La faim dans le monde, à partir du cas du Niger

Le 19 décembre 2007, l’équipe d’enseignants du pôle ONG et Humanitaire du Master-Pro Coopération Internationale, Action Humanitaire et Politiques de Développement de l’Université Paris I – Sorbonne organisait un forum d’actualité sur le thème « La faim dans le monde en 2007 : état des lieux, réponses et solutions, nouvelles pistes ».

L. Bourbe (Action Contre la Faim) présenta un court exposé sur la crise alimentaire mondiale, montrant qu’en 2007 une production alimentaire record (1,66 gigatonnes de céréales) s’accompagne d’une augmentation croissante et brutale des coûts de la nourriture (jusqu’au double sur certains produits), venant après trente ans de baisse régulière (75 % de diminution du prix de la nourriture entre 1975 et 2007).

Cette nouvelle situation, due à la fois au changement de régime alimentaire en Chine (l’augmentation de la consommation de viande par habitant et par an - de 20 kg en 1980 à 50 en 2007 - implique de diriger une très forte part des céréales vers l’alimentation animale), au développement des biocarburants et à la chute des investissements agricoles augmente les revenus d’un certain nombre d’agriculteurs mais déstabilise l’économie alimentaire de la masse des populations pauvres, et diminue fortement les quantités disponibles mondialement pour l’aide alimentaire : pour la première fois, il risque de ne pas y avoir assez de stocks pour répondre aux demandes d’aide alimentaire.

Le livre de J.H. Jézéquel et X. Crombe «Niger 2005 : une catastrophe si naturelle » fournit l’ossature des interventions qui ont précédé la sienne.

Cas d’école instructif, la crise nigérienne vint remettre en cause un système modèle de sécurité alimentaire. En effet, les famines des années 80 avaient montré les limites du contrôle étatique des prix et des entrepôts alors en vigueur, et permis le déchaînement des humanitaires, qui fut à son tour critiqué car développant l’assistanat. La faiblesse de l’Etat soumis au P.A.S.(1) durant les années 90 fut telle qu’il fallut mettre au point un système de sécurité alimentaire cogéré par l’Etat nigérien, le PAM, diverses ONGs et l’Etat français. Utilisant la haute technologie (photos satellites, etc...) et considéré comme très performant jusqu’en 2005, celui-ci se basait sur la surveillance de la production agricole, via une cartographie des zones de vulnérabilité à partir du zonage de l’état des cultures : Vérifiant « l’état de santé des champs, pas des gens », ce système rend invisible la malnutrition infantile. Ainsi en 2004 (meilleure année agricole depuis longtemps) et dans la région de Maradi, grenier à mil du Niger, M.S.F. traitait déjà 10.000 enfants malnutris sévères. Il ne tient pas plus compte du fait que le paysan nigérien passe globalement trois mois par an sur son champ avant de partir en ville chercher les compléments monétaires qui assureront la différence entre effondrement et survie de la communauté, que du rôle que joue l’interpénétration des intérêts de l’Etat et des gros commerçants dans la gestion des stocks ainsi qu’à l’endettement structurel des paysans à l’égard des commerçants.

Lorsqu’en 2005 sécheresse et attaque de criquets provoquent l’explosion de la malnutrition infantile et l’apparition de disettes, le système de sécurité alimentaire est incapable de gérer une situation où la nourriture est présente, mais financièrement inaccessible à une partie de la population et vendue au Nigeria plus solvable.

Le dysfonctionnement affectera également les tentatives de réduction de la crise, puisque l’aide sera orientée en fonction des cartes de production agricole, qui ne correspondent pas à la carte des besoins : les régions de Zinder et Maradi, les plus productives, développaient par exemple un taux de malnutrition supérieur à celui des réfugiés du Darfour.

Les administrateurs de l’aide voyaient cette malnutrition essentiellement comme résultant de facteurs culturels, non traitables par l’organisation de la sécurité alimentaire, comme le désintérêt des mères nigériennes pour la santé de leurs enfants surnuméraires. H. Jézéquel montra pourtant que si effectivement « l’enfant nigérien n’a pas de valeur », c’est aux yeux du système de sécurité alimentaire et non à ceux de sa mère.

Le développement des critiques sur les ratés fut facilité par la médiatisation de la crise, et ouvrit un débat entre développement et urgence, M.S.F. appelant à un retour sur les choix implicites et explicites du système en place (« sauver des vies demain en sacrifiant celles d’aujourd’hui »).

Multiforme dans son essence, la crise de 2005 (crise des migrants, crise de genre, crise de la société civile, crise nutritionnelle) fut l’objet de conflits politiques sur l’interprétation à en donner, qui elle-même détermine les mesures à prendre. C’est la capacité de M.S.F. à imposer la mise en avant des aspects nutritionnels sur fond de crise de légitimité du système cogéré par l’Etat nigérien qui décida du terme de « famine » et du déploiement d’une approche médicale de la malnutrition (« plumpy nut »), réintroduisant ainsi le médecin dans le champ de l’aide dominé par les agronomes et les économistes.■

Yann Le Corfec 


(1) Plan d’Ajustement Structurel