualifiés (colonels et généraux ayant gagné leurs galons sous Alpha ou ATT) et que le capitaine Sanogo a en sainte horreur.
  • La transmission de la réalité du pouvoir à un président civil, qui reste un simulacre aujourd’hui, pourrait bien être une réalité si les troupes de la CEDEAO gagnaient la guerre. Les chefs d’Etat de la CEDEAO et leurs soutiens de l’ONU et de l’Occident pourraient au mieux obliger le capitaine et ses hommes à rentrer dans les casernes pour ne plus en sortir.

Tout en souhaitant une fin rapide du conflit dans le septentrion malien, les forces politiques craignent une perte de souveraineté si des forces étrangères se déployaient dans le pays. Une victoire militaire de la CEDEAO au Nord donnerait l’occasion à ses chefs d’Etat d’imposer au Mali un schéma de règlement politique qui pourrait aller jusqu’au fédéralisme. On croit savoir que le MNLA (mouvement séparatiste) a été créé de toutes pièces par Paris et équipé par la Mauritanie pour lutter contre AQMI moyennant la promesse d’une large autonomie du Nord-Mali. On croit savoir également que c’est avec la bénédiction française que Blaise Compaoré a sauvé de la mort le chef du MNLA, Bilal Ag Chérif dans le but de l’imposer, le moment venu, comme interlocuteur du gouvernement malien. Ce que craignent également les Maliens, ce sont ces connexions entre la France, le Burkina Faso, la Mauritanie et le MNLA qui pourraient, après la victoire militaire, amener la CEDEAO à imposer au Mali un accord qui, au lieu d’éteindre pour de bon la rébellion, ne ferait que l’étouffer pour un court laps de temps.

C’est pour tous ces périls annoncés que civils et militaires maliens penchent plus pour une aide logistique que pour l’envoi d’hommes sur le terrain.

Doit-on pour autant refuser le déploiement des forces d’interposition ? Gageons qu’au regard du droit international et des responsabilités indirectes au travers de l’intervention en Libye, elles seront adéquates.

Avec les multinationales, constamment à l’affût de nouvelles sources de profit et dans un contexte de crise mondiale où il y a nécessité de trouver d’autres sources d’énergie et de matières premières, espérons que l’intelligence rassemblée des Etats pourra dépasser la barbarie.■

Niamoye Diarra-Corman